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dimanche 17 décembre 2017

(Co) Elias, la chaleur donnée

Conte du 17 décembre

Il était une fois un petit garçon qui s’appelait Elias. Elias avait toujours froid. Froid sur sa peau, et froid dans son coeur. Il y avait tellement peu de soleil, dans son pays! Il faisait si souvent nuit! Et puis, les adultes n’avaient jamais le temps de s’occuper des enfants...

Alors, un jour, Elias décide de partir. Il se met à marcher, pour essayer de trouver ce qui pourrait le réchauffer.

Il marche longtemps, longtemps... Et voilà que la nuit s’épaissit encore, et le froid qui le mord...

Au ciel, Elias voit des étoiles. Mais, se dit-il, les étoiles!? Elles ont du feu, c’est ça qui les fait briller, dans le noir. Elles pourraient peut-être m’en donner??

- Ohé, les étoiles, crie Elias. Vous n’auriez pas du feu pour moi? J’ai si froid!

- Bien sûr, répondent les étoiles. Nous avons du feu, mais nous sommes si loin! Tu ne peux pas venir jusqu’à nous.

- Oh, dit Elias. Mais est-ce que vous pourriez m’envoyer un peu de chaleur? S’il vous plaît!

- Hélas, nous sommes trop loin, disent les étoiles. Tu ne recevras pas grand-chose. Mais nous voulons bien essayer. Couche-toi dans un creux de la terre, et nous allons t’envoyer le plus possible de lumière.

Elias se couche dans un creux du sol, et les étoiles tiennent parole. Le ciel se remplit d’une douce lumière, couleur d’espoir. Bien sûr, ça ne donne pas beaucoup de chaleur. Mais au moins, Elias se sent moins seul. Il a un peu moins froid à la peau, et un peu plus chaud au coeur. Il s’endort, apaisé. Comme bercé par une musique douce.

         
                            


Quand il se réveille, les étoiles ont presque disparu. C’est le matin. Elias a toujours froid, mais froid...

Il faudrait faire du feu, se dit-il. Et là, il se souvient, son grand-papa lui a montré un jour comment allumer un feu avec deux pierres. Elias cherche des pierres à feu, comme son grand-papa lui a montré. Il finit par en trouver, et il les frotte l’une contre l’autre, au-dessus d’un petit tas de brindilles qu’il a rassemblées. Il frotte longtemps, il se fait mal aux doigts, ça ne marche pas...

- Pourtant, avec grand-papa, le feu s’allumait!

Il frotte encore, il a envie de pleurer. Et soudain, une étincelle, et une autre! Une petite flamme s’allume, et le petit tas se met à brûler. Vite, Elias ajoute un peu de bois sec, puis encore... Le feu grandit, il réchauffe l’enfant, mmmmhh, c’est bon!

Quand le soir arrive, Elias se couche à côté du foyer. Il s’endort, bercé par les braises, qui chantonnent les vieilles mélodies du début du monde.
 



 
 

Mais c’est la pluie, mêlée de neige, qui le réveille. Elias a froid. Le feu s’est éteint, le bois est tout mouillé. Il a beau recommencer à frotter les cailloux, il n’y a plus d’étincelle.

- Oh, j’ai trop froid, dit l’enfant. Et il recommence à marcher, pour trouver un endroit à l’abri du vent et de la pluie.

C’est ainsi qu’il découvre la caverne. Il entre. Il y fait presque bon. Et il y a là un gros tas de feuilles mortes qui font comme une couverture... Elias se glisse dessous...

Tout à coup, il entend un bruit. Il y a quelqu’un dans la caverne!

- Y... y a quelqu’un? crie le garçon, tout apeuré.

- Oui, y a quelqu’un, fait une grosse voix.

Elias écarquille les yeux. Devant lui, il voit un ours, un ours énorme, qui le regarde, sans méchanceté.

- As-tu du feu? demande l’enfant.

L’ours se gratte la tête, un peu ennuyé.

- Non, je n’ai pas de feu. Mais je veux bien te réchauffer. Viens!

Elias se lève. Il n’est pas très rassuré: l’ours est si gros! Mais un ours qui parle, ça ne peut pas être méchant.

L’ours prend le petit garçon tout contre lui. Il le serre doucement, et le berce, comme une maman.Elias a tout plein de poils de l’ours dans le nez et les oreilles, mais il sent une bonne chaleur qui lui vient. Il découvre qu’il n’a jamais eu aussi chaud, sur la peau et dans son coeur.

- Tu pourras rester quelques jours, dit le gros ours. Mais après,   il faudra que tu partes.

- Mais pourquoi? demande Elias. Je suis si bien, avec toi!

- Ce n’est pas possible, dit le gros poilu. Tu es un enfant d’homme, et moi, je suis un ours. Mais je connais quelqu’un qui pourra te donner du feu, c’est le potier. Je te montrerai le chemin. Maintenant, repose-toi, nous allons te donner le plus possible de chaleur.

Le garçon se laisse faire. À travers la poitrine de l’ours, il entend battre le coeur de son nouvel ami. Ça fait comme un son de contrebasse.
  

 
 
 

Trois jours après, Elias s’en va, triste de quitter la famille des ours: c’est si bon, avec eux! Mais il n’a pas le choix.

Il arrive chez le potier, qui est en train de fabriquer un immense pot, une espèce de cruche.

