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lundi 13 juillet 2026

(Pr) «Choisis la vie!» - Prédication du 13 juillet 2026

Lectures bibliques: Deutéronome 30, 15-16+19; Matthieu 5, 14-16; 1 Corinthiens 2, 1-2


Aujourd’hui, on ne peut plus ouvrir internet, et surtout les réseaux sociaux, sans être inondés de textes ou de vidéos qui proposent des méthodes garantissant la réussite, ou le bonheur, ou la fortune, ou la santé…  Et dans ce foisonnement, évidemment, il y a mille fois plus d’attrape-nigauds que de vraies solutions. Il y a même des gaillards qui disent que la foi chrétienne, c’est justement une de ces techniques pour le succès...

Est-ce que le fait de croire en Dieu, c’est une méthode pour être heureux? Le Deutéronome répond résolument «non». Pendant 30 chapitres, il explique jusque dans les petits détails comment Dieu veut que nous vivions. Il y a les 10 commandements, et des centaines et des centaines d’autres. Les rabbins en ont compté 613.

Le passage que nous avons entendu en est la conclusion: ces lois, dit Moïse, elles ne sont pas inaccessibles. Ce ne sont pas des recettes ésotériques. Elles ne réclament pas des super-performances de foi, ni des convictions exceptionnelles... Ces lois ne sont pas l’apanage de quelques élus au-dessus de la moyenne. Non, elles nous concernent toutes, au ras des pâquerettes. Chacun peut s’engager dans la direction qu’elles indiquent. Elles nous appellent, toutes, à une obéissance on ne peut plus ordinaire.

Mais attention, ici, de ne pas partir dans une fausse direction. Nous avons la mauvaise habitude (et les protestants plus encore que les catholiques), nous avons la fâcheuse habitude de lire la Bible comme si Dieu nous parlait à nous, personnellement, aujourd’hui. Or, ce grand discours de Moïse, à la fin du Deutéronome, il s’adresse à l’ensemble du peuple d’Israël. Dans les anciennes traductions, on lit: «devant toi... choisis la vie». Merci aux traducteurs de «français courant» ou de «Parole de Vie» d’avoir préféré le «vous»!

Car quand Moïse dit «tu», il ne parle pas à une personne isolée, mais à une communauté rassemblée: au peuple d’Israël.

Ce passage du Deutéronome ne s’adresse donc pas à Giuseppe, à Ariane ou Gabrielle. Il interpelle l’Église entière, la communauté des croyants. C’est elle qui peut choisir la vie plutôt que la mort; le bonheur plutôt que la malédiction. C’est ensemble que nous allons marcher sur les chemins de Dieu ou au contraire sur les voies qui s’en écartent. L’enjeu n’est pas tant la vie ou la mort d’une personne, mais celle de tout un peuple.

Cette précision permet de ne pas nous tromper sur ce mot de «vie». Il ne s’agit pas de préserver l’existence d’un individu à tout prix. Ici, la vie, c’est la solidarité; le corps dans son ensemble. Quand une personne arrive au terme d’une maladie incurable, la vie dont parle la Bible, ce n’est pas forcé-ment l’acharnement thérapeutique, la lutte pour nous prolonger à tout prix. Le décès peut être un choix plus vivant que la poursuite d’une existence de souffrances sans espoir.

«Choisis la vie», ça veut donc dire: le chemin du bonheur, c’est les 30 chapitres précédents, eux qui expliquent en long et en travers la volonté de Dieu pour vous. En avançant sur cette voie, jour après jour, solidaires, vous le verrez: vous serez authentiquement vivants; animés du souffle même de Dieu, de sa Vie majuscule, qui transfigure les nôtres!

La foi n’est pas une méthode, mais c’est un choix fondamental, qui s’opère en communauté (en paroisse, en Église), un choix qui se vérifie dans la pratique toute quotidienne de l’amour les uns pour les autres.

Pas pour faire plaisir à Dieu! Pas pour prouver que nous sommes de bons croyants (prouver à qui, d’ailleurs?). Mais: pour que nous soyons heureux! Parce que ce chemin de la foi, c’est ce qui nous permettra de vivre le mieux ensemble: ne pas tuer, ne pas voler ou frauder, respecter ses parents, c’est cela qui permet à un peuple de garder de bonnes relations internes.

