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samedi 4 avril 2026

(Pr) Ne pas saucissonner, SVP. La vraie victoire

Prédication du 4 avril 2026 

Lectures bibliques: Ps 2, 1-7 ; Marc 15, 16-39 ; 1 Cor. 15, 1-7

En ce Samedi saint, nous sommes à mi-chemin entre Vendredi saint et Pâques. Entre la croix et le tombeau vide. J’aimerais aujourd’hui méditer avec vous sur la relation entre ces deux événements.

Car nous avons l’habitude de baisser la tête à Vendredi saint, et de la relever à Pâques. On nous a inculqué que la croix était une défaite, et la résurrection une victoire… Est-ce juste? Ou tout faux?


Bien évidemment, ni l’un ni l’autre! Mais réfléchissons un instant: où est la plus grande victoire de Jésus? Etait-ce d’accepter l’abaissement de la croix, les souffrances, les injures et la mort, tout cela sans l’avoir mérité le moins du monde? Ou de se relever vivant du tombeau?

Vous me direz que vous manquez d’expérience de la chose, dans un cas comme dans l’autre. Moi aussi! Mais je crois qu’il est impossible d’établir une hiérarchie entre les deux événements, tellement ils sont inséparables. Davantage: il s’agit plutôt d’un seul et même événement vu sous deux angles différents, comme un tunnel qu’on regarderait tantôt par la sortie «nord» et tantôt par le côté «sud». Laquelle des issues est la plus utile? À l’évidence, l’une ne va pas sans l’autre.

 

Allons plus loin encore: célébrer Vendredi saint dans sa vie sans y associer Pâques, c’est amputer sa foi d’une moitié essentielle. Et réciproquement! Il faut que ces deux fêtes se donnent la main dans notre espérance et notre cœur, comme dans notre quotidien. Sinon, ce n’est pas plus une foi chrétienne qu’un célibataire ne forme un couple à lui tout seul!

En effet, si vous n’ouvrez la porte qu’à Pâques en laissant dehors Vendredi saint, vous allez fêter quoi ? Le renouveau, les fleurs,  la vitalité créatrice; vous pourrez rouler les œufs et acheter des lapins en chocolat… Dans ce cas, un conseil: fermez vos journaux et vos TV, évitez d’écouter les cris de celles et ceux qui souffrent sur cette terre, cela pourrait gâcher votre fête! Mais vous ne célébrez pas la résurrection. C’est la croix qui met en perspective la véritable dimension de Pâques.
  
Et si, au contraire, vous ne recevez chez vous que Vendredi saint, vous serez certes sensible à toutes les détresses, à toutes les oppressions qui frappent nos semblables; mais vous vous épuiserez dans une lutte où vos forces seront dérisoires, face à l’immensité des défis; ou bien vous resterez murés dans une mauvaise conscience qui ne fera aucun bien, ni aux autres ni à vous-même - tout ce que la Bible appelle le "péché", et dont Jésus est venu nous délivrer.

   


Garder unis Vendredi saint et Pâques, oui, mais comment? Je répondrai par deux exemples.

D’abord en évoquant quelques personnes qui ont traversé des épreuves douloureuses, qui sont comme Job atteints dans leur santé, leur famille, leurs sécurités matérielles. Il y en a parmi nous, aujourd’hui (je pense ainsi au deuil que représente le renoncement à pouvoir vivre chez soi quand on est en EMS). Ces personnes qui pourtant restent paisibles et confiantes, qui n’ont pas peur de la mort, et qui en plus se soucient les uns des autres, se portent mutuellement dans les passages les plus pénibles.

C’est ainsi qu’une pensionnaire, qui venait de perdre son mari, lequel vivait dans la même chambre qu’elle, à l’EMS, me disait: «Heureusement que je suis ici, je ne suis jamais seule, il y a tant d’amies qui me soutiennent». Quand la vie vous paraîtra trop dure, eh bien allez les trouver, vous en sortirez enrichi!

Vendredi saint et Pâques, la solidarité et l’espérance; la sensibilité et l’assurance de ne jamais être tout seul dans nos combats, nos combats qui depuis la première Pâques sont gagnés d’avance! Vendredi saint et Pâques ensemble, ou quand la lutte elle-même devient fête, par l’Espérance majuscule du Ressuscité, en nous!
  
