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lundi 27 avril 2026

(Pr) "Rendez à César" ou "Flagrant délit" - prédication du 27 avril 2026

Lectures:  Marc 12, 13-17; Esaïe 58, 2-8; Matthieu 6, 19-21


“Rendez à César ce qui est à César”. Ce verset est ultra-connu. On l’a entendu; on l’a cité, paraphrasé, tellement que beaucoup ne se rendent plus très bien compte de ce qu’il veut dire. Alors, rappelons l’histoire.

Nous sommes à Jérusalem, sous l’occupation romaine. Les troupes de l’empereur font régner un ordre strict. Israël, comme toutes les provinces conquises, est exploité par de lourds impôts, afin de satisfaire les goûts de luxe de ces demi-dieux, demi-fous: les empereurs, les “César”. Toute ressemblance avec l’actualité est fortuite, mais quand même liée aux travers humains!

Le peuple juif est divisé sur l’attitude à adopter face à l’impôt de Rome. La plupart acceptent de le payer; ce sont les partis des pharisiens, des Sadducéens et des Hérodiens. Mais le parti révolutionnaire, le mouvement de libération, lui, refuse cette compromission. Ces insoumis s’appellent les zélotes, et quelques disciples de Jésus font partie de cette tendance radicale. Pour eux, la foi en Dieu est incompatible avec toute allégeance au pouvoir romain. Ces zélotes, évidemment, sont sévèrement persécutés.
 


Les pharisiens qui viennent vers Jésus lui poser la question de l’impôt ont donc déjà choisi: ils paient, sans doute à contre-coeur, et probablement en se sentant un peu lâches. Ils paient. Ils savent que leur foi est plus ou moins trahie par cette compromission: parce que l’empereur se prétend Dieu, parce qu’il se fait adorer. En effet, sur le denier qu’on montre à Jésus, il est écrit ceci: “Tibère, empereur, fils du divin César, souverain pontife”. Et vous savez que “souverain pontife”, c’est le titre du chef suprême de la religion. C’est aussi, entre parenthèses, le titre que donne l’Église catholique aux papes.

Bien sûr, la monnaie impériale est la seule à avoir cours en Israël, comme dans tout le reste de l’empire romain. Toutefois, les juifs ont obtenu une dérogation, dans le cadre de leur religion. Cette dérogation établit que, dans le Temple de Jérusalem, et là seulement, c’est la monnaie juive qui a cours. Pour leurs offrandes, et pour acheter les animaux qu’ils offriront en sacrifice, les juifs vont donc changer leurs sesterces et leurs deniers en argent hébreu.

Les pièces romaines étaient d’ailleurs interdites dans le Temple de Jérusalem, à cause de l’inscription que je viens de vous lire, puisque cette inscription remettait en cause la souveraineté du seul vrai Dieu. Et c’est pourquoi il y avait à l’entrée du Temple ces bureaux de change dont parle l’évangile, lorsque Jésus en a chassé les fameux marchands.
 


Voilà le cadre de notre histoire. Les pharisiens qui viennent interroger Jésus savent tout cela. Mais que veulent-ils?

- Première possibilité: ce sont des juifs honnêtes qui se sentent mal à l’aise avec cette question de l’impôt; et qui donc espèrent que Jésus les aide à résoudre ce dilemme: obéir aux Romains ou obéir à Dieu?

- Deuxième possibilité: ils veulent mettre Jésus à l’épreuve; l’obliger à se déclarer ouvertement zélote, en rébellion, donc hors-la-loi, ce qui leur permettrait de le faire condamner par Rome. Ils lui disent en substance: «Nous, en fait, on sait que tu es un zélote camouflé. Alors jette le masque, montre à tous que tu es contre le pouvoir de l’empereur».

Jésus, par sa réponse, indique que, pour lui, c’est cette deuxième possibilité. “Vous voulez me piéger? Attendez un peu, mes gaillards!”

Or, nous sommes dans le Temple, le Temple où il est interdit par la loi juive d’avoir de l’argent romain sur soi. “Montrez-moi une pièce” dit Jésus. Et les pharisiens sortent leur monnaie, à l’effigie de l’empereur! Eux qui voulaient prendre Jésus en flagrant délit d’insoumission à Rome, eh bien ce sont eux qui sont pris en flagrant délit d’insoumission. D’insoumission au Temple, à leur religion, et à Dieu même! Alors pourtant que les pharisiens sont renommés pour leur intransigeance religieuse!!

“Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu”. Ça veut dire: d’accord, vous êtes de loyaux sujets de l’empereur. Mais là n’est pas la question. La vraie question, c’est: êtes-vous de loyaux sujets de Dieu?!?