 

Attention donc: la «mort» ou la malédiction dont on parle ici, ce ne sont pas des punitions que Dieu nous infligerait pour nos désobéissances. Quel mal ont fait de telles interprétations! Non, la «mort» ou la malédiction sont ici les conséquences logiques des violences humaines, de nos égoïsmes, comme nous le disions à propos de la tour de Babel.

Vous le voyez, le Deutéronome pense que la loi est bonne et utile! «C’est pour ton bien!» On est très loin des commandements légalistes des pharisiens contemporains de Jésus. C’est plutôt, en termes modernes, d’une éthique dont nous parle notre passage de ce matin. D’un style de vie. De valeurs.

Aujourd’hui encore, le Deutéronome nous l’affirme: si vous voulez parvenir au bonheur, il n’y a pas de truc miracle ou de recette infaillible. Vous n’y arriverez ni en payant; ni en souffrant; ni en restant les bras croisés!

Le seul chemin, il est à parcourir, pas tout seul, mais ensemble. Reliés. Solidaires. Aimer son prochain, respecter ce qu’il possède; chercher à l’écouter, à le comprendre avant de le critiquer ou de le démolir... Ensemble, vous verrez que ce chemin permet d’être merveilleusement vivants, même dans la souffrance ou dans la mort.

Un dernier mot: ce chemin, c’est exactement celui qu’a parcouru Jésus. Lui, il a été jusqu’au bout de l’amour des autres. Ça l’a mené sur la croix: il a choisi la Vie, dans la mort, pour qu’avec lui nous soyons réellement vivants! Amen



Jean-Jacques Corbaz 

(Li, Hu) Accueil - Rafffh, il le déchire !

Bonjour, et merci d’être venus vivre ce culte !

C’est l’histoire d’un gaillard très timide qui va au cinéma. Pour la première fois de sa vie !

Il achète son ticket à la caisse, puis se dirige vers la salle de projection. Mais 5 minutes plus tard, la caissière le voit revenir, et demander : « Un billet, siouplaît ! »

La caissière lui en redonne un. Il repaie, et repart. Mais peu après, il revient encore : « Un billet, siouplaît ! »

La caissière, étonnée, lui propose alors d’acheter une carte à entrées multiples, s’il est accompagné par plusieurs personnes. Mais le gaillard répond plaintivement : « Non, je suis seul. Mais chaque fois que j’arrive à l’entrée de la salle, y a un homme qui dit « Les billets, SVP ! » Je lui tends le mien, il le prend et rafffh, il le déchire !

Eh bien, chers amis en Christ, vous le savez : Dieu, lui, ne va pas nous faire payer l’entrée du Ciel, ni non plus d’ailleurs l’accès à son amour, qui est inconditionnel. Mais ce qu’il rêve de déchirer, ce sont les billets mentaux où nous avons inscrit nos culpabilités, et nos rancunes ; et nos rognes, et nos obsessions délétères !

Bienvenue auprès de lui, donc ! Puissent sa présence proche nous faire du bien, et nous aider à nous faire du bien les uns aux autres. 

 

Jean-Jacques Corbaz, juin 2026 

 

lundi 15 juin 2026

(Pr) Prédication du 15 juin 2026 - L’effet papillon


Lecture biblique: Matthieu 13, 31-33 

Un article dans la presse m’a bouleversé et mis en colère: en Arabie Saoudite, il y a quelque temps, 14 écolières ont perdu la vie suite à un incendie. Cela à cause de la police religieuse, qui aurait empêché les jeunes filles de sortir: en effet, elles ne portaient pas de voile, ce qui est toléré à l’intérieur d’un bâtiment, mais pas à l’extérieur. Ciel! Allah préférerait-il des filles mortes plutôt que dévoilées? 

N’en concluons pas trop vite que les musulmans sont horribles, et que les chrétiens sont bien meilleurs. De tels actes d’intégrisme ont aussi été le fait de nos frères dans la foi, il n’y a pas si longtemps... 

Une anecdote. Au catéchisme, le pasteur proclame: 

- Tous ceux qui affirment des opinions catégoriques sont stupides! Rien n’est absolument certain, tout est aléatoire! 