- Tu viens chercher la cruche à feu? demande l’homme. Regarde: il y a des trous pour que les flammes puissent respirer. Tu ajouteras du bois quand les braises deviendront toutes petites. Ainsi, tu pourras faire du feu partout, et la pluie ne l’éteindra pas.

L’enfant attend, impatiemment, que la cruche soit prête. C’est long! Mais finalement, le potier la lui donne.

- Tu peux la prendre, elle est finie. Je te donne aussi des braises, et du bois. Au revoir, Elias!

                                    

                        

Le garçon s’en va, emportant, délicatement, son précieux trésor. Il est heureux, même s’il sent encore un peu le froid. Surtout que cette nuit-là est encore plus glaciale que les autres. Brrrr!

C’est une toute petite lumière qui le guide vers une maison, ou plutôt vers une sorte d’abri pour les vaches ou les moutons. Il entre. Il lui semble que tous les courants d’air de la terre se sont donné rendez-vous dans cette étable.

Il y a là un homme et une femme, penchés sur un tas de paille. Et, sur la paille, à côté d’un mouton, il y a... un tout petit bébé.

- S’il te plaît, dit l’homme, ferme la porte. Il fait si froid!

- Vous avez froid? demande Elias.

- Oh oui, répond l’homme, terriblement froid. Surtout notre enfant. Nous ne savons plus que faire pour le réchauffer.

Elias est très étonné.

- Mais vous n’êtes pas allés à l’hôtel?

- À l’hôtel? Ils n’ont pas voulu de nous. Et tout est plein.

Le garçon reste longtemps silencieux... Il regarde l’homme, et la femme. Et le bébé.

Puis il se décide.

- Ecoutez... j’ai peut-être une idée. Je vous prête ma cruche à feu. Et puis...

- Et puis? dit la femme.

- Eh bien, je pourrais prendre le petit dans mes bras pour le réchauffer. Comme l’ours m’a montré. Si vous êtes d’accord?

- Oh merci, dit la femme. Tu sauras très bien faire cela, j’en suis sûre.

Elias prend le bébé dans ses bras, doucement, tout contre lui. Il le serre avec précautions. Il le réchauffe. Et tout à coup, mais? Il ne comprend pas ce qui lui arrive. Il sent que son coeur devient chaud, mais chaud... Il y a en lui comme un feu merveilleux, et ça vient de ce petit enfant qu’il tient dans ses bras! Ça vient de la chaleur que lui, Elias, a donnée au bébé!

Il se sent tout heureux, comme il ne l’a jamais été. Il se met à chanter, comme un ange... Et on raconte que, depuis, plus jamais il n’a eu froid, ni sur la peau, ni dans son coeur.



 

Joël Allaz et Jean-Jacques Corbaz 



(Co) Le chant du pipeau


Le chant du pipeau

Dans un pays d’Orient, des roseaux se balancent au bord d’une rivière. Il y en a de très grands, très beaux. Ils dressent fièrement leurs longues tiges. Ils regardent dans l’eau le reflet de leurs feuilles coupantes. Ils admirent la légèreté de leurs fleurs: on dirait des bouquets de plumes blanches.
Il y a aussi des roseaux plus petits. Ceux-là se tiennent tranquilles entre les grands. Pourtant, le vent qui passe fait chanter tous les roseaux.
Tous? Non. Car il y en a un, vraiment très, très petit, pas très joli, qui ne chante pas. Il murmure tristement, pour lui seul:
- Je ne peux pas chanter. Je ne pourrai jamais. Je suis trop petit ! Le vent n’arrive pas jusqu’à moi. Oh, comme j’aimerais chanter moi aussi !
 
Près de la rivière, il y a  des bergers qui gardent leurs moutons. L’air est chaud dans ce pays d’Orient. Aussi, le troupeau et les bergers restent-ils dehors toute la nuit.

Une nuit, il y a étonnamment davantage d’étoiles que d’habitude. Puis une grande lumière  apparaît dans le ciel.
Les bergers ont un peu peur. Ils n’osent pas lever les yeux.
Mais des voix très douces, très belles, se font entendre:
- N’ayez pas peur, bergers !  Nous vous annonçons une grande nouvelle: un Roi est né pour vous sauver, pour vous dire que Dieu va vous pardonner. Allez l’adorer ! Ce n’est qu’un bébé encore. Vous le trouverez couché dans une crèche, dans une pauvre étable. Partez, bergers, et annoncez à tous la bonne nouvelle !
Ce sont les anges qui parlent ainsi. Ils chantent aussi de leurs voix pures. Et leurs chants remplissent le ciel.
 