 

Mon second exemple de cette union entre Vendredi saint et Pâques, ce sera Raoul Follereau, l’apôtre des lépreux; il a transformé un nombre incalculable de vies grâce à sa foi et à son engagement. J’aimerais pour conclure lui laisser la parole:

Aimer, c’est aussi partager la même espérance.

Allez donc expliquer aux enfants qui meurent de soif dans le Sahel qu’il y a un bon Dieu, un paradis et une espérance. Ils ont soif, ils ont faim et ils meurent, c’est tout.

L’espérance, c’est elle surtout qui nous manque. C’est son éclipse qui nous est si cruelle. Si nous ne portons pas aux autres l’espérance, comment oser dire que nous les aimons?

En supprimant Dieu de la destinée humaine, on a créé la civilisation de l’égoïsme, du dégoût et du désespoir.

À chaque fois que, d’un air pénétré, je dis «Tout va mal» en laissant retomber et ma voix et mes bras, alors, tout va plus mal, à cause de moi.

Vous n’irez pas soigner les lépreux de la lèpre. Vous soignerez d’autres lèpres en inondant le monde de votre amour, chacun pour votre part. Ne me dites pas: «Qu’est-ce que je peux, moi? C’est si peu.» Une goutte d’eau qui tombe fait monter l’océan. Soyez cette goutte d’eau.

Refusez de mettre votre vie au garage. Mais refusez aussi l’aventure où l’orgueil a plus de place que le service.

Tout sera sauvé, si vous savez aimer. Pas un jour en passant, mais très fort, très longtemps… tous les jours; toujours.

Ne vous découragez pas, ne renoncez pas. Riez au nez des sceptiques, des prudents, de ceux qui mettent leur vie en conserve et commencent leur retraite au biberon.

Vous cherchez un but à votre vie ? Il manque dans le monde trois millions de médecins. Devenez des médecins. Plus d’un milliard d’êtres humains ne savent ni lire ni écrire. Devenez des enseignants. Deux hommes sur trois ne mangent pas à leur faim. Devenez des semeurs, et, des terres incultes, faites surgir les récoltes dont ils ont besoin.

Je ne suis qu’un vieil homme. Regardez-moi. Nous ne nous reverrons probablement jamais. Regardez-moi bien. Vous avez devant vous le visage d’un homme qui a toujours été parfaitement heureux.

Ce n’est pas que nous n’ayons jamais eu des coups durs. Vous vous imaginez bien, cette vie-là, elle a été difficile. On a eu des accidents, des pannes, des maladies, toutes sortes d’obstacles; mais nous ne nous sommes jamais endormis sans penser que, peut-être, grâce à nous, quelques visages avaient souri, quelques larmes s’étaient séchées.
C’est ça, voyez-vous, le secret du bonheur.

Raoul Follereau
  


Garder unis Vendredi saint et Pâques, chez nous aussi? Chez vous aussi? Amen

Jean-Jacques Corbaz



lundi 9 mars 2026

(Pr) Le regard: l’annonce du Pape

Lectures:  Actes des Apôtres 3, 2-8; Esaïe 58, 6-8


Ça commence par un drame; vécu. Aux Etats-Unis, une jeune femme qui se balade en montagne est attaquée par un puma. Elle perd la vie, laissant deux orphelins. Pour aider ces malheureux enfants, on organise une collecte. On réunit ainsi 9’000 dollars.

Puis les autorités décident, par sécurité, de faire abattre ce puma agressif. La bête est débusquée et tirée. Il s’agit d’une femelle; mais on découvre qu’elle avait un petit. Le bébé puma est alors confié à un zoo; et les amis des animaux organisent à leur tour une récolte de fonds pour lui. Vous devinez peut-être à la suite: la seconde collecte rapporte 21’000 dollars, donc nettement plus que celle pour les enfants... ...
 

Dites, n’y a-t-il pas quelque chose de détraqué dans nos relations humaines? Dans nos partages?

Je n’ai pas envie de faire la morale à quiconque. Mais plutôt de rappeler ce que la Bible nous dit à ce sujet: l’importance du regard que nous portons les uns sur les autres. Plus que l’argent, c’est la relation que Dieu nous invite à partager.

Pierre et Jean fixent les yeux sur l’homme infirme, et Pierre lui dit: "Regarde-nous". Le paralysé se tourne vers eux et les dévisage avec attention... Vous voyez, c’est ce regard, échangé, qui va permettre la guérison; cette disponibilité réciproque à la rencontre, autant de la part de Pierre et Jean que de l’homme infirme.

