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dimanche 24 avril 2016

(Pr, Vu) Qu'est-ce que ça change d'être réformé?!

Prédication - discussion du 24 avril 2016

Lectures: Hébreux 10, 11-24; Jean 14, 5-7; Romains 3, 21-24


Il m’arrive volontiers de parler début novembre de la “Fête de la Réformation”. Et plusieurs fois, je me le suis vu reprocher par des paroissiens, pourtant protestants. Pourquoi parler de fête, me disent-ils? C’est d’abord une rupture de l’unité de l’Eglise qui s’est produite en 1517. On devrait plutôt demander pardon de n’avoir pas su préserver une Eglise unie, comme le Christ le voulait.

Cette opinion est respectable, mais elle idéalise les temps d’avant la Réforme! En effet, l’Eglise a connu bien des ruptures d’unité dès le 1er siècle déjà. De nombreux mouvements sont apparus dans tous les temps; certains ont disparu; d’autres sont restés au sein de l’Eglise catholique (ainsi les franciscains); et d’autres s’en sont séparés, comme les orthodoxes ou les Vaudois du Piémont.

Déjà quand on lit le Nouveau Testament (NT), on est frappé par le nombre de conflits, de scissions, de groupes qui se traitent mutuellement de faux apôtres, voire qui s’excommunient.    Toute l’histoire de l’Eglise foisonne d’hérésies, i.e. de doctrines religieuses différentes de celle qui a fini par émerger, après bien des combats.

Au temps de l’apôtre Paul, les ruptures séparaient principalement les chrétiens de culture grecque de ceux qui étaient d’origine juive. Le NT montre comment les seconds (on les appelle “judéo-chrétiens”) voulaient imposer la circoncision à tous les convertis venus du paganisme. C’est ce conflit qui a été entre autres à l’origine du martyre d’Etienne, le premier diacre. Vous voyez, dix ans après la mort de Jésus, il y a déjà des chrétiens qui tuent d’autres chrétiens à cause de leur foi différente!
  

 
L’unité parfaite de l’Eglise n’a donc jamais existé. Et les communautés chrétiennes ont toujours été marquées par les imperfections très humaines de leurs chefs. De plus, il faut rappeler que les Réformateurs n’ont jamais eu l’intention de quitter l’Eglise catholique. Ils voulaient la transformer de l’intérieur, la réformer pour qu’elle corresponde mieux à l’évangile. Et c’est la hiérarchie catholique qui les a expulsés.

Rappeler tout ça ne veut pas dire que les Réformateurs étaient les “bons”, victimes des “méchants” catholiques, bien sûr. Non, le rappeler, ça n’a de sens que dans le but de nous mettre en garde contre le glissement qui guette toute institution humaine, l’Eglise comme les autres (quand cela concerne une communauté religieuse, on parle (hem) d’”églissement”, dirait un humoriste!). Imperceptiblement, on s’écarte de la bonne direction, on dévie, comme un explorateur dans la forêt vierge.

Toute Eglise est imparfaite, il n’y a pas un modèle unique qui serait donné par l’évangile. Même les doctrines sont toujours en lien avec des contingences très terre-à-terre, des circonstances locales ou historiques, voire des tempéraments humains.

Toute Eglise est faillible. Bien sûr, le Saint-Esprit la dirige, mais chacun interprète à sa manière ce qu’il lui souffle. Davantage encore, Luther et ses collègues ont très tôt jugé hyperimportant que la réformation de l’Eglise soit toujours à recommencer, jamais parachevée, sans cesse à reprendre. En latin, “Ecclesia semper reformanda” était leur slogan: l’Eglise est toujours à réformer. C’est une structure contingente, imparfaite, qui doit continuellement se remettre en question pour être mieux fidèle à l’esprit de l’évangile.

Cette volonté de rester sans cesse en mouvement est pour moi l’un des grands trésors légués par la Réforme (aux catholiques comme aux protestants, bien sûr!). Toujours revenir aux paroles du Christ, lui qui est le chemin, la vérité et la vie. Même si, je vous le concède, c’est parfois peu confortable. Il est si agréable de penser avoir trouvé la vérité, et de s’y installer!
  

 
Bien sûr, cette remise en question ne va pas se faire en fonction des goûts de quelques-uns ou des modes. Elle doit se fonder toujours sur l’évangile. Un évangile lu et réinterprété, là aussi, à la lumière des circonstances et des temps. Et c’est là, vous l’avez compris, un second trésor essentiel transmis par les évènements d’il y a 500 ans. Le NT est sans cesse à rouvrir, il a toujours à nouveau des richesses à nous faire découvrir. Nous n’aurons jamais fini d’explorer toutes les pistes qu’il déroule devant nous, lui qui transcende toutes nos habitudes.

Le troisième trésor que je discerne avec vous, ce matin, tient à l’autorité. Car une question se pose alors: s’il y a réforme continue et interprétation à toujours actualiser, qui décide?

Dans les structures anciennes, au Moyen Âge et avant, c’étaient des hiérarchies qui exerçaient l’autorité. Dans la société civile, les gens du peuple n’avaient aucun pouvoir. C’étaient les seigneurs locaux qui prenaient les décisions, eux-mêmes dirigés par les nobles, ducs, comtes ou barons; et ces derniers devant obéissance au roi ou à l’empereur.

De même, dans l’Eglise médiévale; les fidèles étaient entièrement soumis au curé, qui était comme un seigneur local; avec l’évêque au-dessus de lui; et le pape régnait.

Les Réformateurs n’ont certes pas inventé la démocratie, elle a existé sous diverses formes dans l’antiquité parfois. Mais Luther et les autres ont eu le génie de s’extraire des modèles sociaux de leur temps. Ils ont redécouvert dans la Bible ce qu’on appelle le “sacerdoce universel”, c’est-à-dire la liberté pour chaque croyant de s’approcher de Dieu au plus près, sans intermédiaire. Comme le dit la lettre aux Hébreux, Christ a ouvert pour nous un chemin nouveau et direct pour accéder au Père. Les Réformateurs ont ainsi développé des Eglises qui ont cultivé ce troisième trésor.

Ce faisant, ils ont préparé le terreau pour nos démocraties modernes. Un excellent article de Jacques-André Haury, dans la Revue des Cèdres de décembre dernier, le met bien en évidence: les régions où la politique a donné le plus de pouvoir au peuple sont des terres qui ont cultivé de longue date la foi réformée!
   