Ceux qui venaient vers Jésus avec une demande théorique ou avec un piège repartent avec une question qui interroge toute leur existence: que fais-tu de ta vie? Quelle est la place de Dieu chez toi... Comment le laisses-tu régner sur ce que tu fais... sur ce que tu es... sur ce que tu as...

                                     *                         *
 

Voilà pour les pharisiens et les Romains. Mais à nous, aujourd’hui, qu’est-ce que Jésus veut dire?

Pour m’aider à répondre à cette question, j’ai besoin du concours de l’un.e de vous. Oui, j’aimerais que l’un.e de vous nous montre une pièce de cinq francs. Nous allons faire comme Jésus! Alors, qui parmi vous aurait une tune?
 

Quelle est son effigie? Et qu’est-il écrit dessus? L’effigie: Guillaume Tell, un insoumis, lui aussi; un peu comme un zélote. Et l’inscription sur la tranche: “Dominus providebit” - Dieu pourvoira. Donc assez exactement le contraire des monnaies romaines!

Je me dis: chic, quelle chance que notre argent renvoie à Dieu! Mais: est-ce que nous prenons cette inscription au sérieux? En y repensant, je trouve étonnant que ce soit le pays le plus équipé en assurances de toutes sortes, en systèmes d’épargne, en multiples piliers qui affirme que c’est Dieu qui “pourvoit”.

Serait-ce un simple discours de façade? Ou la survivance d’une foi du passé qui n’a plus tellement cours aujourd’hui? Est-ce que vraiment nous faisons autant confiance à Dieu qu’à nos assurances-vie?

Voilà les réflexions que l’évangile suscite en moi en ce temps de Pâques. Où est notre réelle assurance? Et qu’est-ce que c’est, la foi chrétienne, pour nous: des réponses toutes faites, comme cherchaient les pharisiens, ou des questions toujours à poser de nouveau, comme Jésus nous y engage?

Nous aussi, à toutes les époques, nous allons vers Jésus. Nous ouvrons la Bible avec des interrogations précises: est-il permis de faire ceci ou cela? Comment agir dans telle ou telle circonstance? Voter pour ou contre la suppression de l’armée? l’euthanasie? les réfugiés, les migrants... Et puis les relations sexuelles, Seigneur, à quel âge?

Jésus ne répond pas. Ce serait si commode! Ou plutôt Jésus ne répond pas comme on s’y attendait, il ne se laisse pas enfermer dans nos dilemmes, il s’échappe. Il veut nous ouvrir à des questions plus hautes, plus essentielles, plus vitales, comme: qu’est-ce qui est au centre de ta vie? Le plus important? Où as-tu mis t
on cœur



On ne peut pas tirer de ce passage biblique (ni d’aucun autre) des réponses définitives quant au paiement de l’impôt, quant à la soumission aux autorités ou quant à l’engagement politique du chrétien. Ces versets ne critiquent pas l’Empire romain. Ils ne visent pas à instaurer un régime où l’Église serait aux commandes de la société. Mais ils nous renvoient à nous-mêmes; à notre façon d’utiliser l’argent; à notre manière de vivre la politique ou la foi.

On ne peut pas non plus restreindre notre réflexion à ce qu’on appelle en général “vie religieuse”, soit le culte du dimanche, la prière, la lecture de la Bible. Ce n’est pas cela, la place dont Dieu rêve dans nos vies!

“Ce qui me fait plaisir, dit le Seigneur, c’est de libérer les opprimés; c’est de partager ton pain avec qui a faim; un habit ou un abri avec qui a froid...”

La vie religieuse, c’est ce qui donne un goût nouveau à toute l’existence. Un goût d’amour, de respect, de justice et de solidarité. La place de Dieu chez moi, c’est ce que sa présence transforme dans le concret de mes journées, dans ma manière d’être, d’avoir et d’agir. Et bien sûr que le culte et la prière sont là pour m’y aider, pour me recentrer sur la volonté de Dieu, comme Jésus l’a fait pour les pharisiens.
 


Pour les chrétiens, la question de l’argent, c’est aussi celle de l’offrande, au culte ou à la messe, chaque dimanche; ou via les appels aux dons, par la poste. Combien donner? Là non plus, Jésus n’a aucune réponse simple. J’aime bien cette boutade d’un pasteur du Midi qui lançait à ses ouailles, en leur tendant la crousille: «Dieu ne se préoccupe pas tellement de ce que vous donnez; mais de ce que vous gardez»!

Puisse sa présence être libératrice. Nous passons notre temps (qui est aussi le temps de Dieu) à nous laisser piéger dans des dilemmes comme celui des pharisiens: impôt ou non? Comment (ré)agir, dans telle circonstance?