Les bergers n’ont plus peur. Pourtant, ils se demandent si vraiment ils doivent partir?
- Mais oui, nous devons y aller, puisque les anges l’ont dit !
C’est Raphaël, le plus jeune de tous - encore un très petit garçon - qui a parlé. Lui n’a pas eu peur un seul moment. Il a regardé, émerveillé, les grandes belles étoiles de cette nuit-là. Et quand il a entendu la voix des anges, il n’a pas été étonné du tout.
- Bon, dit le vieux berger-chef, nous partirons donc. Mais puisque cet enfant à la crèche est un Roi, il faut que nous lui apportions des cadeaux.
Et voilà tous les bergers qui cherchent ce qu’ils ont de mieux à offrir. L’un prend un agneau nouveau-né. Un autre prépare des fruits dans une corbeille de jonc. Le troisième lie une grosse gerbe de blé. Un autre encore remplit un pot de miel.
- Et moi, pense Raphaël, qu’est-ce que je vais offrir au petit Roi ? Je n’ai rien, rien du tout qui soit à moi!
Et il se désole en écoutant le vent qui passe dans les roseaux. Alors, une idée lui vient; un grand sourire éclaire son visage :
- Je sais ! Je vais faire un pipeau et je le lui donnerai !
Raphaël descend vers la rivière. Il écarte les hauts roseaux fiers. Ce ne  sont pas ceux-là qu’il veut. Il se baisse. Il cherche. Il ne voit pas très clair malgré toutes les étoiles qui brillent jusque dans l’eau.
- Voilà! J’ai trouvé celui qu’il me faut ! crie enfin Raphaël tout content.
Il coupe délicatement un petit roseau à moitié étouffé parmi les grands. Et c’est - vous l’avez deviné - c’est justement le petit roseau qui aurait tant voulu chanter !
Raphaël sait très bien tailler les pipeaux. Pendant que les bergers se préparent, il a vite fait de fignoler le sien.
- Regardez, vous autres, ce que je vais offrir au petit Roi ! dit Raphaël aux bergers.
- Quoi ? ce bête pipeau ? Tu rêves mon garçon!
- Et d’abord, l’enfant est trop petit pour en jouer !
- Et sûr que sa mère ne voudra pas s’encombrer de cette saleté !
 
- Oh! murmure tristement Raphaël
- Oh! souffle tristement le roseau.
- Tant pis, pense Raphaël, nous irons quand même là-bas, mon pipeau et moi. Nous verrons bien !

Ce qu’ils on vu, d’abord, c’est une très pauvre maison. Mais, au-dessus, brille une grande étoile.

Les bergers entrent. Ils s’agenouillent devant la crèche où repose le petit enfant. Et ils offrent leurs présents :
- Marie, voici du miel pour votre bébé.
- Voici un agneau nouveau-né qui vous donnera sa laine et son lait plus tard.
- Voici du blé pour en faire du pain.
- Voici des fruits pour calmer votre soif.
- Oh, merci, bonnes gens, merci beaucoup! dit Marie.
Alors, tout à coup, on entend un chant très pur, très doux, très beau.
Si beau que chacun se tait.

Ce chant est si doux que Marie sent couler de douces larmes sur ses joues.
Si pur que le petit enfant regarde vers le coin le plus sombre de l’étable.
Et là, se tient Raphaël, jouant de son pipeau. Jouant de tout son cœur, de toute sa joie.
Un petit berger qui n’avait rien à offrir,
Un petit roseau qui pouvait -enfin- chanter.


Anonyme. Adaptation J-J Corbaz


dimanche 12 novembre 2017

(Pr, SB, Vu) "Proche et reproche, belote et rebelote"

12.11.2017 “Amour et reproches: comme toi-même?”

Lectures: Lévitique 19, 17-18; Galates 6, 1-2; Jean 15, 9-13

“Tu aimeras ton prochain comme toi-même”: tarte à la crème du christianisme? Rengaine moralisante? Banalité poussiéreuse? Monsieur le pasteur, changez de disque, SVP!

Et le pasteur dit “non”! Non, ce n’est pas ce que vous croyez, si vous pensez qu’aimer son prochain comme soi-même, c’est être gentil, peut-être? Ou avoir des sentiments d’affection, de tendresse, à l’exemple de Jésus? Pourquoi pas se laisser flageller ou tondre par les autres, sans rien dire, et “tendre l’autre joue”, selon le mot de l’évangile?

Alors asseyez-vous, bouclez votre ceinture et partons ensemble à l’aventure! À la découverte de l’amour du prochain.
 

Première surprise: ce n’est pas Jésus qui a inventé la formule. Ni les 10 commandements de Moïse. La plus ancienne mention, dans la Bible, de “Tu aimeras ton prochain comme toi-même”, c’est ce passage du livre du Lévitique que nous avons ouvert ce matin. Un texte qui a été rédigé probablement pendant l’Exil à Babylone, dans un temps où les déportés vivaient une situation désespérante. Nous y reviendrons.



Deuxième surprise: la demande “Tu aimeras ton prochain comme toi-même” ne nous est pas donnée comme une morale. Mais plutôt comme la conséquence d’une bonne gestion des conflits! Je m’explique. Le passage commence par ces affirmations inattendues (traduction la plus fidèle possible): Tu ne laisseras pas de haine dans le secret de ton coeur à l’égard de ton frère, tu n’hésiteras pas à lui faire des reproches afin de ne pas te charger d’un péché envers lui. Tu ne te vengeras pas toi-même et tu ne garderas pas de rancune contre tes compatriotes. C’est ainsi que tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis le Seigneur”.

Avant donc de nous parler d’aimer, la Bible nous demande d’exprimer nos reproches, de réprimander! On nous avait pourtant bien appris que ce n’est pas gentil de gronder, de chicaner, de blâmer! Et pourtant, selon ce passage du Lévitique, aimer son prochain, c’est d’abord lui adresser des réprimandes, sans hésiter, si nous en avons sur le coeur!