Quatrième trésor que nous devons à Luther: le libre-arbitre. Chacun est responsable de ses valeurs et de sa foi, et peut les exercer librement. Nul ne peut être contraint de croire ceci ou de penser cela. Pas besoin de développer ce point, on voit clairement une filiation entre ce thème de la Réforme et les Droits humains apparus au 18è siècle.

Enfin, cinquième et dernier trésor que je souhaite vous exposer ce matin (il y en a encore des quintaux, et vous en aurez vous-mêmes à partager dans la discussion de tout-à-l’heure!), cinquième et dernier trésor pour ce matin: le salut par grâce. Si je suis libre, le NT me dit aussi que Dieu ne va jamais me condamner pour mes erreurs. Je n’ai pas à mériter d’être sauvé, ni par mes actes, ni par un rite, ni par quoi que ce soit. Le salut est gratuit (c’est ce que veut dire le mot “grâce”: gratuité). Comme la lettre aux Romains le souligne avec vigueur, tous nous sommes pécheurs; mais Dieu, dans sa bonté sans limite, nous sauve tous et nous rend justes sans que nous ne le méritions.

Ce trésor se dit, en latin, ”Sola gratia” (par la grâce seule) ou “sola fide” (par la foi seule). C’est Dieu qui nous rend justes, par son amour infini. Je ne peux que l’accepter dans la foi.

Voilà les cinq aspects importants de la Réforme que je voulais vous partager ce matin. Mais, et vous? Quels sont vos trésors, ceux que vous avez reçus des évènements d’il y a 500 ans? Je me réjouis de vous entendre, et d’échanger à ce sujet.

En vivant cette discussion, vous l’avez déjà compris, nous réaliserons concrètement les cinq trésors dont je vous ai parlé: toujours nous réformer; le faire à partir de l’évangile, à redécouvrir sans cesse; le vivre ensemble, dans une autorité partagée; le faire en toute liberté; et enfin le vivre avec confiance, en se sachant déjà entièrement aimé et sauvé par Dieu. À lui seul la gloire!

Amen                                          
  

 

De la discussion sont ressortis de nombreux éléments,  j’en mentionne trois:

- la Réforme a mis l’accent sur la liberté et sur la responsabilité.    Nos contemporains n’oublient-ils pas trop la seconde?

- l’action sociale est aussi fille de la réforme: Armée du Salut, Croix-Bleue... l’évangile qui libère nous rend solidaires les uns des autres.

- nous humains avons besoin de “veaux d’or”, d’objets, de rites pour vivre notre religion. Ils sont utiles, mais attention à ne pas les diviniser!  



Jean-Jacques Corbaz 



dimanche 10 avril 2016

(Pr) Qui est tout proche du Seigneur? Une étonnante histoire d'idole

Prédication des 3 et 10 avril

Lectures: Juges 17, 1-13; Jean 21, 15-19


Il se passe de drôles de choses, en ces temps anciens, dans la région montagneuse d’Ephraïm (c’est-à-dire pas très loin de Jérusalem). Nous sommes à l’époque des Juges, donc peu après la conquête de la Palestine par Josué et les Hébreux.

Un homme parmi tant d’autres, un obscur inconnu va sortir de l’ombre. Il s’appelle Mika. Tout un programme, ce nom, puisqu’il signifie: “Qui est tout proche du Seigneur? point d’interrogation” - Et la manière dont le texte hébreu nous le présente veut suggérer que ce Mika est le symbole, l’image des hommes qui cherchent Dieu. “Qui est tout proche du Seigneur? point d’interrogation”, c’est donc vous et moi, quand nous essayons de donner un sens à notre vie. Vous et moi, quand nous essayons, souvent maladroitement, d’orienter notre spiritualité vers Dieu.

Mika, l’homme qui cherche, commence d’ailleurs sa quête de manière bien peu recommandable: il dérobe une grosse somme d’argent à sa propre mère.  

Cette dernière alors maudit le voleur en présence de son fils. A-t-elle des soupçons? On n’en sait rien. Mais cette malédiction va porter du fruit: Mika avoue que c’est lui; très probablement par crainte d’une punition divine, par superstition, par peur d’être maudit.

La réaction de sa mère est alors étonnante: elle bénit son fils!! Pourquoi? Eh bien, certainement pour annuler sa malédiction. Elle redoute que ses premières paroles ne fassent du tort à Mika. Alors, elle les contrebalance par des bénédictions.

Et elle ne s’arrête pas là: elle décide de consacrer cette somme à un lieu de culte, dans leur maison, puisque cet argent est déjà engagé dans le domaine religieux, à cause de ses malédictions et de ses bénédictions. Remarquez: elle fait fabriquer une idole, une idole pour le Seigneur! Elle ne ressent aucune contradiction entre le vrai Dieu et une image païenne, alors que ces dernières sont pourtant expressément interdites dans tout l’Ancien Testament!
  


Tout cela est donc bien peu orthodoxe; peu moral. Et le rédacteur du livre des Juges a presque l’air de s’excuser quand il commente, au verset 6: “A cette époque, il n'y avait pas de roi en Israël, et chacun agissait comme il lui semblait bon.” En somme, c’était presque l’âge des cavernes pour la foi et l’éthique, ne vous choquez pas, M’sieu-dames!

Mika,“Qui est tout proche du Seigneur? point d’interrogation”, Mika a donc des besoins spirituels et une recherche religieuse qui, hem, ont peu d’influence sur son comportement et sa morale! Sur ce plan, il ressemble assez à beaucoup d’entre nous, qui avons de la peine à mettre en accord nos bribes de foi et nos actes concrets, vous ne trouvez pas?

Et c’est alors que commence la réflexion principale de cette histoire, une méditation intéressante sur la proximité de Dieu, et sur les intermédiaires dans la foi: comment vivre mieux en conformité avec la volonté du Seigneur? Qui, oui, qui donc pourra assurer que cette famille va continuer d’être bénie, et qu’elle marchera sous le regard de Dieu? Qui va la diriger, dans ce monde où chacun agit comme il lui semble bon? Vous voyez que, là aussi, le sujet se révèle d’une étonnante actualité!

