Nous savons que les évangiles sont des témoignages des premières communauté chrétiennes, soit environs trente années après la crucifixion de Jésus. Il est vain d’y chercher les ipssissima verba de Jésus. Cependant, après le scepticisme de Rudolf Bultmann, ses élèves se sont remis à la tâche. Un certain nombre d’historiens américains ont poursuivis ce travail.
Malgré leurs divergences, les spécialistes du Jésus historique s’accordent sur un noyau assez robuste de faits et de traits, puis se séparent lorsqu’il s’agit de les interpréter. Il est d’ailleurs plus juste de parler de degrés de plausibilité historique que de certitudes.
Le noyau qui fait largement consensus
On peut considérer comme très plausibles, parfois pratiquement certains, les éléments suivants :
• Jésus a réellement existé, Juif galiléen du Ier siècle, probablement né vers 6–4 avant notre ère et ayant grandi à Nazareth.
• Il a été baptisé par Jean le Baptiste et son activité publique s’inscrit probablement dans le prolongement du mouvement de Jean, tout en prenant ensuite une orientation propre.
• Il fut un prédicateur itinérant, essentiellement en Galilée, entouré de disciples, hommes et femmes.
• Le centre de sa prédication fut le Règne ou Royaume de Dieu : « Le règne de Dieu s’est approché ». C’est probablement le point le plus important pour comprendre le Jésus historique.
• Il enseignait volontiers par paraboles, aphorismes et formules provocatrices. Plusieurs paraboles, sinon leur rédaction exacte, remontent très vraisemblablement à lui : le grain de moutarde, les ouvriers de la onzième heure, le semeur, etc.
• Son activité comportait des guérisons et des exorcismes. L’historien ne peut évidemment pas établir leur caractère miraculeux, mais il peut considérer comme très probable que Jésus ait été connu comme guérisseur et exorciste.
• Il pratiquait une commensalité particulièrement ouverte : repas avec des personnes considérées comme pécheresses ou socialement marginalisées. Cette attitude faisait partie de son message.
• Il entretenait avec la Torah une relation juive mais libre et parfois conflictuelle : controverses sur le sabbat, la pureté, le divorce, etc. Il ne cherchait vraisemblablement pas à abolir le judaïsme ni à créer une nouvelle religion.
• Il a constitué autour de lui un groupe de disciples et probablement un groupe symbolique des Douze, qui renvoyait à la restauration d’Israël.
• Il est monté à Jérusalem à la fin de sa vie et a accompli une action spectaculaire dans le Temple — probablement un geste prophétique plus qu’une simple opération de « nettoyage » commercial.
• Il a été arrêté et crucifié sous Ponce Pilate, probablement vers l’an 30, comme individu susceptible de représenter une menace politique ou un trouble à l’ordre public. Sa crucifixion est l’un des faits les plus certains de sa biographie.
• Après sa mort, certains de ses disciples ont été convaincus qu’il était vivant et qu’il leur était apparu. L’historien peut établir très tôt cette conviction ; il ne peut évidemment pas établir historiquement que Dieu l’a ressuscité.
Là où commencent les différences entre exégètes :
Le désaccord principal porte moins sur ces faits que sur la figure globale qui permet de les relier.
Pour E. P. Sanders, Jésus est avant tout un prophète juif de la restauration d’Israël. L’attente eschatologique est fondamentale : Dieu va intervenir pour établir son règne. Sanders insiste fortement sur le caractère intégralement juif de Jésus.
John P. Meier est plus prudent. Son immense enquête A Marginal Jew cherche précisément à établir ce qu’un « conclave imaginaire » d’historiens de convictions différentes pourrait reconnaître. Il retient notamment Jean Baptiste, la proclamation du Royaume, les miracles compris comme activité de guérisseur, les disciples, les Douze, certaines controverses et la crucifixion. C’est probablement l’approche la plus méthodiquement conservatrice.