Puisse l’évangile nous renvoyer plutôt à ces interrogations essentielles, qui sont à sans cesse cultiver, à faire grandir en nous: quel est l’impact de Dieu dans ta vie? Sur quoi le laisses-tu régner, chez toi? Qu’est-ce qui est au centre de ton existence, le plus important? Où as-tu mis ton coeur?
Amen    

                                      

Jean-Jacques Corbaz


(Li, Hu) Accueil - La part de Dieu

Bonjour, et merci d’être venus vivre ce culte !

C’est l’histoire d’un pasteur (ou d’un curé, mettez-y la confession que vous voulez) qui roulait toujours en automobile de luxe, magnifique. Un collègue lui demande un jour : « Comment fais- tu pour avoir toujours des voitures si coûteuses, nous n’avons pas un salaire énorme ? »

« C’est vrai, répond l’autre. Mais Dieu m’aime bien : chaque dimanche, après la collecte, quand tout le monde est parti, je partage l’offrande avec lui. »

« Comment fais-tu ça ? » interroge le collègue.

« Eh bien, c’est simple : je lance en l’air le produit de l’offrande et je dis à Dieu : ‘Garde ce que tu veux’. Et tout ce qui retombe, c’est pour moi ! »

Eh bien, chers paroissien.ne.s, chers ami.e.s, notre pasteur (ou curé) avait au moins compris quelque chose d’important : c’est vrai, Dieu ne veut rien garder pour lui ! Il ne souhaite qu’une chose, c’est de tout nous donner pour que nous vivions mieux. Tout, jusqu’à la vie de son fils, Jésus. Pas tellement de l’argent, donc, vous l’avez compris, mais bien de l’amour, du respect, de la compréhension... de la tendresse... de la paix.

Bienvenue donc auprès de lui, ce matin, pour essayer de recevoir tout ce qu’il a envie de nous offrir ! 

 

Jean-Jacques Corbaz, octobre 2025 

 


  

samedi 4 avril 2026

(Pr) Ne pas saucissonner, SVP. La vraie victoire

Prédication du 4 avril 2026 

Lectures bibliques: Ps 2, 1-7 ; Marc 15, 16-39 ; 1 Cor. 15, 1-7

En ce Samedi saint, nous sommes à mi-chemin entre Vendredi saint et Pâques. Entre la croix et le tombeau vide. J’aimerais aujourd’hui méditer avec vous sur la relation entre ces deux événements.

Car nous avons l’habitude de baisser la tête à Vendredi saint, et de la relever à Pâques. On nous a inculqué que la croix était une défaite, et la résurrection une victoire… Est-ce juste? Ou tout faux?


Bien évidemment, ni l’un ni l’autre! Mais réfléchissons un instant: où est la plus grande victoire de Jésus? Etait-ce d’accepter l’abaissement de la croix, les souffrances, les injures et la mort, tout cela sans l’avoir mérité le moins du monde? Ou de se relever vivant du tombeau?

Vous me direz que vous manquez d’expérience de la chose, dans un cas comme dans l’autre. Moi aussi! Mais je crois qu’il est impossible d’établir une hiérarchie entre les deux événements, tellement ils sont inséparables. Davantage: il s’agit plutôt d’un seul et même événement vu sous deux angles différents, comme un tunnel qu’on regarderait tantôt par la sortie «nord» et tantôt par le côté «sud». Laquelle des issues est la plus utile? À l’évidence, l’une ne va pas sans l’autre.

 

Allons plus loin encore: célébrer Vendredi saint dans sa vie sans y associer Pâques, c’est amputer sa foi d’une moitié essentielle. Et réciproquement! Il faut que ces deux fêtes se donnent la main dans notre espérance et notre cœur, comme dans notre quotidien. Sinon, ce n’est pas plus une foi chrétienne qu’un célibataire ne forme un couple à lui tout seul!

En effet, si vous n’ouvrez la porte qu’à Pâques en laissant dehors Vendredi saint, vous allez fêter quoi ? Le renouveau, les fleurs,  la vitalité créatrice; vous pourrez rouler les œufs et acheter des lapins en chocolat… Dans ce cas, un conseil: fermez vos journaux et vos TV, évitez d’écouter les cris de celles et ceux qui souffrent sur cette terre, cela pourrait gâcher votre fête! Mais vous ne célébrez pas la résurrection. C’est la croix qui met en perspective la véritable dimension de Pâques.
  
Et si, au contraire, vous ne recevez chez vous que Vendredi saint, vous serez certes sensible à toutes les détresses, à toutes les oppressions qui frappent nos semblables; mais vous vous épuiserez dans une lutte où vos forces seront dérisoires, face à l’immensité des défis; ou bien vous resterez murés dans une mauvaise conscience qui ne fera aucun bien, ni aux autres ni à vous-même - tout ce que la Bible appelle le "péché", et dont Jésus est venu nous délivrer.