Mika installe d’abord, comme prêtre de son autel, un de ses fils. Mais ce dernier n’est pas formé pour un tel boulot. C’est pourquoi, quand passe un lévite, un spécialiste du sacré, disponible, Mika l’embauche. Contrat de travail, cahier des charges, tout se passe alors de manière très règlementaire. Comme pour dire que l’anarchie décrite au début du chapitre est déjà bien loin.
 


Le lévite devient même “comme l’un des fils de la maison”, nous dit-on, et la Bible ajoute que tous ces gens forment une paroisse, c’est le mot qui désigne en grec des étrangers qui vivent ensemble. Exactement le terme qu’on a utilisé pour traduire la situation de ce lévite de Juda qui s’établit chez des gens d’une troisième tribu, celle d’Ephraïm. Une paroisse. Car en ce temps-là, les différentes tribus qui formeront Israël se considèrent encore comme étrangères les unes aux autres. Il leur arrive de se faire la guerre entre elles!

Happy end. Notre passage s’achève sur l’expression d’un grand contentement. Mika se dit: «Maintenant, le SEIGNEUR me fera du bien, j'en suis sûr, puisque j'ai un lévite comme prêtre». Dieu est de mon côté, pas de problème, j’ai les meilleurs atouts en main...

Eh bien, pas du tout! L’histoire rocambolesque continue au chapitre 18. Une autre tribu d’Israël, celle de Dan, vient envahir Ephraïm. Ils s’emparent et de l’idole et des statuettes sacrées, et même du lévite, qui se trouve enrôlé malgré le premier contrat; tout cela sans que Mika ne puisse réagir; il est impuissant, face à cette armée!

Le lieu de culte subsistera pendant des siècles, mais au bénéfice d’autres Israélites, ceux de Dan, alors que notre ami “Qui est tout proche du Seigneur? point d’interrogation” se retrouve gros-jean comme devant.
  

 

Méditons donc quelques minutes avec le livre des Juges sur la fragilité des intermédiaires religieux... et sur la question “Comment vivre en communion avec Dieu?” “Qui sera vraiment tout proche du Seigneur? point d’interrogation”.

À travers cette aventure, en tout cas, Mika va se trouver remis en question; les chemins qu’il avait pris pour sa vie spirituelle, sa recherche, ne sont pas longtemps satisfaisants. Idoles, statuettes sacrées, prêtres... La Réforme, au XVIè siècle, l’a bien remis en évidence: rien ne vaut la ligne directe avec Dieu!

Ouf, chic, enfin une conclusion morale? Euh, oui, sauf que beaucoup de nos contemporains protestants réclament encore des (1°) signes, des (2°) objets, voire des (3°) ministres du culte pour pouvoir vivre tout proches du le Seigneur. Une paroissienne me disait: “Priez pour moi, M. le pasteur! Dieu vous écoutera plus que moi. Vous êtes quand même consacré à son service”...

Aujourd’hui, dans ces temps troublés, à une époque où tout veut nous faire croire qu’il n’y a pas de roi, et où chacun agit comme il lui semble bon (rien n’a changé!), le besoin d’intermédiaires reste fort. Osons-nous parler à Dieu comme à un ami, proche, attentionné? Ou bien nous croyons-nous obligés de multiplier les prouesses spirituelles ou les spécialistes pour tenter de l’atteindre?

Tout-à-l’heure, nous avons dit à Lison que, pour Dieu, elle est une princesse, à l’image de ses parents quand nous avions célébré leur mariage. Prince et princesse, le baptême nous affirme que nous le sommes tous aux yeux, en Christ. 
   Dès lors, à celui qui nous regarde ainsi comme son trésor le plus précieux, comment parler de manière cérémonieuse, indirecte ou artificielle quand nous voulons lui confier le plus intime de nous-même?

L’évangile, depuis Noël jusqu’à Vendredi saint et Pâques, l’évangile nous redit que Dieu est là, tout près, tout prêt à nous bénir!

Pourtant, à travers le mystère de la Résurrection, le Nouveau Testament nous précise aussi que l’être humain a besoin de signes, de gestes, d’objets pour parler de cette Transcendance si forte, si haute. Dieu nous offre donc les signes tout quotidiens de l’eau du baptême, du pain et de la coupe; il nous offre des personnes qu’on appelle “ministres”, c’est-à-dire serviteurs, pour nous aider à le sentir merveilleusement proche de nous, qui que nous soyons, où que nous soyons; si maladroits que nous soyons pour le chercher!

Mais davantage encore, et c’est ici le message fort de notre histoire, Dieu nous appelle à devenir nous-mêmes, qui que nous soyons, des signes quotidiens, des ministres, des artisans de sa proximité qui permettent à ceux qui nous entourent de vivre en communion avec lui; des reflets vivants de son intérêt infini pour chacun(e). Il nous dit, comme Jésus à Pierre, qui venait pourtant de le trahir par trois fois, il nous dit “Fais paître mon troupeau. Occupe-toi de mes agneaux”.

En effet, Mika,“Qui est tout proche du Seigneur? point d’interrogation”, Mika est béni par sa mère, peut-être à moitié païenne. Donc à combien plus forte raison sommes-nous appelés à nous bénir les uns les autres, pour retrouver, plus proche encore, l’étonnante passion de Dieu pour toutes et tous!?  
  

Amen                                          


Jean-Jacques Corbaz 




(à Orges et Grandson, cette bénédiction partagée s'est vécue notamment par la prière commune, avec des intentions de prières sur feuilles de papier)

 






dimanche 20 mars 2016

(Pr, Hu, Co) âneries et compagnie

Dialogue d'ânes - prédication des Rameaux 2016

Beaucoup de gens, quand on parle de Jésus (et surtout de Jésus ressuscité) pensent que nous disons des… euh… disons : des âneries! Nous avons donc essayé de deviner ce que les ânes pouvaient bien en penser, du catéchisme, de l’évangile, et surtout de l’événement de Pâques.
  

 
Anne Lecture de Jean 12, 12-15 – puis PHRASE D’ORGUE  (JJ enlève sa robe)

Anne (en chaire): Dix jours après l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, cinq jours après sa mort sur la croix, deux ânes se retrouvent dans leur étable, autour de leur mangeoire, et discutent des événements de la semaine. Ils s'appellent Odin… (je mets mon badge “âne Odin") et Onim … (idem Alain “âne Onim")

Odin (criant d’excitation): Onim, Onim, si je te raconte ce qu’il m’est arrivé ces derniers jours, tu me croiras jamais...