- Ah, fait un catéchumène. Vous en êtes sûr? 

- Sans aucun doute, répond le pasteur, parfaitement certain! 

Hem!! Vous voyez à quel point nous avons de la peine à cerner la vérité, surtout quand cette vérité échappe à nos intelligences. Car ces intelligences sont limitées, on doit bien le reconnaître. 


C’est aussi ce que nous dit «l’effet papillon», une théorie scientifique: selon cette théorie, un geste infime, un acte d’apparence dérisoire peut avoir des conséquences énormes. Et on cite comme exemple le battement d’ailes du papillon en Amazonie; il crée un minuscule courant d’air; mais ce minuscule courant d’air entraîne toute une série de phénomènes infimes eux aussi qui, en s’additionnant, en chaîne, peuvent donner naissance à un ouragan sur un autre continent. 

Sur nos écrans, il y a quelques années, un film a abordé cette question de manière plutôt comique. Ce film s’appelle, vous l’avez peut-être deviné,       «le battement d’ailes du papillon». Il nous montre comment de tout petits détails peuvent modifier la vie des gens de manière considérable. Ainsi, quelques grains de sable dans un appartement, devant une fenêtre ouverte, s’envolent; et ils atterrissent dans les yeux d’un jeune homme et d’une jeune femme qui ne s’étaient pas remarqués, mais que tout le film nous a montrés être faits l’un pour l’autre. Du coup, ils se retournent pour se frotter les yeux, et ce geste les fait se regarder, et sourire de leur mésaventure commune, et, de fil en aiguille, tomber dans les bras l’un de l’autre. 

Bon, ce culte n’est pas spécialement le meilleur moment pour développer des théories scientifiques. Mais «l’effet papillon» peut nous entraîner dans des réflexions stimulantes. Des réflexions sur la foi, sur la science, et surtout sur notre vie, chers ami.e.s!

Sur la science et la foi, je dirai juste ceci: les plus grands savants aujourd’hui s’interrogent à partir de ce fameux «effet papillon», sur les liens entre une cause et ses conséquences. Pour des phénomènes qui se déroulent sur une très grande échelle, «l’effet papillon» fait qu’on observe des choses qui échappent à la logique. Certains enchaînements ne sont pas rationnels et deviennent aléatoires. Des milliards de causes minuscules additionnées modifient la réalité et donnent naissance à des phénomènes non prouvés rationnellement. Par exemple, on nous a toujours dit que 2 et 2 font quatre. Pourtant, à l’échelle de l’univers ou à celle de millions d’années, «l’effet papillon» va faire parfois que 2 et 2 font 4 et demi, voire cinq... 


 

Du coup, beaucoup de phénomènes inexplicables et inexpliqués ne sont plus forcément contraires à la logique scientifique. Allez, je vous fais un prix de gros: les miracles et la Résurrection ne sont plus en opposition avec la science. Je vous passe les détails du raisonnement, sinon nous sommes encore là cet après-midi!

Car ce qui m’intéresse surtout, ce sont les conséquences possibles de cet «effet papillon» sur nos modestes existences. En effet (si j’ose dire!), pensez: si le battement d’ailes d’un infime lépidoptère peut produire une tempête des milliers de km plus loin, imaginez tout ce que peuvent entraîner nos actes dérisoires! En positif ou en négatif, of course! Comme la plante de moutarde ou le levain de l’évangile. 

Le battement de paupières du catéchumène qui lutte contre le sommeil pendant le culte... Le battement de cils, ou le battement de cœur que sa présence provoquerait chez la personne qui en est amoureuse... Le battement de pieds ou de mains de spectateurs enthousiastes lors d’un concert ou d’un match de foot... ça peut mener loin!

Et c’est encore plus vrai pour un simple sourire... pour un petit mot aimable; un regard; un geste d’affection, ou d’amitié, qui redonne du courage... Nos coups de mains, nos coups de cœur! Les conséquences, nous ne les verrons peut-être pas toutes, mais elles peuvent ouvrir des prisons... et transformer des vies! 