Et vous l’a
vez compris: c’est exactement ainsi que Jésus, déjà, a tendu la main, et le cœur, à celles et ceux qui en avaient besoin.

Un regard, un geste, un pas vers l’autre. Ne croyez-vous pas que cette approche est à notre portée? - Je ne veux pas dire que nous ferons forcément des miracles, bien sûr! Mais, ce que cette parole nous dit, c’est que nous ne ferons du bien aux autres, vraiment, que si nous prenons le temps de les regarder, et d’échanger. Pas de la sensiblerie à 21’000 dollars, mais une authentique relation, où tu reçois autant que tu donnes; un contact qui se noue; une étincelle, c’est la forme que prend parfois le Saint-Esprit.
 


Dans 24 Heures du 10 mars, Geneviève Morand écrit que les pensées qui nous habitent en Occident sont à 80 % des pensées négatives; lesquelles nous conditionnent à teindre la réalité en gris, ce qui nous déprime encore plus. Aïe, seulement 20 % de pensées positives! D’où l’importance, poursuit-elle, l’importance de créer des lieux de bienveillance et de non-jugement, où chacun se sente accepté et accueilli pour ce qu’il est.

Dites, on dirait qu’elle parle pour nos lieux d’Église! Car n’est-ce pas notre vocation, justement, de favoriser l’existence de tels lieux de bienveillance? De les rendre chaleureux, empreints de respect et de pétillance positive? C’est par exemple ce que vise un groupe de parole tel que celui auquel vous êtes invités cet après-midi.

Le jeûne qui fait plaisir à Dieu, ce n’est pas de se priver, nous dit Esaïe. C’est bien plus d’essayer d’offrir à qui en a besoin son regard, sa présence proche, sa bienveillance chaleureuse. 

On raconte qu’il y a bien longtemps, une communauté monastique “péclotait” de manière grave. Les frères se jalousaient, se moquaient les uns des autres ou s’ignoraient glacialement, le sens communautaire était en miettes.

Le prieur, désespéré, se rendit à Rome devant le saint-Père. Que faire? supplia-t-il.

Je ne sais pas, répondit le Pape. Je ne vois pas ce qu’il faudrait faire. Et ça me désole, parce que, je peux vous le dire, vous qui en êtes le prieur, votre couvent est exceptionnel. En effet, l’un de vous, je ne sais lequel, l’un de vous est le Christ revenu ici-bas incognito.

Le brave prieur repartit, déçu, et intrigué. Il rentra dans sa communauté avec l’étrange message. Sa mission avait échoué.

Mais, plus le temps passait, plus les frères devenaient réellement des frères les uns pour les autres. En effet, sachant que l’un d’eux était le Christ incognito, chacun redoublait de prévenance attentive pour chacun, en se demandant si celui-ci, justement, ne serait pas le Seigneur.

Au bout de quelques mois, la communauté était devenue un modèle pour les autres. À Rome, le Pape souriait. Et Dieu, de même, soupirait de plaisir.

Le regard, je vous dis. Le regard. ...

Pendant la seconde partie de ce Carême, pourquoi n’essayeriez-vous pas, vous aussi? Ce temps pourrait devenir... passionnant!
Amen                                          
 


Jean-Jacques Corbaz  

(LI, Hu) Accueil - L’innocence

 

Bonjour, et merci d’être venus vivre ce culte ! 

 

L’histoire se passe au tribunal. Le procès vient de se terminer. L’accusé, tout ému, prend son avocat dans ses bras et lui dit : « Merci, mille fois merci ! Vous m’avez convaincu de mon innocence !! » 

 

Je me dis, chers paroissien.ne.s, chers ami.e.s, qu’en refermant l’évangile, nous pourrions affirmer à Jésus la même chose : « Tu m’as convaincu de mon innocence ! Grâce à toi, nous savons que Dieu ne nous condamnera jamais ! » 

 

Bienvenue auprès de cette source inépuisable de pardon et de paix ! Dans ce temps de Carême, puissions-nous la laisser féconder notre vie dans tous ses recoins, même les plus sombres ! 

 

Jean-Jacques Corbaz, novembre 2025

 

lundi 9 février 2026

(Pr, Co, SB) Comment Jacob a été tordu

Narration du 9.2.2026 -  «Comment Jacob a été tordu»

Lectures bibliques: Genèse 32, 23-32; Jean 3, 1-5

- Dis, grand-papa, pourquoi tu boites?