Onim: Tu parles! Depuis une semaine, on ne parle que de ça dans toutes les étables, depuis Jérusalem jusqu’à Béthanie. Il paraît que tu as fait un véritable triomphe dimanche dernier avec un type un peu bizarre monté sur tes épaules...

Odin: Tu te souviens, quand ces deux types qui sentaient le poisson sont venus me chercher. Ils étaient tout excités, ils ont parlé d’un roi qui avait besoin d’une monture... Non mais, tu te rends compte... J’ai tout de suite vu que ces types s’étaient trompé de porte: venir chercher un âne pour: un roi! Ils m’ont détaché; peut-être qu'ils m’ont pris pour un cheval de parade... j’allais quand même pas les contredire!

Onim: Non, mais! Tu t’es regardé?! Toi, un cheval de parade? Avec tes oreilles tombantes, ton air bête et ta robe grise?... Je t’assure, la confusion n’était pas possible; ou alors ces deux types avaient trop abusé de flacons du Côtes de Judée ou du Château Massada... Non, réellement, s’ils t’ont détaché, c’est qu’ils avaient vraiment besoin d’un âne, et du plus petit d’entre nous, sans vouloir te vexer...

Odin: Allez, arrête, gros jaloux! Je t’assure: il s’agissait bien d’un roi. La foule était déchaînée - d’ailleurs, je suis sûr que tu l’as entendue d’ici - la foule criait de joie, et chantait “Aux ânes, ah, aux ânes, Hosanna!”, les gens jetaient des rameaux devant mes sabots, certains même posaient leurs manteaux devant moi, pour éviter que la poussière ne me salisse les pattes... Ah, c’est bon la célébrité! Toi, tu ne connaîtras jamais ça!
 

 
Onim: Ah! Dix jours que tu es parti et tu ne connais plus les copains? mais c’est la cata, l’âne (comme dirait un gars de Barcelone)! Au lieu de faire le fier, essaie plutôt de comprendre quelque chose à cette histoire. Les deux gars qui sont venus te chercher, tu crois qu’ils ressemblaient à des serviteurs de roi? Tu as toi-même dit qu’ils sentaient le poisson. Et puis, tu as vu leur costume: encore plus poussiéreux que ta robe! J’ose pas imaginer la tête d’un roi qui aurait des serviteurs comme ça...

Odin: Ah ben, justement, parlons-en de ce roi. C’est vrai, il ne ressemblait pas à un personnage royal. Ses habits n’étaient pas de la première jeunesse, et ils étaient aussi poussiéreux que ceux de ses disciples. Ça n’a rien d’étonnant d’ailleurs: d’après ce qu’on m’a dit, ça fait trois ans qu’ils parcouraient le pays de long en large, à pied, sur ses routes pleines de sable et de poussière...

Onim (sournois): Lui aussi, il sentait le poisson?!

Odin: Mais non, arrête donc tes humâneries! Au contraire, la première fois que je l’ai vu, il sentait bon la myrrhe... Mmh, un parfum de noble ça! Pourtant, ce qui m’a le plus étonné, c’était son visage: dans cette euphorie collective, lui il était grave, et même triste...

Anne (en chaire. Lecture de Luc 19, 41-44): Quand Jésus fut près de la ville de Jérusalem, il pleura sur elle, en disant:
- Jérusalem tu n'as pas compris comment trouver la paix! Mais des jours vont venir, où des ennemis t'attaqueront et t'assiègeront. Ils te détruiront, parce que tu n'as pas reconnu le temps où Dieu est venu pour te faire du bien.
 

 
Onim: Ah dis donc, il est pas banal ton "roi": il est entouré d’une troupe de va-nu-pieds, des habits de clochard, et il pleure quand tout le monde chante et l'acclame... Laisse-moi te dire une chose: si un jour le pays est gouverné par un tel personnage, on n’est pas sorti de l’étable... Je me demande bien pourquoi tu persistes à croire qu’il est roi.

Odin: Si tu avais vu son visage! Même en larmes, il reflétait une incroyable majesté, et un tel amour, que l’espace d’un instant, j’ai oublié que j’étais toujours un âne... C’est moi qui avais son poids sur mon dos, et pourtant, j’ai eu l’impression que c’était lui qui me portait...

Onim: Ah parce que tu crois que la sérénité de son visage, ses larmes, son odeur de myrrhe suffisent pour en faire un roi?! Pilate peut encore dormir tranquille, je te le dis...

Odin: Pilate n’est pas si tranquille que ça, pas plus que les prêtres juifs, d’ailleurs...

Onim: S’il te plaît, ne saute pas du coq à l’âne. Je n’arrive plus à suivre…
  

 
Odin: Quoi, mais tu n’es pas au courant? Oh, tu es vraiment bête à manger de l’avoine! Ils l’ont condamné au supplice de la croix. Et Pilate, que ça arrangeait bien, il paraît qu'il s’en est lavé les mains. Pourtant, quelque chose me dit que ni les uns ni les autres ne dorment tranquilles depuis sa crucifixion... Tu sais pourquoi?

Onim: Tu vas encore me dire que tu détiens un secret... Décidément, les bains de foule, ça ne te réussit pas! Ah non, petit ânon!

Odin: Mais je n’ai pas parlé de secret; d’ailleurs, la nouvelle doit commencer à circuler. Figure toi que depuis vendredi, depuis le jour de sa mort, je l'ai: revu.

Onim: Ben voyons, prends-moi pour un bourricot. Voilà que tu donnes dans le paranormal maintenant. Tu crois aux fantômes?

 Odin: Ecoute, j’étais au pied de la croix. J’ai vu cette même foule l’acclamer au début de la semaine, et puis cracher sur lui ce vendredi. J’ai vu les soldats romains qui l’insultaient et qui se moquaient de lui. Ils avaient d’ailleurs pendu au-dessus de lui un écriteau: «Jésus de Nazareth, roi des Juifs»...
   

Onim: Là, je veux bien te croire. Les hommes sont tous les mêmes, plus bêtes encore que nous: ils sont capables de tuer même les meilleurs d’entre eux. Mais justement, ça fait de ton Jésus un drôle de roi...

Odin: Quand ils l’ont descendu de la croix pour l’emmener au tombeau, j’étais là... Mais cette fois, ce ne sont pas des disciples sentant le poisson qui l’ont emporté; non, c’est un riche monsieur, un certain Joseph d’Arymathée. Il a mis son corps sur mon dos et c’est moi qui l’ai porté jusqu’à son tombeau. Et là, mais quelle surprise: je n’ai jamais porté un homme qui pèse si lourd, comme si ses souffrances et sa mort l’avaient chargé de tout le poids de l’humanité.