Savez-vous que dans ce film, «le battement d’ailes du papillon», le rôle principal est joué par Audrey Tautou, qui est l’actrice qui incarnait aussi Amélie Poulain? Il n’y a pas de hasard, ...si j’ose dire! 

Sachez-le: ces petits rien qui peuvent mettre du soleil dans l’existence des autres, eh bien, Dieu nous appelle à les offrir... 

... bien sûr, sans effets de manche. Et gratis pro Deo! Amen 

Jean-Jacques Corbaz 


 

(Hu, Li) Accueil - La vache

Bonjour, et merci d’être venus vivre ce culte !

C’est comme une fois y avait le grand Ferdinand qui ne pouvait pas sentir sa voisine. Et c’était réciproque.

Un jour que cette dame promène son toutou, elle croise Ferdinand, qui lance: «Alors, on promène sa vache?»

La voisine, d’un ton pincé, réplique: «Vous ne voyez pas que c’est un chien?»

Ce à quoi Ferdinand répond, de haut: «Mais c’est au chien que je parlais!!»

La voisine, furieuse, porte plainte. Notre homme est convoqué au tribunal, où le juge le sermonne. Ça ne se fait pas d’insulter ainsi quelqu’un! À la prochaine incartade de ce genre, il y aura une amende salée.

«J’ai bien compris, dit Ferdinand, que je n’ai pas le droit de traiter de vache Madame, ici présente. Mais, Monsieur le président: est-ce que j’ai le droit de dire ‘Madame’ à une vache?»

«Bien sûr», dit le juge.
«Dans ce cas, fait Ferdinand en se tournant vers la plaignante, dans ce cas, au revoir, Madame!!»

Eh bien, chers paroissien.ne.s, chers ami.e.s, l’évangile nous l’affirme, lui aussi: nous n’avons pas à maltraiter les autres de noms d’animaux. Et plus encore, nous savons que Dieu ne va jamais nous traiter ainsi, également. Grâce à Jésus, nous savons que Dieu ne nous condamnera jamais.

Bienvenue auprès de cette source inépuisable de pardon et de paix ! Dans ce temps qui suit Pentecôte, puissions-nous la laisser féconder notre vie dans tous ses recoins, même les plus sombres !

Jean-Jacques Corbaz, mars 2026 

 

dimanche 24 mai 2026

(SB, FA, Vu) Esprit, pneu etc.

C'est gonflé !
Au cours d'une des scènes inaugurales des Actes des Apôtres [2, 1-13], lors de la fête juive de «Pentecôte» [= cinquante (jours après la Pâque)], il y eut comme un violent «coup de vent» [πνοή (pnoè), v.2] et les Apôtres se trouvèrent «remplis de l’Espri [πνεῦμα (pneûma)*, v.4], comme s’ils étaient «gonflés à bloc» pour affronter les épreuves à venir. La Pentecôte est donc, pour les Chrétiens, la fête de l’effusion l’«Esprit»... mot à l’histoire passablement complexe.
Le latin spīrĭtŭs** traduit le grec πνεῦμα [pneûma], qui lui-même traduit l’hébreu רוֺחַ [Rouaḥ].
Ainsi, tout commença dans la Torah. Le Dieu biblique est présenté comme créant le monde par la puissance de son seul Dire et dans sa רוּחַ [Rouaḥ]***. Ce mot hébreu désigne «tout ce qui est agité par un souffle» ; ce qui va de l’haleine à la tempête, en passant par le vent et même la colère. Renvoyant à une puissance invisible que rien n'arrête, il a fini par signifier le «souffle vital» et, par suite, l’«esprit».
Les traducteurs de la Bible en grec ont naturellement choisi de rendre רוּחַ [Rouaḥ] par πνεῦμα [pneûma], terme qui avait à peu près le même sens**** : «souffle», «air», «vent». En grec classique, l’adjectif πνευματικός [pneumatikos] signifiait «qui concerne la respiration». Dans la langue chrétienne, il prit le sens de «spirituel» [= «mû par la puissance de l’Esprit saint»]*****.
Mais revenons sur terre ! Au XVI°s., πνευματικός [pneumatikos] a fait un remarquable retour à son sens originel. Le français a, en effet, adopté, via le latin pneumătĭcus [= «relatif à l’air»], l’adjectif «pneumatique», pour désigner «ce qui contient de l’air» ou «ce qui fonctionne avec de l’air»******. Popularisé par Michelin [brevet de 1891], le substantif «pneumatique» [devenu «pneu», par apocope] est alors entré dans notre vie quotidienne.
De la Pentecôte à Michelin, c'est sacrément gonflé 😉 !
 