Faire des reproches à son prochain, c’est encore se rapprocher de lui. Et vous avez bien entendu qu’il y a la même racine dans ces trois mots. Reproches, prochain, se rapprocher: il y a toujours l’adjectif “proche”.
  


Troisième surprise: ce commandement de réprimander son frère (ou sa soeur) n’est pas une bonne action, à bien plaire, un petit “plus” facultatif pour bons élèves, Non, ce commandement nous est donné (je cite le Lévitique) “afin de ne pas te charger d’un péché envers lui”! “Tu n’hésiteras pas à le réprimander afin de ne pas te charger d’un péché envers lui”. Purée! La Bible sort vraiment l’artillerie lourde, sur ce verset! S’abstenir de dire nos reproches, c’est un péché!?

Pour bien comprendre cela, il faut se souvenir que le péché, dans l’Ancien Testament (AT), ce n’est ni une mauvaise action parmi les autres, ni la porte de l’enfer. Dans l’AT, le péché, c’est tout ce qui nous sépare de Dieu. Tout ce qui nous sépare de Dieu et, par conséquent des autres humains. Oui, le péché, c’est une rupture de relation avec Dieu - et avec l’humanité où il nous appelle à vivre en communauté.

Si donc je garde mes reproches par-devers moi, si je laisse mes ressentiments macérer sans les exprimer, je coupe ma relation avec mon prochain, et du même coup (!) avec Dieu. Haïr en secret, c’est refuser de rencontrer l’autre, c’est fuir la relation avec ce frère. Au contraire, dire mes réprimandes, c’est permettre au lien de se reconstituer. Vous voyez que nous sommes très proches de la notion de paix dans l’AT; le shalom, la paix qui n’est pas l’absence de conflit, mais le fait de vivre en relation. La paix, c’est, au milieu des conflits, se tendre la main. Et se dire ce qu’on a sur le coeur.

Et la petite phrase qui conclut ce passage (je cite): “Je suis le Seigneur”, eh bien elle n’est pas là pour faire joli; ni pour donner un air plus pieux à ces exigences. Mais elle souligne que ces commandements viennent de Dieu, et que Dieu s‘engage lui-même dans leur mise en pratique. Les appliquer, c’est vivre notre relation avec Dieu, c’est ne pas pécher, donc ne pas nous couper de lui.

Résumons. Les réprimandes que nous avons sur l’estomac, Dieu nous demande de ne pas les laisser tourner en rancunes ou vengeances sournoises. Au contraire, n’hésitons pas à adresser des reproches à notre prochain, pour nous rapprocher de lui; et du même coup pour nous rapprocher de Dieu. Autrement dit, des réprimandes constructives! Vous imaginez le slogan sur les panneaux d’affichages de la SGA: “Des reproches au prochain, ça rapproche”!

   


Si vous n’êtes pas trop fatigués, j’aimerais ajouter 2 ou 3 choses (rassurez-vous, je n’ai pas de réprimandes à vous exprimer!). J’ai envie de faire encore quatre remarques.

1° Première remarque. J’ai fait une allusion à “tendre l’autre joue”; est-ce que ça ne dit pas exactement le contraire de notre passage? Eh bien non. J’ai beaucoup étudié ce verset, et je suis convaincu, avec de nombreux théologiens aujourd’hui, qu’il ne veut pas dire “se laisser frapper et encore frapper”, mais qu’il signifie “tendre une joue autre, différente, sortir de la relation “frappeur-frappé”; briser le cercle vicieux de la violence (voir prédication sur internet http://textesdejjcorbaz.blogspot.ch/2014/08/pr-sb-vu-lautre-joue-la-violence.html).
 
2° Deuxième remarque: il y a aimer et aimer. Nous entendons fréquemment ce verbe comme l’expression d’un sentiment. Mais un sentiment, ça ne se commande pas! Il est parfaitement inutile d’exiger qu’on aime. L’AT, quand il parle d’aimer, pense à l’autre aspect du mot: se comporter, concrètement, comme des gens qui s’aiment. La Bible ne nous demande jamais des inclinations, des émotions, des élans spontanés vers notre prochain. Elle nous invite à une conduite, à des gestes, des attitudes d’amour - ce qui est tout autre chose!


3° Troisième remarque, le prochain. Vous allez me dire “mais on ne peut pas aimer le monde entier comme cela. On s’y épuiserait!” - Et vous aurez mille fois raison.

Le livre du Lévitique s’adresse aux juifs en Exil, disions-nous. Dans un temps de grand désespoir, il s’agit de resserrer les liens du peuple déporté. On demande d’aimer les frères, les prochains, les compatriotes. L’AT ne demande pas de vivre ces “reproches qui rapprochent” avec tout le monde, mais à l’intérieur seulement d’Israël.

Ouf, pensez-vous! Cependant, n’oublions pas que Jésus, dans l’évangile, a étendu Israël au monde entier. C’est l’Eglise, universelle, qui est le nouveau peuple saint! Donc rien n’est simple, avec Dieu! Heureusement que le Christ, sur la croix, a donné sa vie par amour total pour nous, qui aimons si imparfaitement. Ne l’oublions jamais.


4° Dernière remarque: “comme soi-même”. Savez-vous qu’on trouve l’expression “aimer comme soi-même” dans un édit du roi d’Assyrie (donc un païen!) en 670 avant JC. Soit avant la rédaction du livre du Lévitique! Moralité: si Jésus n’a rien inventé sur ce chapitre, l’AT non plus. Nous avons affaire à une expression courante déjà dans l’antiquité. Et cette expression voulait dire, en général, que les sujets d’un roi, à la guerre, devaient être prêts à donner leur vie pour leur souverain; ils montreraient ainsi qu’ils aiment leur roi comme eux-mêmes.