Cette question, Jacob l’a entendue souvent. Il a tant de petits-enfants! Et il n’aime pas trop y répondre, ça lui rappelle des souvenirs un peu... embarrassants.

Mais cette fois, c’est Ephraïm qui l’interpelle. Ephraïm, son préféré; le plus jeune des fils de Joseph. Ephraïm qui a l’esprit vif et l’œil perspicace.

Quand Jacob a retrouvé son fils Joseph en Egypte, il a été touché par Ephraïm et Manassé, les deux gamins; et dès lors il s’en est occupé avec tendresse, comme pour rattraper le temps perdu. Surtout le cadet, Ephraïm, si intelligent, et qui aime tant la compagnie de ce grand-père presque tombé du ciel.

Jacob est très vieux, maintenant. Tout tordu par l’âge, les travaux et les luttes... Mais sa mémoire est intacte, à propos de ces jours étonnants, quand il est revenu de chez Laban. Surtout cette nuit, si étrange...
 
- Grand-papa, insiste Ephraïm, pourquoi tu boites?

- Tu sais, c’est une vieille histoire, répond Jacob. Et il sent bien que, cette fois, il devra tout dire, à cause de cette complicité qui le lie à son petit-fils. Même s’il a été, toute sa vie, un spécialiste en tromperies... Même si son nom, Jacob, veut dire "le fraudeur”, cette fois, il ne pourra pas s’échapper. Comme cette fameuse nuit, d’ailleurs. Exactement comme cette nuit-là!

- Raconte-moi cette vieille histoire, grand-papa!

- Tu sais, commence Jacob, c’était à un moment délicat de ma vie. Dans ma jeunesse, j’avais trompé mon frère, Esaü, je l’avais roulé pour qu’il me cède son droit d’aîné, sa bénédiction - en échange d’une soupe aux lentilles! ...
J’ai dû m’enfuir, il voulait se venger. J’ai été chez mon oncle Laban, très loin d’Esaü. Et là, grâce à mes ruses, je me suis enrichi. Euh... pas toujours honnêtement, je crois. ... Bref, Laban s’est fâché contre moi. J’ai dû m’enfuir, encore une fois. Mais là, je suis parti avec toute ma famille, et mes richesses. Mes troupeaux, mes serviteurs. Ça formait une immense caravane. ... Et du coup, je me suis retrouvé coincé! Derrière moi, Laban, avec sa colère. Et devant, Esaü m’attendait, avec ses anciennes rancunes. Que faire? ...


J’ai eu recours à mon astuce, une nouvelle fois. J’ai envoyé plein de cadeaux de valeur à Esaü, pour le calmer: des troupeaux, des objets de valeur... Puis j’ai fait passer à ma famille le gué du Yabboq; la frontière; pour les préserver. C’était un vrai passage à gué, dans tous les sens du terme. Une traversée décisive dans ma vie. La nuit tombait. Je suis resté seul, près du gué. Je ne savais pas de quel côté les choses allaient basculer. Je réfléchissais.

- Et tu n’avais pas peur, seul dans le noir?

- Petit curieux! Quelle question... Mais oui, bien sûr, j’avais peur. Terriblement peur. Je craignais d’affronter Esaü. Qu’est-ce que j’allais devenir? Il faisait nuit sur ma vie, comme sur le Yabboq, ce soir-là.

- Et après, grand-papa?

- Tout à coup, dit Jacob, quelqu’un m’a attaqué. Impossible de voir qui c’était, à cause de la nuit. Il m’est tombé dessus, et nous avons roulé dans la poussière. Nous nous sommes battus, à la vie à la mort, jusqu’à l’aurore.
 
- Mais c’était qui? Tu l’as reconnu?

- Non, je me suis posé la question toute la nuit. Etait-ce Laban? Ou alors, Esaü? Etait-ce un brigand inconnu? Mais est-ce que c’était même un homme, ou une force maléfique, un démon de la nuit? ... Parfois, quand j’y repense, je me demande si je ne me battais pas avec tout ce qui était obscur et menaçant dans ma propre vie, avec mes démons à moi. Comme si tout ce qui m’angoissait s’était rassemblé en une force violente qui m’attaquait. Finalement, n’était-ce pas contre moi-même que je luttais?

- Et vous vous êtes battus toute la nuit? Mais qui des deux a gagné, pour finir?