* la parenté des mots πνοή [pnoè] et πνεῦμα [pneûma] saute aux yeux
**qui donnera en français «esprit», «spirituel», «spiritueux», etc.
*** ce mot apparaît dès le deuxième verset de la Genèse : «le Souffle [ רוֺח ] de Dieu planait sur les eaux».
**** de même pour le latin spīrĭtŭs, qui signifiait originellement «souffle de l’air» [cf. « respirer »] et qui a fini par désigner le saint Esprit !
***** Première épître de Paul aux Corinthiens 2, 15.
****** jusqu’en 1984 [je travaillais alors à la Poste], les Parisiens pouvaient communiquer grâce à des «pneumatiques» [familièrement appelés «pneus» = tubes contenant un message écrit, propulsés par la force de l’air comprimé].
 
 
  

lundi 18 mai 2026

(Pr) Se parler - s’écouter depuis Babel

Prédication du 18 mai 2026 

Lectures bibliques: Genèse 11, 1-9 (juste près le déluge); Actes 2, 1-8  


Il était une fois… Ce récit de la tour de Babel commence comme une merveilleuse histoire.

Il était une fois des hommes. Il était une fois Dieu. 

Il était une fois des hommes qui voulaient se prouver leur importance. Ou qui voulaient se donner des sécurités. Ils construisent une immense tour.

Aujourd’hui, pour se donner une sécurité, on ne construit plus guère des tours, mais plutôt: des missiles; des chars d’assaut; des drones,; ou des murs.

Il était une fois des hommes. Il était une fois Dieu. Il était une fois des hommes qui avaient oublié que leur seule sécurité, c’était Dieu. Il était une fois Dieu, un peu seul, et triste de voir cela.

Il était une fois une tour qui monte, qui monte… Il était une fois Dieu, qui descend, pour voir les hommes.

Vous avez remarqué? Aucun échange, aucun dialogue dans le récit entre Dieu et les hommes. L’humanité fait monter la tour. Dieu descend. Deux existences parallèles, qui ne se touchent pas.

Alors, que l’histoire se soit réellement passée ou non, qu’importe? L’histoire de la tour de Babel, n’est-ce pas la nôtre? Nos prétentions? Nos oublis de Dieu? Qu’il y ait eu, dans le passé, une seule langue, quelle importance? Peut-être les cris gutturaux des pithécanthropes?

Il y a eu, en tout cas, tout d’un coup, ce constat douloureux: je rencontre, nous rencontrons des humains différents de nous; qui parlent une autre langue;  qui ont d’autres priorités, d’autres cultures, d’autres cultes aussi; d’autres respects fondamentaux.

Il était une fois… Il était deux fois, plusieurs fois, une infinité de fois l’humanité. Des hommes différents, agressifs, qui veulent se protéger ou dominer. Toujours. Des hommes qui veulent aller plus loin. Plus haut. Et qui érigent des tours; et des fusées; et des scanners; et des autoroutes…


Savez-vous qu’au temps de l’Ancien Testament, Israël n’a jamais construit avec des briques et des l’asphalte, comme c’était le cas en Mésopotamie dans notre passage biblique? Le peuple juif ne bâtissait qu’avec des pierres et du ciment. Ce fait les obligeait à construire les villes à proximité des carrières. Mais tout à coup, l’humanité progresse. La technique des briques libère les bâtisseurs et leur permet d’édifier leurs grandes cités dans des endroits stratégiquement ou économiquement plus favorables. On peut construire des villes plus grandes. C’est le début d’une véritable urbanisation.

Il était une fois, une seule fois… Dieu. Dieu qui voit les hommes courir à leur perte, à force de montrer leurs biceps. L’humanité qui prépare déjà la terrible escalade atomique qui menacera, des milliers d’années plus tard, de détruire le monde. L’humanité qui commence à vivre ce qu’on appelle aujourd’hui le totalitarisme. C’est-à-dire une société voulant établir un système qui régit la totalité de l’existence humaine, dans toutes ses dimensions, politiques, sociales, religieuses, militaires, culturelles… On ne connaît cela que trop bien aujourd’hui, hélas.