Dans le Lévitique, comme plus tard dans l’évangile, il ne s’agit pas de se battre, bien sûr. Mais nous recevons aussi une exigence de nous conduire à l’égard des autres sans penser à soi d’abord. Pourtant, il faudrait une seconde prédication pour dire haut et fort aujourd’hui qu’il est parfois plus difficile de s’aimer soi-même que d’aimer autrui... À méditer...
  


 
Conclusion. “Tu ne laisseras pas de haine dans le secret de ton coeur à l’égard de ton frère, tu n’hésiteras pas à le réprimander afin de ne pas te charger d’un péché envers lui. Tu ne te vengeras pas toi-même et tu ne garderas pas de rancune contre tes compatriotes. C’est ainsi que tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis le Seigneur”. La possibilité de haïr n’est pas niée. Il est normal d’en vouloir à une autre personne. Mais c’est le silence qui est coupable. C’est le silence qui nous coupe du prochain et de Dieu. Ce qui détruit, ce n’est pas la haine, mais c’est de ne pas l’exprimer; c’est de la laisser croupir, et macérer. Et tourner en rancune, ou vengeance mesquine.

Parler pour renouer le lien. Reprocher pour se rapprocher du prochain. Et de Dieu. Aimer, c’est se battre pour préserver ces relations-là. Amen

Jean-Jacques Corbaz 



dimanche 29 octobre 2017

(Pr, Vu) "Semper dépoussièranda"

Prédication du 29 octobre 17 - «Enlever la poussière»
- à propos de la Réforme, que nous commémorons dimanche prochain.
 
Lectures bibliques: Jean 12, 24-26; 2 Corinthiens 5, 14-15; Psaume 68, 2-7; Romains 3, 22-24


M. le pasteur est en visite chez des paroissiens. Ceux-ci racontent combien l’évangile et la prière les accompagnent, régulièrement, chaque jour. Alors, avant de partir, M. le ministre demande une bible, pour un petit recueillement. Son hôtesse va en chercher une, et revient en soufflant sur le vieux livre (souffler sur la bible): “Excusez-moi, M. le pasteur, mais ces objets qu’on utilise rarement ont tendance à se couvrir de poussière...”!
 

Il y a 500 ans: la Réforme. Pour certains, ce fut, oui, un bon dépoussiérage. Faire sortir la Bible de son oubli. Dépasser une religion où la forme semblait plus importante que le fond, certains parlent même d’hypocrisie ou de théâtre. Enlever la couche de superstitions et de croyances magiques qui avait peu à peu recouvert la foi chrétienne.

Remettre au coeur de l’Eglise une confiance active au Christ vivant, raviver l’amour du Dieu de pardon gratuit et de paix. Faire fondre comme la cire au feu les verrous qui cadenassaient la religion de ce temps-là: vénalité et autorité; amour du pouvoir et de la richesse, qui avaient écarté les chefs chrétiens de l’évangile.

Il y a 500 ans: la Réforme. Mais, pour d’autres croyants, cet événement est d’abord un sujet de tristesse; une rupture de l’unité de l’Eglise. On devrait plutôt, disent-ils, demander pardon de n’avoir pas su préserver une Eglise unie, comme le Christ le voulait.

Cette opinion est respectable, mais elle idéalise les temps d’avant la Réforme! En effet, on sait aujourd’hui que l’Eglise a connu bien des ruptures d’unité dès le 1er siècle déjà. De nombreuses dissidences sont apparues à toutes les époques; certaines ont disparu; d’autres sont restées au sein de l’Eglise catholique (par exemple les franciscains); et d’autres s’en sont séparées, comme les orthodoxes ou les Vaudois du Piémont.

Quand je lis le Nouveau Testament (NT), déjà je suis frappé par le nombre de conflits, de scissions, de groupes qui se traitent mutuellement de faux apôtres, voire qui s’excommunient. Toute l’histoire de l’Eglise foisonne d’hérésies, c’est-à-dire de doctrines religieuses différentes de celle qui a fini par émerger, après bien des combats.

Au 1er siècle, les ruptures séparaient principalement les chrétiens venus du monde grec de ceux d’origine juive. Le NT montre comment ces derniers (on les appelle “judéo-chrétiens”) voulaient imposer la circoncision à tous les anciens païens convertis. C’est ce conflit qui a été à l’origine du martyre d’Etienne, le premier diacre. Vous voyez, dix ans après la mort de Jésus, il y a déjà des chrétiens qui tuent d’autres chrétiens à cause de leur foi différente!
 

L’unité parfaite de l’Eglise n’a jamais existé. Et les communautés chrétiennes ont toujours été marquées par les imperfections très humaines de leurs chefs.
  
Il y a 500 ans: la Réforme. Aujourd’hui donc, dans quel esprit commémorer cet événement? Est-ce remuer des vieilleries? Augmenter les rancoeurs de part et d’autre? Serait-ce peut-être se féliciter de s’être séparés des catholiques (comme si on fêtait l’anniversaire d’un divorce)!? Ou bien au contraire s’en lamenter? Vouloir retourner dans le passé?