   


Garder unis Vendredi saint et Pâques, oui, mais comment? Je répondrai par deux exemples.

D’abord en évoquant quelques personnes qui ont traversé des épreuves douloureuses, qui sont comme Job atteints dans leur santé, leur famille, leurs sécurités matérielles. Il y en a parmi nous, aujourd’hui (je pense ainsi au deuil que représente le renoncement à pouvoir vivre chez soi quand on est en EMS). Ces personnes qui pourtant restent paisibles et confiantes, qui n’ont pas peur de la mort, et qui en plus se soucient les uns des autres, se portent mutuellement dans les passages les plus pénibles.

C’est ainsi qu’une pensionnaire, qui venait de perdre son mari, lequel vivait dans la même chambre qu’elle, à l’EMS, me disait: «Heureusement que je suis ici, je ne suis jamais seule, il y a tant d’amies qui me soutiennent». Quand la vie vous paraîtra trop dure, eh bien allez les trouver, vous en sortirez enrichi!

Vendredi saint et Pâques, la solidarité et l’espérance; la sensibilité et l’assurance de ne jamais être tout seul dans nos combats, nos combats qui depuis la première Pâques sont gagnés d’avance! Vendredi saint et Pâques ensemble, ou quand la lutte elle-même devient fête, par l’Espérance majuscule du Ressuscité, en nous!
  
 

Mon second exemple de cette union entre Vendredi saint et Pâques, ce sera Raoul Follereau, l’apôtre des lépreux; il a transformé un nombre incalculable de vies grâce à sa foi et à son engagement. J’aimerais pour conclure lui laisser la parole:

Aimer, c’est aussi partager la même espérance.

Allez donc expliquer aux enfants qui meurent de soif dans le Sahel qu’il y a un bon Dieu, un paradis et une espérance. Ils ont soif, ils ont faim et ils meurent, c’est tout.

L’espérance, c’est elle surtout qui nous manque. C’est son éclipse qui nous est si cruelle. Si nous ne portons pas aux autres l’espérance, comment oser dire que nous les aimons?

En supprimant Dieu de la destinée humaine, on a créé la civilisation de l’égoïsme, du dégoût et du désespoir.

À chaque fois que, d’un air pénétré, je dis «Tout va mal» en laissant retomber et ma voix et mes bras, alors, tout va plus mal, à cause de moi.

Vous n’irez pas soigner les lépreux de la lèpre. Vous soignerez d’autres lèpres en inondant le monde de votre amour, chacun pour votre part. Ne me dites pas: «Qu’est-ce que je peux, moi? C’est si peu.» Une goutte d’eau qui tombe fait monter l’océan. Soyez cette goutte d’eau.

Refusez de mettre votre vie au garage. Mais refusez aussi l’aventure où l’orgueil a plus de place que le service.

Tout sera sauvé, si vous savez aimer. Pas un jour en passant, mais très fort, très longtemps… tous les jours; toujours.

Ne vous découragez pas, ne renoncez pas. Riez au nez des sceptiques, des prudents, de ceux qui mettent leur vie en conserve et commencent leur retraite au biberon.

Vous cherchez un but à votre vie ? Il manque dans le monde trois millions de médecins. Devenez des médecins. Plus d’un milliard d’êtres humains ne savent ni lire ni écrire. Devenez des enseignants. Deux hommes sur trois ne mangent pas à leur faim. Devenez des semeurs, et, des terres incultes, faites surgir les récoltes dont ils ont besoin.

Je ne suis qu’un vieil homme. Regardez-moi. Nous ne nous reverrons probablement jamais. Regardez-moi bien. Vous avez devant vous le visage d’un homme qui a toujours été parfaitement heureux.

Ce n’est pas que nous n’ayons jamais eu des coups durs. Vous vous imaginez bien, cette vie-là, elle a été difficile. On a eu des accidents, des pannes, des maladies, toutes sortes d’obstacles; mais nous ne nous sommes jamais endormis sans penser que, peut-être, grâce à nous, quelques visages avaient souri, quelques larmes s’étaient séchées.
C’est ça, voyez-vous, le secret du bonheur.

Raoul Follereau
  


Garder unis Vendredi saint et Pâques, chez nous aussi? Chez vous aussi? Amen

Jean-Jacques Corbaz



lundi 9 mars 2026

(Pr) Le regard: l’annonce du Pape

Lectures:  Actes des Apôtres 3, 2-8; Esaïe 58, 6-8


Ça commence par un drame; vécu. Aux Etats-Unis, une jeune femme qui se balade en montagne est attaquée par un puma. Elle perd la vie, laissant deux orphelins. Pour aider ces malheureux enfants, on organise une collecte. On réunit ainsi 9’000 dollars.