- Eh bien, répond le patriarche, c’est difficile à dire. L’aube s’approchait quand mon adversaire m’a fait un coup tordu. Il m’a frappé à la hanche, et mon articulation s’est déboîtée. C’est pour ça que je boite, aujourd’hui encore.

- Alors, c’est lui qui a gagné?

- Attends, petit impatient! Je voulais continuer la lutte. Mais l’aube approchait. Et, comme s’il avait peur de la lumière, mon adversaire m’a dit: “Laisse-moi partir, le jour se lève!” ... Mais moi, je lui ai répondu: “Je ne te laisserai pas sans que tu m’aies béni.

- Qu’est-ce que ça veut dire, bénir? demande Ephraïm.

- Eh bien, c’est dire une promesse à quelqu’un. Bénir, c’est placer la vie de l’autre sous le signe d’une promesse, qui le rende heureux, qui lui donne un avenir.
  
- Alors, celui qui t’a attaqué t’a béni?

- Non, pas tout de suite. D’abord, il a changé mon nom.

- Changé ton nom? Mais tu t’appelais comment, avant?

- Euh... je m’appelais déjà Jacob... Mais il m’a demandé mon nom, puis il m’a dit: “Tu ne t’appelleras plus “Jacob” (le fraudeur), mais “Israël” (c’est-à-dire celui qui lutte avec Dieu). Car tu t’es battu avec Dieu, et tu l’as emporté.” Et c’est pourquoi, depuis, je porte les deux noms: Jacob et Israël.

- Mais alors, c’est toi qui as gagné, c’était toi le plus fort?

Jacob sourit, et regarde son petit-fils avec tendresse.

- Ce n’est pas si simple, mon enfant. Peut-être qu’il n’y a eu aucun vainqueur. Tu sais, quand quelqu’un peut changer le nom d’un autre, c’est qu’il est plus fort que lui. C’est que l’autre lui appartient, en somme. ...
Moi aussi, je lui ai demandé son nom, mais lui ne me l’a pas donné. Donc, c’était lui le maître.

- Mais interrompt Ephraïm, il t’avait dit que tu avais gagné! Et c’était lui le maître? Je ne comprends pas.

Une nouvelle fois, Jacob sourit. Il se reconnaît tellement dans la curiosité de son petit-fils!

- Tu sais, ce n’était pas une lutte qui finit par une victoire pour l’un et une défaite pour l’autre. Je crois que nous avons été tous les deux vainqueurs.
En tout cas, il m’a béni.

- Et tu ne savais toujours pas qui c’était?

- Si, je crois que je commençais à deviner. Ce quelqu’un que je ne pouvais pas vaincre, qui luttait contre moi dans ce moment décisif, je devinais que c’était «Dieu». D’ailleurs, il m’avait dit que je m’étais battu avec Dieu. ...
Et quand il m’a béni, j’y ai vu plus clair, à l’image de la lumière du jour qui faisait sortir le paysage de l’ombre: j’avais lutté avec Dieu, et il m’avait béni! Moi qui l’avais fui toute ma vie, moi qui ne faisais confiance qu’à mes ruses, et qui refusais toujours son alliance et sa bénédiction, eh bien, Dieu avait fini par m’avoir: il avait obtenu que ce soit moi-même qui lui demande de me bénir!! ...
C’est pour ça que j’ai appelé cet endroit Peniel, c’est-à-dire “Dieu-face-à-face”.

- “Dieu-face-à-face”? Mais quel drôle de nom !

- Tu as raison, c’est un nom bizarre. Mais tu sais, c’était une expérience extraordinaire. J’avais vu Dieu de tout près, plus près tu meurs! J’ai risqué d’y laisser ma peau. Mais j’étais vivant, et la lumière resplendissait sur mon coeur. Dans le soleil qui se levait, j’avais enfin le courage d’aller à la rencontre de mon frère Esaü, pour lui demander pardon. Rempli de ce face-à-face avec Dieu.

*                    *
   

Ephraïm reste longtemps silencieux. Puis il se lance.

- Dis, grand-papa, il t’avait fait un coup tordu. Comment as-tu pu lui demander de te bénir?

- Ah, dit Jacob, embarrassé, si seulement je le savais moi-même! J’y ai beaucoup réfléchi. Peut-être était-ce parce que tout me menaçait, tout semblait se dresser contre moi. J’avais besoin de protection, j’avais besoin de la promesse de quelqu’un de grand, de fort...