Onim: Oh mais dis donc, c’est que tu deviens sentimental et spirituel. Pourtant, ça n’en fait toujours pas un roi. Pour moi, un roi, c’est fort, c’est triomphant, et surtout: c’est vivant!

Odin: D’abord, un roi ne fait pas forcément la guerre. Il peut aussi régner, comme Jésus, par la force du respect et de l’amour.  Ensuite, mes oreilles sont peut-être tombantes mais, au moins, moi, j’entends quand on me parle. Parce que: je viens de te dire que je l’ai vu vivant depuis vendredi dernier. Et même plus, je l’ai de nouveau porté, jusqu’en Galilée, cette fois.

Onim: Tu l’as vu mort sur sa croix. Et puis tu l’as vu vivant sur la route de Galilée… Faudrait peut-être arrêter de me prendre pour un âne... Aujourd’hui, il est vivant, ou il est mort?

Odin: Ecoute, je ne peux pas t’expliquer ça, tout ce que je sais, c’est qu’il est de nouveau monté sur mon dos...

Onim: Mais comment tu as fait pour le reconnaître?

Odin: Je ne peux pas te l’expliquer; pourtant n’oublie pas que c’était la troisième fois que je le portais, tout de même. Je ne sais pas, en le portant, j’ai su que c’était lui, c’est tout! Mon âme d’âne l’a senti.
   
Bloemaert

Onim: Ecoute, moi je ne crois que ce que je vois. Et une chose est sûre, si les choses se sont vraiment passées comme tu me les racontes, on ne va pas tarder à en entendre parler...

Anne (en chaire): On entend une voix qui vient de l’extérieur de l’étable: “Jacques, André, dépêchez-vous... Il faut seller les ânes... Nous partons tout de suite... Vous n’avez pas entendu Marie? Le Maître, Jésus, il est vivant; et il nous attend...”

Odin: Tu vois, je te l’avais bien dit...

Anne (en chaire. Lecture de Philippiens 2, 5-11). Entre vous, conduisez-vous comme des gens unis au Christ, Jésus. Lui, il est l'égal de Dieu, parce qu'il est Dieu depuis toujours. Pourtant, cette égalité, il n'a pas cherché à la garder à tout prix pour lui. Mais tout ce qu'il avait, il l'a laissé. Il s'est fait serviteur, il est devenu comme les hommes, et tous voyaient que c'était bien un homme. Il s'est fait plus petit encore: il a obéi jusqu'à la mort, et il est mort sur une croix! C'est pourquoi Dieu l'a placé très haut et il lui a donné le nom qui est au-dessus de tous les autres noms; pour que tous, oui tous tombent à genoux en entendant le nom de Jésus; et que tous reconnaissent ceci: Jésus-Christ est le Seigneur, pour la gloire de Dieu le Père. Amen.

PHRASE D’ORGUE  (JJ remet sa robe)

JJ : Les bourricots de notre histoire ont sans doute bien des frères et des sœurs. Car il n’est pas du tout facile, pas du tout évident, de croire en la Résurrection.

Mais attention : ne traitons pas d’ânes ceux qui expriment des doutes. C’est au contraire très humain ! C’est normal, surtout à 15 ans ! Ne traitons pas de catéchumânes les adolescent(e)s qui ne partagent pas les certitudes de leurs aînés ! Ils sont un juste reflet de notre humânité (si j’ose dire !).

Ils sont en marche, quelque part entre Jérusalem et la Galilée. Je veux dire: quelque part entre les questions sans réponses, devant le tombeau vide, d’une part; et la rencontre vivante du Christ d’autre part.

Puissent-ils continuer à avancer, telle est notre prière. Et puisse le Ressuscité leur révéler, parfois, mystérieusement, qu’il chemine à côté d’eux depuis toujours; comme il l’a fait pour les fameux pèlerins d’Emmaüs !  Amen. 


Jean-Jacques Corbaz



mardi 15 mars 2016

(Ci, Ré) démolir??

Lu sur Facebook, auteur inconnu:

"Prendre l'option d'un changement radical, c'est parfois avoir l'impression que tout va s'effondrer.
Pourtant quand le changement s'opère, on a souvent le sentiment de n'avoir fait pour ruine que le mur qui nous barrait le chemin".


dimanche 13 mars 2016

(Pr) Notre mission

  

Prédication du 13 mars « Le bon berger... (une autre lumière) »
 

Lectures: Matthieu 9, 35-38; 2 Timothée 2, 11-15


Ils ont eu de la chance, les disciples de Jésus! Selon l’évangile de Matthieu, ils ont vu leur maître poser son regard sur les foules de leur époque. Ils ont vu l’amour de Dieu à l’oeuvre dans la personne du Christ!

Ils ont admiré ce regard, sûrement. Ils se sont émerveillés de cet amour...

Mais ils n’ont pas eu le temps d’admirer très longtemps. Parce que Jésus, tout de suite, les a envoyés au travail: allez, les gars, au boulot!

C’est comme s’il leur avait dit: “Vous m’avez vu à l’oeuvre, eh bien maintenant c’est à vous de le faire, avec l’autorité et les moyens que je vous donne”.

Aujourd’hui, c’est donc à nous de faire, nous qui essayons tant bien que mal d’être les disciples du Christ dans notre époque!

À nous de faire, tout à l’heure, en participant à l’Assemblée paroissiale. À nous de faire, aussi, dans nos maisons; dans nos lieux de vie; dans nos professions, dans nos loisirs, dans nos rues...

À nous de faire... Oui, mais comment?

L’évangile, une fois de plus, va nous montrer le chemin. Car c’est Jésus, le chemin. Et pour savoir comment faire, il s’agit d’abord de le regarder, lui, et de chercher les pistes qu’il nous trace pour notre mission, aujourd’hui.

 

 
Première piste: Jésus voit la foule, nous dit Matthieu.

N’est-ce pas cela d’abord qui nous est demandé? Tout simplement voir. Lever les yeux. Lever la tête, et juste poser notre regard sur celles et ceux qui nous entourent. Lever la tête au-dessus de nos habitudes, de nos traditions, de nos dossiers et de nos psautiers!