Puis les autorités décident, par sécurité, de faire abattre ce puma agressif. La bête est débusquée et tirée. Il s’agit d’une femelle; mais on découvre qu’elle avait un petit. Le bébé puma est alors confié à un zoo; et les amis des animaux organisent à leur tour une récolte de fonds pour lui. Vous devinez peut-être à la suite: la seconde collecte rapporte 21’000 dollars, donc nettement plus que celle pour les enfants... ...
 

Dites, n’y a-t-il pas quelque chose de détraqué dans nos relations humaines? Dans nos partages?

Je n’ai pas envie de faire la morale à quiconque. Mais plutôt de rappeler ce que la Bible nous dit à ce sujet: l’importance du regard que nous portons les uns sur les autres. Plus que l’argent, c’est la relation que Dieu nous invite à partager.

Pierre et Jean fixent les yeux sur l’homme infirme, et Pierre lui dit: "Regarde-nous". Le paralysé se tourne vers eux et les dévisage avec attention... Vous voyez, c’est ce regard, échangé, qui va permettre la guérison; cette disponibilité réciproque à la rencontre, autant de la part de Pierre et Jean que de l’homme infirme.

Et vous l’a
vez compris: c’est exactement ainsi que Jésus, déjà, a tendu la main, et le cœur, à celles et ceux qui en avaient besoin.

Un regard, un geste, un pas vers l’autre. Ne croyez-vous pas que cette approche est à notre portée? - Je ne veux pas dire que nous ferons forcément des miracles, bien sûr! Mais, ce que cette parole nous dit, c’est que nous ne ferons du bien aux autres, vraiment, que si nous prenons le temps de les regarder, et d’échanger. Pas de la sensiblerie à 21’000 dollars, mais une authentique relation, où tu reçois autant que tu donnes; un contact qui se noue; une étincelle, c’est la forme que prend parfois le Saint-Esprit.
 


Dans 24 Heures du 10 mars, Geneviève Morand écrit que les pensées qui nous habitent en Occident sont à 80 % des pensées négatives; lesquelles nous conditionnent à teindre la réalité en gris, ce qui nous déprime encore plus. Aïe, seulement 20 % de pensées positives! D’où l’importance, poursuit-elle, l’importance de créer des lieux de bienveillance et de non-jugement, où chacun se sente accepté et accueilli pour ce qu’il est.

Dites, on dirait qu’elle parle pour nos lieux d’Église! Car n’est-ce pas notre vocation, justement, de favoriser l’existence de tels lieux de bienveillance? De les rendre chaleureux, empreints de respect et de pétillance positive? C’est par exemple ce que vise un groupe de parole tel que celui auquel vous êtes invités cet après-midi.

Le jeûne qui fait plaisir à Dieu, ce n’est pas de se priver, nous dit Esaïe. C’est bien plus d’essayer d’offrir à qui en a besoin son regard, sa présence proche, sa bienveillance chaleureuse. 

On raconte qu’il y a bien longtemps, une communauté monastique “péclotait” de manière grave. Les frères se jalousaient, se moquaient les uns des autres ou s’ignoraient glacialement, le sens communautaire était en miettes.

Le prieur, désespéré, se rendit à Rome devant le saint-Père. Que faire? supplia-t-il.

Je ne sais pas, répondit le Pape. Je ne vois pas ce qu’il faudrait faire. Et ça me désole, parce que, je peux vous le dire, vous qui en êtes le prieur, votre couvent est exceptionnel. En effet, l’un de vous, je ne sais lequel, l’un de vous est le Christ revenu ici-bas incognito.

Le brave prieur repartit, déçu, et intrigué. Il rentra dans sa communauté avec l’étrange message. Sa mission avait échoué.

Mais, plus le temps passait, plus les frères devenaient réellement des frères les uns pour les autres. En effet, sachant que l’un d’eux était le Christ incognito, chacun redoublait de prévenance attentive pour chacun, en se demandant si celui-ci, justement, ne serait pas le Seigneur.

Au bout de quelques mois, la communauté était devenue un modèle pour les autres. À Rome, le Pape souriait. Et Dieu, de même, soupirait de plaisir.

Le regard, je vous dis. Le regard. ...

Pendant la seconde partie de ce Carême, pourquoi n’essayeriez-vous pas, vous aussi? Ce temps pourrait devenir... passionnant!
Amen                                          
 


Jean-Jacques Corbaz  

(LI, Hu) Accueil - L’innocence

 

Bonjour, et merci d’être venus vivre ce culte ! 