- Mais pourquoi demander ça à celui que se battait contre toi? Tu aurais pu chercher de l’aide ailleurs!

- Non, celui qui te bénit ne vient pas d’ailleurs. Il est là, dans la lutte. La prière, c’est toujours un combat, un peu comme ça. Tu y affrontes ce qui t’angoisse, tu te bats contre tes peurs... Et ça peut être long jusqu’à ce que la lumière se fasse, jusqu’à ce que l’aurore te rende plus fort.

Ephraïm n’est pas encore satisfait.

- Grand-papa, cette nuit-là doit t’avoir changé. Tu es devenu un autre homme? ... Mais pourquoi n’as-tu pas abandonné le nom de Jacob?

Le patriarche soupire. Il a l’impression que son petit-fils le pousse dans ses derniers retranchements.

- Ecoute, petit, ta curiosité m’épuise. Je suis vieux, tu sais. Je suis resté Jacob. J’ai changé, ça oui. Mais je n’ai jamais réussi à devenir tout à fait un autre homme. On est ce qu’on est. C’est difficile de se quitter soi-même...

- Mais alors, rien n’a vraiment changé? demande Ephraïm, visiblement déçu.

- Si, la clarté de Péniel est restée dans ma vie, même si elle ne m’a pas transformé entièrement. Elle m’a accompagné, comme une bénédiction constante. Ce matin-là, j’ai trouvé le courage d’aller à la rencontre d’Esaü. J’avais vu Dieu face-à-face, j’ai pu regarder aussi mon frère face-à-face. Mieux encore, j’ai réussi - oh, pas toujours - à me regarder moi également, face-à-face. Comme délivré de moi-même.

- Tu dis “délivré de moi-même”, mais tu boitais. N’as-tu pas souhaité, n’as-tu pas prié pour être débarrassé de ce handicap?

- Oh si, bien sûr! Mais à la longue, j’ai appris à vivre avec ce problème. C’est devenu pour moi comme un signe, une marque de la bénédiction reçue. Un nomade doit beaucoup marcher; je ne risquais pas d’oublier une telle blessure. Elle me dit que Dieu m’a touché au point névralgique. Essentiel. Moi qui ai toujours cherché à tordre les autres, me voilà tout tordu...
 

Ils sont soudain interrompus. C’est sa mère qui l’appelle:

- Ephraïm, viens, j’ai besoin que tu m’aides!

- J’arrive, maman! Mais dis-moi, grand-papa, une dernière question.

- D’accord, mon enfant, une dernière...

- Grand-papa, est-ce que tu crois que, moi aussi, je devrai... un jour... me battre, comme tu l’as fait?

Jacob est ému.

- Je ne sais pas, Ephraïm. Je ne le souhaite pas, mais qui sait? Nous avons tous, dans notre vie, des passages à gué, avec leurs obscurités et leurs clartés naissantes. Ni toi ni moi ne pouvons connaître le futur. Mais, quel qu’il soit, ce futur, sache une chose: celui qui t’a créé, toujours te bénira. Il ne te laissera jamais tomber.

L’enfant se lève; sa mère s’impatiente. Il regarde son aïeul, qui sourit. Il semble à Ephraïm que l’aube de Peniel, de “Dieu-face-à-face” éclaire le vieux visage qu’il aime. Il sort, songeur encore.

*                    *
   

Jacob est épuisé, mais aussi rempli d’un bonheur chaleureux. “Quel garçon, cet Ephraïm! Il faudra que je le bénisse avant de mourir.” - Et, en disant cela, il vient au patriarche une idée, comme une ultime malice: “Il aura la bénédiction de l’aîné, il passera avant Manassé!”

Et aussitôt, il pense qu’il est étrange de voir l’histoire qui se répète. Comme un signe... Lutte et bénédiction ont alterné toute sa vie... Prière, désir de changer... parfois échec! Oui, ce n’est pas facile de laisser Dieu nous transformer. Feras-tu mieux que moi, Ephraïm?

En repensant au jeune garçon, un doux sourire illumine le visage de Jacob, qui s’endort en murmurant “Amen”...

Jean-Jacques Corbaz

 
 


(Li, Hu) Accueil - L’avion si rapide


Bonjour, et merci d’être venus vivre ce culte !