Il était une fois, une seule fois… Dieu. Dieu qui ne se met pas dans une «sainte colère» contre ces humains prétentieux et dangereux. Dieu qui ne veut pas être totalitaire. Dieu qui au contraire réfléchit à haute voix: «Eh bien! S’ils commencent ainsi, rien ne les empêchera de réaliser les pires projets. Semons le désordre dans leur organisation.»

Dieu décide ainsi de protéger l’humanité contre elle-même. En créant l’altérité, il essaie de nous ouvrir les yeux les uns sur les autres. Pas de punition, pas d’écrasement. Mais une voie pédagogique pour faire comprendre aux puissants que leur pouvoir a des limites, des limites qu’on peut appeler ‘respect des plus faibles’. Et qu’une prétention sans frein conduit à la folie des grandeurs - ce qu’entre parenthèses nous ne constatons que trop bien aujourd’hui, à nouveau.

La division que Dieu crée est donc la conséquence de cette volonté de pouvoir. La tour de Babel contient en germe le mépris des autres, la loi de la jungle, la guerre, l’éclatement de l’humanité. Ce que nous vivons aujourd’hui plus que jamais.

Comprenons-nous bien: les différences ne sont pas mauvaises en elles-mêmes, bien sûr. Elles sont portes ouverts à de nouvelles évolutions. Saint-Exupéry disait, en substance: «Si tu es différent de moi, tu ne m’enlèves rien; au contraire, tu m’enrichis». De même, les progrès techniques ne sont pas à condamner, évidemment. Ils peuvent contribuer au bien de l’humanité.

Mais ce qui est délétère, c’est la prétention totalitaire. L’illusion de pouvoir forcer tout le monde à se couler dans le même moule. Quelqu’un a dit: «Moins l’homme est sûr de lui, et plus il bâtit haut!»

Les constructeurs de la tour de Babel, ce sont les tyrans d’hier et d’aujourd’hui. Mais c’est aussi vous et moi, chaque fois que nous rêvons d’une unité de façade; chaque fois que la cohésion de notre société doit se faire  au détriment du pluralisme, en contraignant chacun à renoncer à qui il est, profondément.


Dimanche prochain, c’est Pentecôte. Quel rapport, me demanderez-vous? Eh bien,  c’est que Dieu a choisi un autre chemin pour rassembler ses enfants. Un autre chemin que celui de la tour et de l’escalade de la puissance. 

Ce chemin, c’est ce qui dans la Bible suit immédiatement notre récit de Babel. C’est l’appel d’Abraham, un homme qui se sait choisi, aimé par Dieu. D’un homme dont la foi sera contagieuse, germe d’un instrument combien plus puissant pour transformer le monde!

Ce chemin passe par le don de l’Esprit saint, à Pentecôte. Là où tout-à-coup les humains peuvent à nouveau se comprendre, tous. Ils parlent des langues différentes, mais il leur est donné de comprendre les autres dans le respect de leurs diversités. Tout cela parce que, toujours, c’est Dieu qui descend vers nous.

Ils parlent des langues différentes, mais ils se comprennent les uns les autres parce que, sous l’effet de l’Esprit, ils ne parlent plus pour leur propre gloire, mais pour bénir Dieu. Ils parlent la langue des autres, car ce sont eux qui se rapprochent de celles et ceux qui leur sont différents.

De la tour de Babel à Pentecôte, la boucle est bouclée. L’Esprit de Dieu supplée à nos manques et annonce l’unité qui nous attend à la fin des temps.

Et aujourd’hui, dans la mesure où nous vivons cette confiance et ce service, à nous aussi il est donné de nous comprendre, quelles que soient nos différences. Nous aussi, l’Esprit nous unit, si nous savons le recevoir comme une nourriture de vie de la part de Dieu.