Dale Allison accentue encore davantage la dimension apocalyptique. Jésus attendait réellement une intervention décisive de Dieu dans un avenir relativement proche. Allison considère qu’une partie de l’exégèse moderne a parfois « domestiqué » Jésus pour le rendre compatible avec nos sensibilités contemporaines.
Bart Ehrman est assez proche de cette lecture : Jésus est fondamentalement un prophète apocalyptique juif annonçant l’imminence du Royaume. Ehrman insiste donc sur un point parfois embarrassant pour la théologie ultérieure : Jésus annonce d’abord ce que Dieu va faire, et non sa propre divinité.
Avec Gerd Theissen, l’accent se déplace légèrement vers la sociologie : Jésus appartient à un mouvement charismatique itinérant dans les tensions sociales, économiques et religieuses de la Palestine du Ier siècle.
Richard Horsley va plus loin dans cette direction. Il met fortement en valeur la situation des villages galiléens, la domination romaine, les élites, l’endettement et les rapports économiques. Le Royaume devient alors aussi une contestation de l’ordre impérial et social. Tous les historiens ne le suivent pas lorsqu’il politise fortement Jésus.
À l’autre extrémité, des chercheurs comme John Dominic Crossan ont présenté Jésus comme un prophète de sagesse et de transformation sociale, beaucoup moins apocalyptique. Cette reconstruction a été influente, mais le consensus actuel tend plutôt à reconnaître une composante eschatologique ou apocalyptique beaucoup plus forte que Crossan.
Une distinction me paraît capitale :
Il faut surtout distinguer trois propositions :
1. Jésus annonçait le Royaume de Dieu.
C’est historiquement extrêmement solide.
2. Jésus pensait avoir personnellement un rôle décisif dans la venue de ce Royaume.
C’est très plausible, mais la nature exacte de ce rôle est discutée.
3. Jésus ne se considérait pas comme Dieu incarné, Fils éternel consubstantiel au Père.
Cela ne relève pratiquement plus du consensus historique. La grande majorité des historiens considèrent cette formulation comme appartenant au développement christologique postérieur, culminant beaucoup plus tard dans les formulations dogmatiques.
C’est là que mon interrogation récurrente sur le passage de l’annonce au prédicateur devient historiquement particulièrement intéressante. On pourrait résumer l’évolution ainsi :
Jésus annonce le Royaume de Dieu → ses disciples annoncent que Dieu a ressuscité Jésus → Jésus devient lui-même constitutif de l’annonce → Paul interprète sa mort et sa résurrection dans une perspective salvifique → les christologies du Nouveau Testament se diversifient et s’élèvent progressivement → les siècles suivants formulent ontologiquement son rapport à Dieu.
Mais il faut éviter de transformer cette séquence en évolution parfaitement linéaire : des christologies très élevées apparaissent déjà très tôt, notamment dans certaines traditions que Paul reçoit lui-même.
Le noyau historique le plus sobre serait donc quelque chose comme ceci : Jésus fut un Juif galiléen, disciple initial ou proche de Jean Baptiste, devenu prédicateur charismatique du Règne imminent de Dieu ; il annonça ce règne par des paraboles et des gestes symboliques, pratiqua guérisons et exorcismes, rassembla des disciples, accueillit les marginalisés, relativisa certaines frontières religieuses au nom de l’urgence du Royaume, entra en conflit avec certaines autorités, accomplit un geste prophétique au Temple et fut finalement crucifié par le pouvoir romain. Après sa mort, ses disciples eurent des expériences qu’ils interprétèrent comme des apparitions du ressuscité, et c’est alors que commença véritablement l’histoire de la christologie.
C’est, à mon sens, le point de départ le plus solide pour ensuite comparer « ce que Jésus annonçait » et « ce que l’Église a annoncé de Jésus ». Cette comparaison ferait apparaître très précisément les continuités, mais aussi les déplacements considérables qui se sont produits entre Jésus, Paul, Jean et Nicée.