 

L’histoire se passe au tribunal. Le procès vient de se terminer. L’accusé, tout ému, prend son avocat dans ses bras et lui dit : « Merci, mille fois merci ! Vous m’avez convaincu de mon innocence !! » 

 

Je me dis, chers paroissien.ne.s, chers ami.e.s, qu’en refermant l’évangile, nous pourrions affirmer à Jésus la même chose : « Tu m’as convaincu de mon innocence ! Grâce à toi, nous savons que Dieu ne nous condamnera jamais ! » 

 

Bienvenue auprès de cette source inépuisable de pardon et de paix ! Dans ce temps de Carême, puissions-nous la laisser féconder notre vie dans tous ses recoins, même les plus sombres ! 

 

Jean-Jacques Corbaz, novembre 2025

 

lundi 9 février 2026

(Pr, Co, SB) Comment Jacob a été tordu

Narration du 9.2.2026 -  «Comment Jacob a été tordu»

Lectures bibliques: Genèse 32, 23-32; Jean 3, 1-5

- Dis, grand-papa, pourquoi tu boites?

Cette question, Jacob l’a entendue souvent. Il a tant de petits-enfants! Et il n’aime pas trop y répondre, ça lui rappelle des souvenirs un peu... embarrassants.

Mais cette fois, c’est Ephraïm qui l’interpelle. Ephraïm, son préféré; le plus jeune des fils de Joseph. Ephraïm qui a l’esprit vif et l’œil perspicace.

Quand Jacob a retrouvé son fils Joseph en Egypte, il a été touché par Ephraïm et Manassé, les deux gamins; et dès lors il s’en est occupé avec tendresse, comme pour rattraper le temps perdu. Surtout le cadet, Ephraïm, si intelligent, et qui aime tant la compagnie de ce grand-père presque tombé du ciel.

Jacob est très vieux, maintenant. Tout tordu par l’âge, les travaux et les luttes... Mais sa mémoire est intacte, à propos de ces jours étonnants, quand il est revenu de chez Laban. Surtout cette nuit, si étrange...
 
- Grand-papa, insiste Ephraïm, pourquoi tu boites?

- Tu sais, c’est une vieille histoire, répond Jacob. Et il sent bien que, cette fois, il devra tout dire, à cause de cette complicité qui le lie à son petit-fils. Même s’il a été, toute sa vie, un spécialiste en tromperies... Même si son nom, Jacob, veut dire "le fraudeur”, cette fois, il ne pourra pas s’échapper. Comme cette fameuse nuit, d’ailleurs. Exactement comme cette nuit-là!

- Raconte-moi cette vieille histoire, grand-papa!

- Tu sais, commence Jacob, c’était à un moment délicat de ma vie. Dans ma jeunesse, j’avais trompé mon frère, Esaü, je l’avais roulé pour qu’il me cède son droit d’aîné, sa bénédiction - en échange d’une soupe aux lentilles! ...
J’ai dû m’enfuir, il voulait se venger. J’ai été chez mon oncle Laban, très loin d’Esaü. Et là, grâce à mes ruses, je me suis enrichi. Euh... pas toujours honnêtement, je crois. ... Bref, Laban s’est fâché contre moi. J’ai dû m’enfuir, encore une fois. Mais là, je suis parti avec toute ma famille, et mes richesses. Mes troupeaux, mes serviteurs. Ça formait une immense caravane. ... Et du coup, je me suis retrouvé coincé! Derrière moi, Laban, avec sa colère. Et devant, Esaü m’attendait, avec ses anciennes rancunes. Que faire? ...


J’ai eu recours à mon astuce, une nouvelle fois. J’ai envoyé plein de cadeaux de valeur à Esaü, pour le calmer: des troupeaux, des objets de valeur... Puis j’ai fait passer à ma famille le gué du Yabboq; la frontière; pour les préserver. C’était un vrai passage à gué, dans tous les sens du terme. Une traversée décisive dans ma vie. La nuit tombait. Je suis resté seul, près du gué. Je ne savais pas de quel côté les choses allaient basculer. Je réfléchissais.

- Et tu n’avais pas peur, seul dans le noir?

- Petit curieux! Quelle question... Mais oui, bien sûr, j’avais peur. Terriblement peur. Je craignais d’affronter Esaü. Qu’est-ce que j’allais devenir? Il faisait nuit sur ma vie, comme sur le Yabboq, ce soir-là.

- Et après, grand-papa?

- Tout à coup, dit Jacob, quelqu’un m’a attaqué. Impossible de voir qui c’était, à cause de la nuit. Il m’est tombé dessus, et nous avons roulé dans la poussière. Nous nous sommes battus, à la vie à la mort, jusqu’à l’aurore.
 