Sortir de notre petit monde pour voir les autres. Lever les yeux sur les visages de celles et ceux qui sont là, à notre porte, ou à nos fenêtres, je veux dire à nos lucarnes télévisuelles... derrière les chroniques et les discours... Tous ces gens le méritent, parce que tous sont l’oeuvre de Dieu, et qu’en les croisant, c’est chaque fois un peu le Christ que nous rencontrons.

Voilà l’émerveillement qui nous est donné, à nous disciples vaudois de 2016: apprendre, ou réapprendre, à jeter sur notre peuple le regard que Jésus posait sur les foules de son temps. Dieu les aime, ces gens. Tous ces gens! La promesse est pour eux. Le royaume de Dieu est pour eux.

Ce sera une belle surprise, pour les femmes et les hommes de ce coin de pays, si chaque fois qu’ils sont en présence des chrétiens, ils sentent ce petit miracle: s’ils se sentent rappelés par notre regard à la dignité qui est la leur: la dignité d’enfants-trésor de Dieu!

Car ce n’est pas rien, un être humain. C’est la plus grande merveille de la création! Et c’est à nous de le rappeler, par le regard que nous posons sur chacun(e). C’est à nous de le rappeler à celles et ceux qui en doutent ou qui l’ont oublié, parce qu’on les a par trop négligés, méprisés ou rejetés.

 

 
Après le regard, seconde piste pour notre mission: Jésus voit la foule et, nous dit l’évangile, et il est saisi de compassion. En fait, le verbe qui exprime cela est très fort. Vous le savez peut-être, on pourrait presque traduire “Jésus est pris aux tripes”.

Notre mission, c’est aussi cette empathie, ce bouleversement du coeur et du ventre devant toutes les misères, toutes les détresses et les blessures infligées aux créatures de Dieu. Bien sûr, ce n’est pas vraiment facile, cette compassion aujourd’hui, assaillis que nous sommes par tant d’images, par trop d’émotions exploitées pour nous manoeuvrer... On doit se blinder, ou alors on craque, submergé. Pas facile, non, de rester nous-même et de réagir positivement (d’agir!), à l’image d’un Abbé Pierre ou d’un Raoul Follereau.

Savoir encore s’émouvoir positivement pour notre peuple, celui de notre canton comme celui de notre terre. Partager ses peines et ses joies. Redécouvrir la spontanéité, la chaleur. L’empathie. Réapprendre à rire avec ceux qui rient, et à pleurer avec ceux qui pleurent. Et retrouver ce grand trésor qui est au-delà des rires et des pleurs: la joie que nous donne le Christ.

Oui, c’est sur le terrain, et c’est chaque jour, que le peuple vaudois attend les ministres et les laïcs de notre Eglise. Dans les rues, dans les sociétés, dans les quartiers ou les villages, (solidaires si possible!). Partout où les hommes et les femmes de ce temps se débrouillent comme ils peuvent, au corps à corps avec les problèmes et les émerveillements de l’existence. Elle est là, chers amis, notre mission à tou(te)s, de paroisse, d’Eglise.

C’est au milieu de ces gens-là que nous avons à témoigner de notre joie. Sans distance et sans défenses.

Et elle est fondée, cette joie! La moisson est abondante, dit Jésus! Le royaume de Dieu s’est approché! Ils sont aimés de Dieu, toutes celles et tous ceux qui nous entourent! - Ils sont aimés de Dieu, mais souvent ils ne le savent pas (ou peut-être qu’ils ne le savent que de manière superficielle, sans en discerner les dimensions, la profondeur... et les conséquences!). Ils sont sauvés, mais ils ne le savent pas, et c’est à nous de le leur dire.

Et le dire pas seulement bien sûr avec des mots. Mais le montrer aussi, le vivre, par nos gestes, par notre confiance et notre respect; par notre résistance à la violence et à la peur; par la chaleur humaine dont nous pouvons rayonner...

Que faisait Jésus? Il bougeait. Il parcourait le pays, il enseignait; il guérissait, il libérait. C’est ce qu’ont fait ses disciples après lui, et c’est ce à quoi nous sommes appelés aujourd’hui, aussi.

Si chaque souffrance; si chaque détresse; si chaque peur ou chaque tristesse rencontrait aujourd’hui l’attention et le geste concret de l’une ou de l’un d’entre nous... Ne croyez-vous pas que le royaume de Dieu, au milieu de nous, fleurirait?

Je crois qu’est revenu le temps du service. Du témoignage très concret et proche, sans grand discours, mais avec des kilotonnes d’humanité et de tendresse. Je crois qu’est revenue fort de chez fort la nécessité pour notre Eglise d’être une Eglise-pour-les-autres, et pour les plus fragiles en priorité; la nécessité pour notre paroisse d’être une paroisse-pour-les-autres, et pour les plus fragiles en premier.

 

 
Après le regard et la compassion, troisième piste: Jésus parle à ses disciples de brebis et de berger.

Cela signifie que la détresse qu’il voit, cette détresse qui lui serre le coeur, elle n’est pas d’abord la souffrance des individus; mais une détresse collective. C’est de notre peuple qu’il s’agit d’abord. De notre peuple dans son individualisme, dans son isolement, son émiettement.

Rétablir des liens; tisser des relations; susciter des solidarités; proposer des collaborations; réunir... telle est la mission de l’Eglise. Oser affirmer la communauté à l’époque du “chacun pour soi”.

Il y a quelque temps, la TV nous racontait l’histoire d’un grand troupeau de moutons surpris par les premières neiges en Isère. Un berger disait comment il avait dû, avec ses compagnons, brasser la neige, pour rejoindre ses brebis figées par la peur et le froid. Et, devant les bêtes, faire la trace, créer un chemin.

Le peuple de chez nous, bloqué par la froidure de ses soucis, ne ressemble-t-il pas à ce troupeau? Il y a maintenant des traces à faire, des chemins à montrer, des communications à rétablir. Il y a des mouvements à susciter, des solidarités à proposer, des réconciliations à opérer. Et pour nous, cela commence par notre paroisse, qu’il s’agit de vivifier aujourd’hui, joyeusement et pleinement, en allant de l’avant, sans regretter le passé, qui n’est plus.

Il paraît que le mouvement se prouve en marchant. Eh bien, marchons ensemble, et nous verrons comment ça réchauffe!