 

C’est l’histoire d’un patron qui demande à sa secrétaire, un peu niobette :

« SVP, téléphonez à l’aéroport et demandez combien de temps met l’avion pour aller de Zurich à Rome. »

La secrétaire appelle l’aéroport et demande « Combien de temps met l’avion pour aller de Zurich à Rome ? »

Au bout du fil, un employé répond : « Oui, une minute… »

« Merci beaucoup », fait la secrétaire; et elle raccroche !

 

Eh bien, chers paroissien.ne.s, chers ami.e.s, notre Dieu est encore plus rapide que cet avion ! Avant même que nous ne l’ayons appelé, il est là, tout près de nous !

Bienvenue…

 

Jean-Jacques Corbaz, mars 2025        

 

lundi 19 janvier 2026

(Pr) Le curé flingueur

Prédication du 19 janvier 2026

Lectures:  1 Corinthiens 16, 19-24; Luc 9, 51-55


À la fin des épîtres de la Bible, il est rare qu’on lise attentivement  les salutations et qu’on prêche sur elles. Mais là, ce verset m’a sauté à la figure: “Si quelqu’un n’aime pas le Seigneur, qu’il soit maudit”. Ouille là! J’espère qu’il vous a fait sursauter aussi!!
 
Cette phrase surprend, elle fait tache, avec le reste de la lettre, et en particulier les autres salutations, qui parlent d’amour et de baisers. Elle tranche surtout avec tout ce que nous savons de l’amour chrétien dans le Nouveau Testament ! Elle nous gêne et nous interroge. Comment la comprendre?


 

Il y en a un qu’elle ne devait pas gêner, c’est un curé espagnol, Don Eladio Blanco Vila. Lors d’un service funèbre, il a tiré sur ses paroissiens avec un pistolet, parce que ces derniers n’étaient pas d’accord avec lui!

C’était en 1987. Don Eladio présidait les funérailles d’une dame âgée. Or celle-ci n’allait pas à l’église. En chaire, le curé déclare que la défunte n’a donc pas droit au sacrement, puisqu’elle ne pratiquait pas. Et que, dès lors, il n’ira pas au cimetière pour la mise en terre.

La famille et les quelque 300 fidèles murmurent et se fâchent. Mais Don Eladio n’apprécie pas cette colère, il la considère comme une offense. Furieux au point d’en oublier le commandement «Tu ne tueras pas», voilà que le curé sort de sa poche un revolver! Il tire cinq fois sur ses paroissiens avant d’être désarmé par la foule.

Don Eladio court alors se barricader dans la sacristie, d’où il menace la foule avec un fusil d’assaut militaire. On appelle la police pour ramener le calme... Et on découvre un véritable arsenal chez ce curé pas comme les autres. Hem! On se croirait dans un roman noir de San Antonio!! Et, vous le voyez, les musulmans djihadistes ne sont pas seuls de leur espèce...
  
  


Cette histoire s’est réellement passée, en 1987. On ne sait pas très bien s’il faut en rire ou en pleurer. En tout cas, elle révèle un état d’esprit inquiétant: penser que la foi chrétienne, c’est un ensemble de devoirs, qu’il faut accomplir; et croire qu’avec des menaces, par la force ou par la peur, on peut changer les gens.

Nous sommes bien d’accord: tout ça n’a rien à voir avec l’évangile. Même si parfois un bout de phrase dans le 
Nouveau Testament lui-même va dans ce sens. Car l’intolérance est un poison répandu partout, et prêt à resurgir à l’occasion, dans un accès de colère ou de frustration, comme dans notre histoire.

Faut-il en rire ou en pleurer, de ce curé flingueur? Pour ma part, je vous propose plutôt d’en rire. Mais d’un rire qui se moque autant de Don Eladio que de nous-mêmes. D’un rire qui n’oublie pas nos envies de parfois imposer «notre» vérité, voire notre intolérance. D’un rire qui démasque la violence qui dort en nous, en chacun.e de nous. D’un rire qui la révèle comme l’a fait l’événement fondateur de notre foi, la mort de Jésus sur la croix.
  
 


“Si quelqu’un n’aime pas le Seigneur, qu’il soit maudit. Maranatha (= le Seigneur vient)”. Ce verset, pour les exégètes, serait un ajout tiré des liturgies de la première Église, des liturgies de sainte cène. On sait qu’à Corinthe (soit l’Église à laquelle est adressée notre lettre), le repas du Seigneur était vécu dans l’anarchie: certains bâfraient et se saoulaient alors que d’autres n’avaient que des miettes. Notre menace de malédiction était donc destinée à mettre en garde les croyants, pour éviter qu’ils ne prennent la communion sans être conscients de l’immense cadeau que nous fait Jésus, quand il meurt pour mettre fin à la spirale de la violence.