- Mais c’était qui? Tu l’as reconnu?

- Non, je me suis posé la question toute la nuit. Etait-ce Laban? Ou alors, Esaü? Etait-ce un brigand inconnu? Mais est-ce que c’était même un homme, ou une force maléfique, un démon de la nuit? ... Parfois, quand j’y repense, je me demande si je ne me battais pas avec tout ce qui était obscur et menaçant dans ma propre vie, avec mes démons à moi. Comme si tout ce qui m’angoissait s’était rassemblé en une force violente qui m’attaquait. Finalement, n’était-ce pas contre moi-même que je luttais?

- Et vous vous êtes battus toute la nuit? Mais qui des deux a gagné, pour finir?

- Eh bien, répond le patriarche, c’est difficile à dire. L’aube s’approchait quand mon adversaire m’a fait un coup tordu. Il m’a frappé à la hanche, et mon articulation s’est déboîtée. C’est pour ça que je boite, aujourd’hui encore.

- Alors, c’est lui qui a gagné?

- Attends, petit impatient! Je voulais continuer la lutte. Mais l’aube approchait. Et, comme s’il avait peur de la lumière, mon adversaire m’a dit: “Laisse-moi partir, le jour se lève!” ... Mais moi, je lui ai répondu: “Je ne te laisserai pas sans que tu m’aies béni.

- Qu’est-ce que ça veut dire, bénir? demande Ephraïm.

- Eh bien, c’est dire une promesse à quelqu’un. Bénir, c’est placer la vie de l’autre sous le signe d’une promesse, qui le rende heureux, qui lui donne un avenir.
  
- Alors, celui qui t’a attaqué t’a béni?

- Non, pas tout de suite. D’abord, il a changé mon nom.

- Changé ton nom? Mais tu t’appelais comment, avant?

- Euh... je m’appelais déjà Jacob... Mais il m’a demandé mon nom, puis il m’a dit: “Tu ne t’appelleras plus “Jacob” (le fraudeur), mais “Israël” (c’est-à-dire celui qui lutte avec Dieu). Car tu t’es battu avec Dieu, et tu l’as emporté.” Et c’est pourquoi, depuis, je porte les deux noms: Jacob et Israël.

- Mais alors, c’est toi qui as gagné, c’était toi le plus fort?

Jacob sourit, et regarde son petit-fils avec tendresse.

- Ce n’est pas si simple, mon enfant. Peut-être qu’il n’y a eu aucun vainqueur. Tu sais, quand quelqu’un peut changer le nom d’un autre, c’est qu’il est plus fort que lui. C’est que l’autre lui appartient, en somme. ...
Moi aussi, je lui ai demandé son nom, mais lui ne me l’a pas donné. Donc, c’était lui le maître.

- Mais interrompt Ephraïm, il t’avait dit que tu avais gagné! Et c’était lui le maître? Je ne comprends pas.

Une nouvelle fois, Jacob sourit. Il se reconnaît tellement dans la curiosité de son petit-fils!

- Tu sais, ce n’était pas une lutte qui finit par une victoire pour l’un et une défaite pour l’autre. Je crois que nous avons été tous les deux vainqueurs.
En tout cas, il m’a béni.

- Et tu ne savais toujours pas qui c’était?

- Si, je crois que je commençais à deviner. Ce quelqu’un que je ne pouvais pas vaincre, qui luttait contre moi dans ce moment décisif, je devinais que c’était «Dieu». D’ailleurs, il m’avait dit que je m’étais battu avec Dieu. ...
Et quand il m’a béni, j’y ai vu plus clair, à l’image de la lumière du jour qui faisait sortir le paysage de l’ombre: j’avais lutté avec Dieu, et il m’avait béni! Moi qui l’avais fui toute ma vie, moi qui ne faisais confiance qu’à mes ruses, et qui refusais toujours son alliance et sa bénédiction, eh bien, Dieu avait fini par m’avoir: il avait obtenu que ce soit moi-même qui lui demande de me bénir!! ...
C’est pour ça que j’ai appelé cet endroit Peniel, c’est-à-dire “Dieu-face-à-face”.

- “Dieu-face-à-face”? Mais quel drôle de nom !

- Tu as raison, c’est un nom bizarre. Mais tu sais, c’était une expérience extraordinaire. J’avais vu Dieu de tout près, plus près tu meurs! J’ai risqué d’y laisser ma peau. Mais j’étais vivant, et la lumière resplendissait sur mon coeur. Dans le soleil qui se levait, j’avais enfin le courage d’aller à la rencontre de mon frère Esaü, pour lui demander pardon. Rempli de ce face-à-face avec Dieu.