Devant vous, je dis non à tout cela! C’est vrai, la Réforme a été un choc. Comme toutes les ruptures. Un choc douloureux, qui a laissé des cicatrices profondes. Un choc qui a été mal vécu par beaucoup, parce que le respect des autres n’était pas la qualité première des protagonistes. De tous les protagonistes!

Mais un choc aussi qui a eu des conséquences très réjouissantes, positives, dont nous pouvons être heureux! Reconnaissants!

Par exemple, la Réforme a remis la Bible au centre de la vie chrétienne. Au Moyen Âge, les chefs d’Eglise agissaient en pensant à leurs propres intérêts, à leur influence. La Bible comme référence unique a été pour la communauté des croyants une arme de premier plan contre l’arbitraire et les tyrans.
  


Autre exemple, la décision personnelle de la foi. Avant la Réforme, on ne décidait pas d’être chrétien, on devait l’être, et obéir! Croire, en ce temps-là, ce n’était pas établir une relation individuelle à Dieu qui nous aime; c’était pratiquer des rites  dont la gesticulation liturgique ne laissait pas de place à l’adhésion personnelle. Je dis bien “avant la Réforme”, car l’Eglise catholique a beaucoup évolué depuis, Dieu merci!

Au Moyen Âge, il était impensable de croire différemment de ses voisins. La Réforme donc a rendu un fier service à tous: athées, protestants, mais aussi catholiques, car elle a montré que croire en Dieu ne va pas de soi. Oui, croire en Dieu ne va pas de soi. Christ nous veut libres, même lorsque l’Eglise laisse cette liberté se couvrir de poussière!

Par conséquent, troisième exemple, et troisième trésor légué par la Réforme, par conséquent la communauté des chrétiens n’arrivera jamais au point où elle aurait atteint la vérité, toute la vérité, rien que la vérité! Toute Eglise est imparfaite, et il n’y a pas un modèle unique qui serait donné par l’évangile. Nos structures sont toujours en lien avec des circonstances très terre-à-terre, locales ou historiques, voire avec des tempéraments humains.

Toute Eglise est faillible. Bien sûr, le Saint-Esprit la dirige, mais chacun(e) interprète à sa manière ce qu’il lui souffle. Luther et ses collègues ont donc très tôt prêché que la réforme de l’Eglise est toujours à recommencer, jamais parachevée, sans cesse à reprendre. En latin, “Ecclesia semper reformanda” était leur slogan: l’Eglise est toujours à réformer. Appelée à continuellement se remettre en question pour être mieux fidèle à l’esprit de l’évangile.

La vie est ainsi faite qu’elle nous fabrique des ornières, des scléroses. La rigidité s’empare de toutes nos inventions géniales. Toutes nos inventions géniales, même l’Eglise! Même la foi! Il faut alors, parfois, des ruptures brusques et douloureuses, pour faire craquer la carapace qui devenait étouffante, et pour libérer à nouveau le souffle de l’Esprit qui était à l’intérieur. L’Eglise est toujours à réformer.
  

Enfin, quatrième et dernier trésor dont je souhaite vous parler ce matin (mais il y en a encore des quintaux, bien sûr!): le salut par grâce. Si je suis libre, le NT me dit aussi que Dieu ne va jamais me condamner pour mes erreurs. Je n’ai pas à mériter d’être sauvé, ni par mes actes, ni par un rite, ni par quoi que ce soit. Le salut est gratuit (c’est ce que veut dire le mot “grâce”: gratuité). Comme la lettre aux Romains le souligne avec vigueur, nous sommes pécheurs, tous; mais Dieu, dans sa bonté sans limite, nous sauve tous et nous rend justes sans que nous ne le méritions.

Ce trésor se dit, en latin, ”Sola gratia” (par la grâce seule) ou  “sola fide” (par la foi seule). C’est Dieu qui nous rend justes, par son amour infini. Je ne peux que l’accepter dans la foi.

J’aime ce mot de Luther: “Les pécheurs ne sont pas aimés parce qu’ils sont beaux, mais ils sont beaux parce qu’ils sont aimés”!

Et ce cadeau ne veut pas nous démobiliser. Au contraire, cette grâce reçue a pour mission de nous inciter à mieux exercer nos responsabilités. À devenir toujours mieux solidaires les uns des autres. Savez-vous? l’action sociale est aussi fille de la réforme: l’Armée du Salut, la Croix-Bleue, le Centre Social Protestant... L’évangile qui libère nous rend responsables les uns des autres.

  

Aujourd’hui donc, célébrer cet anniversaire géant, 500 ans, me semble essentiel. Pas seulement pour mesurer son ampleur; pas tellement pour fixer les yeux sur hier. Mais surtout pour être mis en marche, aujourd’hui; pour être renouvelés et dynamisés par le mouvement qu’il a suscité, et qu’il suscite encore de nos jours. Ce demi-millénaire retentit donc comme un appel pour tous, quelle que soit notre confession. Un appel à cultiver notre confiance et notre liberté. Notre relation avec Dieu et notre solidarité. Et à les vivre!

Fêter la Réforme, en 2017, c’est surtout vivre selon son esprit. Marcher à contre-courant des ornières, des scléroses, de l’inertie des traditions. À contre-courant de tout ce qui rapetisse, qui emprisonne ou qui contraint. À contre-courant des résignations et des formalismes qui paralysent.