 
 

Le regard. La compassion. La relation. Et puis, quatrième et dernière piste que je mentionne ici: la prière. Jésus nous invite à prier pour que Dieu envoie des ouvriers dans sa moisson.

Cela nous rappelle l’essentiel: c’est que Dieu s’engage lui-même dans notre histoire. Nous ne sommes pas tout seuls avec nos petites initiatives, nos petites idées, nos petits projets. Non, nous sommes les instruments du grand dessein de Dieu, lui qui, à tout moment, inspire d’autres personnes autour de nous, à tout moment embauche d’autres ouvriers, nouveaux, dans le grand travail de sa moisson.

Et si nous prions, comme Jésus nous y invite, nous éviterons de dramatiser notre responsabilité en croyant porter sur nos épaules le poids du “peuple vaudois tout entier”. C’est Dieu qui nous tient tous dans ses mains: le peuple, l’Assemblée paroissiale, le Conseil, les ministres...

Et puis, cette prière aura un autre effet encore: elle nous ouvrira aux autres, et elle nous montrera ce que chacun apporte à l’oeuvre commune.  Car les femmes et les hommes qui nous entourent sont tou(te)s porteurs de quelque chose qui leur vient de Dieu. C’est la mission des chrétiens, et c’est aussi notre joie, de regarder chacun avec cette vision renouvelée: les femmes et les hommes de nos villages portent tou(te)s une petite lumière en eux.

Cette lumière, puissions-nous savoir la repérer. Et l’accueillir! Et la révéler!

Vaste programme! Vaste moisson!

Chers ouvriers, chères ouvrières, que le Saint-Esprit nous soutienne! Amen                                          

 
 
Georges Favez et Jean-Jacques Corbaz 



dimanche 6 mars 2016

(Pr, Hu) Habiter au Paradis, ça te fait envie ?!?

Prédication du 6 mars, Brandons de Grandson

Lectures: Genèse 1, 25-28; Genèse 2, 7-9; Matthieu 6, 24-27 + 33
 
C’est comme une fois, y a le père Ouin-Ouin, 83 ans, qui se confie à son médecin:
- Docteur, j’ai l’impression que ma femme devient sourde.
- Ah, répond le toubib. Mais c’est léger, ou déjà prononcé, cette surdité?
- Oh ben, c’est difficile à dire...
- Ecoutez, vous allez faire un test. Vous vous placez à une quinzaine de mètres d’elle, et vous lui posez une question. Si elle ne répond pas, vous vous approchez et répétez jusqu’à ce qu’elle réagisse. ...
C’est ainsi qu’en rentrant, le père Ouin-Ouin voit sa femme qui prépare à manger. Du corridor, il lui demande:
- Qu’est-ce que tu fais pour dîner?
Pas de réponse. Alors, le père Ouin-Ouin fait trois pas, et renouvelle sa question. Toujours rien. Il se rapproche encore, deux fois, même jeu, même résultat. Ce n’est que lorsqu’il est à un mètre qu’il l’entend hurler:
- Pour la cinquième fois: DES ROESTIS!!

 

 

Chers amis, je me demande parfois si nous ne serions pas avec Dieu comme le père Ouin-Ouin avec sa femme. Nous disons qu’il doit être sourd, puisqu’il ne répond pas à nos prières. Mais... et si c’était nous qui n’entendions pas ses réponses?

Le Créateur nous donne un monde beau et bon, agréable et délicieux, dit la Bible à sa première page. Et il nous demande d’en prendre soin. Il nous en confie la responsabilité.

S’il pleut un peu trop souvent à votre goût, les amis, ne pensez-vous pas parfois que c’est parce que Dieu pleure? Que le Ciel est triste de nous voir accaparer un max, plutôt que choyer la nature comme un trésor précieux (la nature et les autres vivants, humains, plantes ou animaux), car nous la jouons perso en visant notre enrichissement à nous, au détriment des autres?

Le Jardin d’Eden, que la Bible appelle aussi le Paradis, est un lieu de délices. Son nom veut dire “jouissance”. Alors, mais oui, la Bible nous appelle à jouir! Vous ne le saviez pas?!

En ce jour de fête des Brandons, il est bon de rappeler cet objectif de Dieu pour nous. Jouissez! Et ré-jouissez encore!

- Attends, mais ça va pas?!? Si vous osiez m’interrompre (ou si vous étiez assez réveillés pour réagir de manière critique, après une nuit blanche, ou grise, ou bleu-pâle...), si vous en aviez le culot, vous m’enverriez chez le psychiatre! Car la Bible nous dit aussi que, dans ce paradis, nous n’y vivons plus. Que nous en avons été chassés. Avant même qu’Adam et Eve n’aient enfanté, eh bien les premiers videurs sévissaient déjà. Zou! Loin du bal!

Alors, écoutez-moi bien. Je vous fais un café?
 

 
Le Jardin d’Eden, le Paradis, c’est le lieu normal que Dieu a préparé pour nous. Ce n’est pas bien sûr un endroit de la géographie; et ce récit n’est pas non plus, évidemment, quelque chose qui a eu lieu dans l’histoire du passé, ou dans la préhistoire. C’est quelque chose qui se passe aujourd’hui. Et dont tu es l’acteur principal, la personne la plus concernée! C’est une histoire dont tu es le héros, en somme.

Ce récit est un symbole de notre manière de vivre. J’habite, tu habites aujourd’hui au Paradis, tu le savais pas? Dieu m’y a placé pour que j’y sois pleinement heureux. Toi aussi. Aux Brandons comme à la maison.

Et ce jardin de jouissance, je m’en chasse moi-même chaque fois que je me conduis de manière égoïste; chaque fois que je mets au premier plan mes intérêts matériels à moi plutôt que ceux de tous les vivants ensemble. Tu comprends? Quand je joue à “moi d’abord”, je me sors du paradis moi-même.

C’est ça, le “fruit défendu”, au fait. C’est d’oublier le projet de Dieu, le bien des autres vivants, et de ne penser qu’au mien (au singulier, au mien... si vous le mettez au pluriel, c’est déjà un progrès!).

“Cherchez d'abord le Royaume de Dieu et la justice que le Créateur demande. Il vous donnera tout le reste en plus”. Tu vois le rapport?

Jouis, mais pas tout seul! Sois heureux, mais rend heureux les autres, et le monde, et la vie! D’ailleurs, heureux, tu le seras mille fois plus si tu n’es pas heureux tout seul, tu vois!