Il était… non! Il est une fois l’Esprit de Dieu. Ce récit de la tour de Babel finit comme une merveilleuse histoire. Car nous pouvons la vivre. Tous. Amen

Jean-Jacques Corbaz


(Li, Hu) Accueil - La note de conduite

Bonjour, et merci d’être venus vivre ce culte !

L’histoire se déroule à l’époque où, à l’école, la meilleure note était 10. Toto arrive à la maison, et il demande à son père :

- Papa, qu’est-ce que tu me donneras si j’ai un 10 de conduite sur mon bulletin ? 

- Eh bien, dit le père, je te donnerai une plaque de chocolat.

- Alors, fait Toto, tu peux m’en donner la moitié, parce que j’ai eu 5 !

Eh bien, chers paroissien.ne.s, chers ami.e.s, notre Père du Ciel, lui, ne va pas nous donner des récompenses différentes en fonction de notre conduite ! À tous, à toutes, il nous octroie bien plus que du chocolat. Il nous donne le salut, gratuitement. La grâce !

Bienvenue... 

 

Jean-Jacques Corbaz, juin 2024 

 

 

jeudi 14 mai 2026

(FA, Vu, SB) L’Ascension, ou l’éclipse de Dieu

Rembrandt [1606-1669] : L’Ascension du Christ [1636]


Les disciples de Jésus prétendaient avoir fait une expérience inouïe : ils auraient renoué avec leur maître par-delà sa mort. Peu importe ici la réalité de ce fait. L’important est qu’ils y ont cru et qu’ils ont voulu annoncer cette «heureuse nouvelle» [εὐαγγέλιον (euangélion) = «évangile»] au monde entier. Et ça a marché !
Mais comment dire l’indicible ? Comment faire entendre l’inaudible ? Le langage ordinaire se révèle impuissant devant cette «présence autre» du maître. Les chrétiens ont donc opté pour des registres de langage, que nous appelons aujourd’hui mythologiques, qui pouvaient être assez familiers de leurs contemporains.
Le premier registre est celui du réveil. Dans le Nouveau Testament, il y a pléthore de formules qui évoquent l’idée de réveil ou de lever. Mort et enterré, Jésus a été «réveillé» [ἐγείρω (égeïrô)] ou «se met debout» [ἀνίστημι (anistèmi)]. On traduit habituellement ces verbes par «ressusciter»*.
Mais cette image du «réveil»/«lever» risquait d’être mal interprétée, dans la mesure où elle pouvait faire penser à la réanimation d’un cadavre. D’où le recours à :
Un second registre, moins utilisé mais tout aussi important : celui de la montée au ciel. Cette fois, il ne s’agit plus d’un mort qui se réveille et se lève mais du Seigneur, élevé [ἐπαίρω (épaïrô)] au ciel; exalté [ὑψόω (hupsoô)] par Dieu dans la gloire**.
Une scène de ce genre inaugure le livre des Actes des Apôtres [il relate les premiers temps de l’Église] : quarante jours après Pâques***, le Ressuscité est élevé au ciel [1, 9]. Mais, si on le lit attentivement, ce passage ne raconte pas vraiment une «performance ascensionnelle». L’essentiel réside dans le fait que le Seigneur se trouve désormais «soustrait»**** aux yeux des disciples. Le message central semble bien être celui-ci : Dieu s’éclipse pour laisser place à l’Histoire : «Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder le ciel ?» [1, 11].
 
* ἐγείρω [égeïrô] : Mt 10, 8 ; Jn 5, 21 ; etc. ; ἀνίστημι [anistèmi] : Jn 6, 39 ; Ac 2, 24, etc.
** ce thème était connu de l’Ancien Testament : on raconte que le prophète Élie avait été enlevé au ciel par Dieu [deuxième livre des Rois 2, 1]. D’autre part, cette image pouvait être aussi comprise par un «païen». Par exemple, selon Tite Live [Histoire romaine I, 16], le roi Romulus disparaît au regard de ses soldats au cours d’un violent orage.
*** dans l’évangile selon Luc, l’Ascension a lieu juste après Pâques [Luc 24, 51]. Cette contradiction embarrassa certains copistes.
**** verbe assez violent : ὑπολαμβάνω [hupolambanô] = littéralement, «saisir» [λαμβάνω (lambanô)] pour mettre «dessous» [ὑπό (hupo)].