Fêter la Réforme, aujourd’hui, c’est toujours secouer la poussière! C’est accepter d’être graine de foi, critique et responsable. Accepter d’entrer à nouveau, toujours, dans ce processus créatif qui veut faire de nous (et de nous tous, quelle que soit notre Eglise) des croyants en marche vers le Christ, à contre-courant de toute résignation. Appelés à continuellement se remettre en question, se réformer, pour être mieux fidèles à l’esprit de l’évangile.

Fêter la Réforme, aujourd’hui, oui, c’est toujours secouer notre poussière! (souffler sur la bible) Amen.                                          


Jean-Jacques Corbaz 



vendredi 27 octobre 2017

lundi 16 octobre 2017

(Bi) Scandalisé

Triste et révolté par de tels actes imbéciles. Qui sont le fruit, sachons-le bien, de l'irrespect et de la peur semés par certains mouvements et partis chez nous comme ailleurs.

Après des attentats terroristes, de nombreuses voix s'élèvent, à raison, pour demander aux musulmans modérés de se désolidariser de cette violence.
À mon tour, je demande à l'UDC et autres de se désolidariser publiquement de ces profanations de Lausanne, et d'appeler les membres de leur mouvement à tout faire pour les éviter.


Seul lieu du canton dédié aux sépultures de la communauté musulmane, le carré du Bois-de-Vaux a été vandalisé.
24heures.ch

samedi 14 octobre 2017

(Ci, Ré) ... tordus

"Deus escreve direito por linhas tortas"
(dicton portugais)
= Dieu écrit droit avec des traits tordus.

Ce qui est dit ici de Dieu, on peut l'appliquer aussi à la Vie, à l'Amour, à l'Harmonie...

Même à nos existences!
La passion, le bonheur, la vie intense et riche: tout cela n'est pas dépendant d'une trajectoire lisse, régulière et sans histoire. Au contraire, ils se nourrissent d'aspérités, de contradictions, de controverses... surtout d'aspérités, de contradictions, de controverses vécues dans le dialogue et le respect, dans la volonté partagée de s'enrichir des différences de l'autre.

Un bonheur uniforme entraîne l'ennui, voire à la longue une sensation d'être malheureux.
Tandis qu'une trajectoire tordue, quand elle est accompagnée d'émerveillements et de défis relevés, s'avère la plus passionnante des histoires de vie!

 



dimanche 8 octobre 2017

(Pr) «tu aimeras…»


Prédication du 8 octobre 2017  


Matthieu 22, 34-40; Deutéronome 7, 7-9; Colossiens 3, 1-2   

J’ai longtemps cru que ma cousine Rosette était une pimbêche. Elle vivait, elle parlait comme si elle n’avait que du vent dans le crâne. Elle ne savait rien faire d’autre que singer les vedettes du cinoche ou de la chanson... en plus modeste, évidemment! 

... Jusqu’au jour où, dans des circonstances particulières, j’ai découvert une autre Rosette: intelligente et sensible. Mais elle n’avait jamais pu le montrer avant, probablement parce qu’elle était trop timide; pas assez sûre d’elle. 

Après cette découverte, je m’en suis voulu: pendant des années, j’avais passé à côté des qualités de Rosette, j’avais perdu tout ce temps à cause des préjugés que j’avais sur elle.

 

Si je vous parle de ma cousine ce matin, c’est que j’ai vécu presque le même retournement avec un passage biblique. Un peu la même découverte: ces versets n’étaient pas du tout ce que j’avais cru pendant des années. Mes préjugés m’avaient empêché de les comprendre; et d’en vivre mieux! 

Il s’agit du fameux texte de Matthieu 22, qu’on nous a servi et resservi jusqu’à l’indigestion... en particulier dans la liturgie de confession des péchés. «Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toute ta force, de toute ton âme...». Pour moi, comme pour vous peut-être, c’était clair: ce passage était le commandement de base donné par Jésus dans un système de morale, de règles de vie: c’est ça qu’il faut faire, quand on est chrétien, si on veut que Dieu nous approuve. 

Facile à dire, mais pas du tout à mettre en pratique! Comment aimer le Seigneur de toute sa vie, de toute sa personne, de tout son coeur? - Surtout aujourd’hui, quand nous sommes sollicités de tous côtés; envahis par les émotions; stressés; séduits par la publicité; agressés par la société commerçante; dirigés par les divinités à la mode, qui se nomment st-Flouze, ste-Gloriole et consorts? Aimer Dieu sans partage? Mais c’est mission impossible! On ne touche pas le puck! 

Or j’ai découvert, un jour, que ces fameux versets voulaient dire bien autre chose. Comme si la Bible me murmurait à l’oreille «je ne suis pas celle que vous croyez!»  

Pour bien les comprendre, regardons ce qu’il y a juste avant et juste après notre passage - car ce n’est pas une tranche de saucisson isolé de ses voisins; il y a une continuité, un mouvement général, dans l’évangile. 

Juste avant, Matthieu nous présente une série de controverses  entre le Christ et les principaux partis juifs: les Sadducéens, les Pharisiens et les Hérodiens, tous essayent de tendre des pièges à Jésus par des questions à chausse-trappe. On voit le Christ rejeté violemment par ces légalistes de l’Ancien Testament, ces espèces de fondamentalistes de l’époque, ces intégristes vieux comme Hérode! 