De plus, il faut se souvenir que cette injonction date d’un temps où il était vital pour les premiers chrétiens de bien baliser les limites qui les séparaient des païens. On vivait alors dans une société où l’intolérance et l’exclusion étaient la norme. J’ose croire que ce n’est plus le cas aujourd’hui, grâce à l’enseignement du Christ. …Même si j’ai des doutes, parfois, quant à notre capacité de nous comporter en êtres évolués!

Pour ma part, je ne peux pas maudire celui ou celle qui n’aime pas le Seigneur. Le Dieu en qui je crois, c’est celui qui, par la bouche du Christ, réprimande les disciples quand ils voulaient appeler le feu du ciel sur les villes infidèles. Jésus, oui, a versé son sang pour détourner de nous cette malédiction, pour la prendre sur lui à notre place. Et c’est ce qui lui permettra d’oser nous demander cette énormité, oui, cet appel é-norme, hors normes: «Aimez vos ennemis».

À Vendredi Saint et Pâques, la violence et la haine ont été condamnées à mort! Au matin du tombeau vide, Dieu a semé les graines d’un avenir différent,     de relations nouvelles entre les humains. Pour que meurent en nous les tentations d’imposer par la force ou par la peur notre vérité, si juste soit-elle; pour que naisse en nous une qualité de dialogue et d’écoute: qu’on se parle, sans se tirer dessus!
  

 
Tolérance. Tout le monde en parle, de la tolérance. Tout le monde est d’accord avec la tolérance. Peut-être même Don Eladio et ses frères... Le problème, c’est quand on arrête d’en parler pour la vivre, la tolérance. Le hic, c’est quand les frustrations et le stress s’accumulent; et que ça tourne en colère mal maîtrisée. Alors, parfois, ça explose: une gifle, une insulte, que souvent après on regrette. Et puis, une fois tous les coups de canon, c’est le drame. Peut-être qu’un Don Eladio sommeille en chacun.e de nous?

Merci  donc de veiller sur nos colères, sur nos vexations, sur l’intolérance qui nous chatouille, parfois. Merci de veiller sur nos germes de violence. Veiller dessus, ça veut dire pour moi oser les regarder en face, avec le Christ qui m’aide à rester fort. Ça veut dire pour moi les remettre à Dieu, les laisser se transformer au soleil de la Tendresse majuscule qui nous est donnée, gratuitement, grâce à Jésus.

Essayer de désamorcer nos germes de violence. Par exemple en se parlant les uns aux autres. En  laissant aussi le regard de Dieu imprégner notre regard sur les situations ou sur les gens. En essayant de comprendre avant de juger; de faire grandir notre fraternité; et de travailler sur notre respect, en particulier à l’égard des personnes qui pensent ou qui vivent différemment de nous. C’est ce que veut promouvoir la Semaine de Prière pour l’Unité des Chrétiens, que nous vivons chaque année entre le 18 et le 25 janvier. Et, au-delà du christianisme, c’est ce que veut promouvoir la Maison de l’Arzilier, à Lausanne, qui est un espace de dialogue entre les différentes religions.

Essayer de désamorcer nos germes de violence. - Et aussi, bien sûr, de prévenir celles des autres! Autour de nous, et dans le monde. Comme le disait Dieu à Caïn, au tout début de la Bible: “La violence est un monstre tapi derrière ta porte. C’est à toi d’en être le maître. Domine-la!”
  
Et ici, chers amis, il faut encore dire, une énième fois, que nos contemporains font souvent fausse route. Car si mes frustrations, car si les injustices et les brimades que je subis peuvent réveiller le Don Eladio qui roupille en moi, combien davantage encore les humiliations que subissent certains, au hasard les musulmans chez nous, risquent d’attiser l’incendie et de provoquer des explosions violentes comme on en a trop vu... L’intolérance provoque en retour l’intolérance, et seuls les extrémistes en profitent. Merci d’y veiller aussi! Comme disait Dieu: “La violence est un monstre tapi derrière ta porte. C’est à toi d’en être le maître... Domine-la!”. Amen                                          


Jean-Jacques Corbaz