*                    *
   

Ephraïm reste longtemps silencieux. Puis il se lance.

- Dis, grand-papa, il t’avait fait un coup tordu. Comment as-tu pu lui demander de te bénir?

- Ah, dit Jacob, embarrassé, si seulement je le savais moi-même! J’y ai beaucoup réfléchi. Peut-être était-ce parce que tout me menaçait, tout semblait se dresser contre moi. J’avais besoin de protection, j’avais besoin de la promesse de quelqu’un de grand, de fort...

- Mais pourquoi demander ça à celui que se battait contre toi? Tu aurais pu chercher de l’aide ailleurs!

- Non, celui qui te bénit ne vient pas d’ailleurs. Il est là, dans la lutte. La prière, c’est toujours un combat, un peu comme ça. Tu y affrontes ce qui t’angoisse, tu te bats contre tes peurs... Et ça peut être long jusqu’à ce que la lumière se fasse, jusqu’à ce que l’aurore te rende plus fort.

Ephraïm n’est pas encore satisfait.

- Grand-papa, cette nuit-là doit t’avoir changé. Tu es devenu un autre homme? ... Mais pourquoi n’as-tu pas abandonné le nom de Jacob?

Le patriarche soupire. Il a l’impression que son petit-fils le pousse dans ses derniers retranchements.

- Ecoute, petit, ta curiosité m’épuise. Je suis vieux, tu sais. Je suis resté Jacob. J’ai changé, ça oui. Mais je n’ai jamais réussi à devenir tout à fait un autre homme. On est ce qu’on est. C’est difficile de se quitter soi-même...

- Mais alors, rien n’a vraiment changé? demande Ephraïm, visiblement déçu.

- Si, la clarté de Péniel est restée dans ma vie, même si elle ne m’a pas transformé entièrement. Elle m’a accompagné, comme une bénédiction constante. Ce matin-là, j’ai trouvé le courage d’aller à la rencontre d’Esaü. J’avais vu Dieu face-à-face, j’ai pu regarder aussi mon frère face-à-face. Mieux encore, j’ai réussi - oh, pas toujours - à me regarder moi également, face-à-face. Comme délivré de moi-même.

- Tu dis “délivré de moi-même”, mais tu boitais. N’as-tu pas souhaité, n’as-tu pas prié pour être débarrassé de ce handicap?

- Oh si, bien sûr! Mais à la longue, j’ai appris à vivre avec ce problème. C’est devenu pour moi comme un signe, une marque de la bénédiction reçue. Un nomade doit beaucoup marcher; je ne risquais pas d’oublier une telle blessure. Elle me dit que Dieu m’a touché au point névralgique. Essentiel. Moi qui ai toujours cherché à tordre les autres, me voilà tout tordu...
 

Ils sont soudain interrompus. C’est sa mère qui l’appelle:

- Ephraïm, viens, j’ai besoin que tu m’aides!

- J’arrive, maman! Mais dis-moi, grand-papa, une dernière question.

- D’accord, mon enfant, une dernière...

- Grand-papa, est-ce que tu crois que, moi aussi, je devrai... un jour... me battre, comme tu l’as fait?

Jacob est ému.

- Je ne sais pas, Ephraïm. Je ne le souhaite pas, mais qui sait? Nous avons tous, dans notre vie, des passages à gué, avec leurs obscurités et leurs clartés naissantes. Ni toi ni moi ne pouvons connaître le futur. Mais, quel qu’il soit, ce futur, sache une chose: celui qui t’a créé, toujours te bénira. Il ne te laissera jamais tomber.

L’enfant se lève; sa mère s’impatiente. Il regarde son aïeul, qui sourit. Il semble à Ephraïm que l’aube de Peniel, de “Dieu-face-à-face” éclaire le vieux visage qu’il aime. Il sort, songeur encore.

*                    *
   

Jacob est épuisé, mais aussi rempli d’un bonheur chaleureux. “Quel garçon, cet Ephraïm! Il faudra que je le bénisse avant de mourir.” - Et, en disant cela, il vient au patriarche une idée, comme une ultime malice: “Il aura la bénédiction de l’aîné, il passera avant Manassé!”

Et aussitôt, il pense qu’il est étrange de voir l’histoire qui se répète. Comme un signe... Lutte et bénédiction ont alterné toute sa vie... Prière, désir de changer... parfois échec! Oui, ce n’est pas facile de laisser Dieu nous transformer. Feras-tu mieux que moi, Ephraïm?

En repensant au jeune garçon, un doux sourire illumine le visage de Jacob, qui s’endort en murmurant “Amen”...

Jean-Jacques Corbaz