Juste après notre passage, Jésus va lui aussi invectiver ces religieux bornés et fanatiques. Si vous avez le temps, relisez le chapitre 23 de Matthieu, ce n’est pas piqué des hannetons («Malheur à vous, leur dit-il, vous qui filtrez votre boisson pour éviter un moustique, mais qui avalez un chameau!»). 

Les Pharisiens, à qui Jésus s’adresse, également dans nos versets, sont des adeptes du salut par les oeuvres: si on fait ce que Dieu veut, alors il nous récompense et nous sauve; si on désobéit, prétendent ces obscurantistes, on est puni par l’accident, la maladie ou la mort! 

Alors, en ces jours d’anniversaire de la Réforme, il me paraît important de protester avec Jésus, et avec celles et ceux qui l’ont suivi. Non! Non, Dieu ne nous aime pas parce qu’on lui obéit ni même parce qu’on croit en lui. Dieu ne nous sauve pas à cause de nos mérites! Il nous accueille comme nous sommes, il nous aime d’abord, et sans aucune condition - ce que nous rappelons à chaque baptême.


Les Pharisiens, eux, ont besoin de classer les commandements, d’établir une hiérarchie: qu’est-ce qui est fondamental? qu’est-ce qui est important seulement? et qu’est-ce qui est secondaire? 

Alors ils demandent à Jésus: quel est le commandement essentiel? Le «number one» au hit-parade du parfait petit croyant?  

Avez-vous remarqué? Jésus ne répond pas. Il refuse de hiérarchiser. Il donne un commandement n° 1, mais tout de suite après, il en énonce un second, qui est de la même importance. Il y a donc des ex-aequo au classement du top mondial! 

Plus encore, Jésus dévie en corner la demande des fondamentalistes juifs. Car est-ce bien un commandement, ces deux versets qui commencent par «tu aimeras...»? Est-ce qu’on peut commander d’aimer? Je ne crois pas...


Pour Jésus, il y a donc erreur: Dieu ne se place pas sur le plan du faire, et des «tu dois». Il est d’ailleurs regrettable que la Bible en français courant ait choisi de traduire notre passage par «Tu dois aimer...», car, en version originale, en grec, Matthieu emploie un futur. Merci à la TOB d’avoir respecté cela! Et quand Jésus parlait, en araméen, il semble bien qu’il ait utilisé un temps qu’on appelle «inaccompli». L’inaccompli, c’est le temps de ce qui est commencé, mais pas achevé.


Il faudrait plutôt dire alors: «Aime davantage» ou «tu aimes déjà, fais-le plus intensément», quelque chose comme ça. Cette demande de Jésus n’est pas présentée comme un devoir, mais comme une suite à donner; une manière de parachever ce qui est à ses débuts.  

Donc, aimer Dieu! Ce n’est pas une question de choses à faire et de morale: c’est avant tout une question de relation. 

De relation. C’est ça que Jésus répond aux Pharisiens: «Mais, pauvre ami, ce n’est pas des devoirs qu’on peut classer, et se dire qu’on est bon élève! C’est dans ton affection pour Dieu, dans tes élans que réside le plus important de la foi. Dans ton amour, ton coeur; dans ta vie qui vibre, qui espère, - pas dans tes actes d’abord!» - N’est-ce pas là aussi le plus beau trésor légué par la Réforme? 

Allons encore un petit bout plus loin: notre controverse avec les légalistes juifs s’inscrit dans le contexte d’une grande violence: il y a encore, juste avant notre passage, la parabole des vignerons révoltés, qui tuent le fils du patron; et d’autres histoires tout aussi sanglantes. Tout cela annonce qu’au bout de l’évangile, il y a la croix, la mort de Jésus. Exécuté par les hommes révoltés.


Lui, il nous parle d’amour, et on lui répond par les clous et l’épée, le sang et le tombeau! Ainsi, Jésus révèle l’incapacité des humains à répondre à l’amour sans violence!


J’espère que vous comprenez un peu mieux le vrai visage de cousine Rosette - oh, pardon: de notre passage! Jésus dit «aimez mieux» à ceux-là même qui sont en train de fomenter sa mort! Ce n’est donc pas une morale adressée d’abord aux chrétiens de tous les temps; c’est une vanne cinglante dirigée contre ces intégristes de l’époque: «Tu me demandes ce qu’il faut faire surtout pour être en règle avec Dieu? Toi, tu me le demandes, alors que tu es, au fond de toi, dans une relation avec lui plus proche de la haine que de la communion? Ne fais rien, de grâce! Ne fais rien, mais: sois! Sois, et re-çois! Reçois son amour, infini, sa tendresse débordante. Reçois-les, et laisse-les modifier ta vie, comme un grand amour, qui transforme l’existence! Sans loi, sans interdits, sans morale: une passion, ça se vit, ça se laisse pétiller, et rayonner tous les jours!»


Sois! Reçois! Et laisse-toi épanouir, comme une fleur au soleil de Dieu!


La rose n’a pas de morale pour être belle: elle est. La rose, et la Rosette, et toi, et moi! tous, nous pouvons recevoir assez d’amour pour aimer Dieu, pour aimer les autres, et, le plus difficile peut-être, pour nous aimer nous-même! C’est justement ça, le salut par grâce!
Amen

Jean-Jacques Corbaz