Jouis, mais pas tout seul! Jouis, et ré-jouis les autres, tu jouiras mille fois mieux! Tu vivras au paradis!



 

Ecoutez pour conclure ce joli texte que j’aime beaucoup, signé Christiane Favre.

“Nous sommes très intelligents. Si, si, ne soyons pas modestes. Nous sommes les seuls descendants de la grande famille des primates à inventer des machines qui travaillent à notre place.

Elles font tout ce que nous n’avons plus envie de faire, presser des citrons, (préparer les roestis), distribuer les billets de banque, fabriquer des voitures. Et même construire des maisons. Absolument. J’apprends qu’au Japon, on n’a bientôt plus besoin de main-d’oeuvre. Un gigantesque engin peut assembler tout un immeuble, étage par étage, comme un grand Meccano, avec des morceaux préfabriqués en usine par d’autres robots. Qui ne font pas la pause des quatre-heures, n’attrapent pas la grippe, ne carburent pas à la bière et ne sont pas syndiqués. C’est dire à quel point ils sont performants.

Je comprends qu’on nous les préfère.

Mais à ce train-là, notre seul boulot sur cette terre sera bientôt de concevoir, construire et entretenir les robots. Et encore. Un type plus intelligent que les autres finira bien par inventer un androïde qui fera mieux que nous.

À ce moment-là, nous ne serons plus du tout indispensables.

Vous me direz que nous aurons enfin de très longues vacances. Oui. Mais il y aura un problème. Les robots peuvent tout faire, sauf consommer et payer des impôts. J’ai peur que l’Etat ne puisse plus nous offrir des congés payés.

Enfin, ne voyons pas toujours les choses en noir. Nous aurons du temps. Nous vivrons de chasse et de cueillette et, n’ayant plus les moyens d’habiter dans les immeubles que les robots ont construits à notre place, nous remonterons dans les arbres pour y loger chez nos cousins. Les singes.

La famille, y a que ça de vrai quand on est dans la mouise. 


(Christiane Favre)

Hem! Reste à espérer que nos cousins primates ne soient pas sourds... Amen                                          


Jean-Jacques Corbaz


lundi 22 février 2016

(FA, SB, Vu) Pentecôte pour les nuls

La fête de Pentecôte célèbre le jour où le “Saint Esprit” a été donné aux apôtres, les disciples de Jésus qui ont ensuite apporté sa parole dans le monde connu de l’époque.

Le livre des Actes des Apôtres décrit cet événement (Actes 2, 1-13). Il le situe le 50 ème jour après Pâques (la résurrection de Jésus).

La religion juive connaissait déjà la fête de la Pâque (sans “s”) et celle de Pentecôte, 50 jours après.

-La première célébrait la sortie d’Egypte: des esclaves, menés par Moïse, s’étaient enfuis du pays où ils étaient opprimés, avec l’aide de Dieu, dont ils découvrent alors la dimension libératrice.

-La seconde était une fête des récoltes, principalement des moissons. On y remerciait Dieu pour la nourriture qu’il permettait d’obtenir du sol (un sol souvent sec, pas toujours très fertile).

Le parallèle entre la Pâque et la résurrection de Jésus est facile à faire: Dieu montre les deux fois son projet de liberté, de vie et de joie pour chacun.

La Pentecôte chrétienne se réfère peut-être aux paroles de Jésus: “La moisson est grande, et il y a peu d’ouvriers”, qui évoquent de manière imagée l’importance d’annoncer la bonne nouvelle de l’amour passionné de Dieu au plus grand nombre de personnes possible.
 



Le “Saint Esprit”


Qu’est-ce que c’est? Beaucoup de croyants sont peu au clair à ce sujet, confondant le “Saint Esprit” avec une force magique, ou surhumaine.

Dans l’Ancien Testament, on perle parfois de l’Esprit de Dieu dans ce sens. “Être saisi par l’Esprit” peut signifier entrer en transes, ou être agité par des mouvements désordonnés incompréhensibles rationnellement.

Le Nouveau Testament garde dans certaines circonstances ce sens-là. Et on voit, dans le christianisme primitif, se développer des cultes de type “charismatique” (= où l’on se complaît dans des agitations ou des transes de toutes sortes, qu’on attribue à Dieu): guérisons; danses extatiques; paroles enflammées; et “parler en langues”, c’est-à-dire transes verbales (on parle de manière anarchique, ce ne sont plus des mots connus, mais des syllabes en liberté, dans n’importe quel ordre). Des études scientifiques ont été menées à ce sujet, et on n’a jamais pu montrer un sens objectif à ce “parler en langues” (des personnes prétendent pouvoir les interpréter, mais trois interprétations du même discours enregistré donneront trois résultats tout à fait différents...), ni une efficacité mesurable à ces guérisons en-dehors d’un effet “placebo” évident.

Mais le plus souvent, le Nouveau Testament donne une autre valeur au “Saint Esprit”. Chaque fois que Jésus en parle, il rejoint cette deuxième dimension: une force intérieure, spirituelle (le mot spirituel vient d’ailleurs d’esprit), liée à la relation avec Dieu. Le rôle du “Saint Esprit”  est de:
- relier à Dieu;
- rappeler la vie et les paroles de Jésus;
-stimuler notre engagement dans la mission chrétienne;
-donner davantage de courage, de sérénité et de forces intérieures face aux tâches que Dieu nous confie ou face aux difficultés (comme les persécutions);
en bref, donner de la joie, du pep, de l’enthousiasme! Et je rappelle que ce dernier mot signifie en grec “avoir Dieu en soi”!

Dans les Actes des Apôtres, il y a encore une dimension importante qui apparaît: le “Saint Esprit” rassemble l’Eglise, la communauté des croyants. Il est la force qui nous permet d’être ensemble, soeurs et frères en Christ. Il nous donne de communier, de nous rejoindre spirituellement, en toutes circonstances.
  



Jean-Jacques Corbaz  




dimanche 21 février 2016

(Pr) trousse et frouille...

Prédication du 21.2.16  -  «La peur… »

Matthieu 14, 20-27; Esaïe 51, 7-12; Philippiens 2, 14-18; Esaïe 43, 1-4

Quand j’étais petit, mes parents étaient paysans. Sur notre domaine, un vieux garçon venait nous aider pour quelques gros travaux. On lui disait « Loulet ». Il consommait bien plus d’alcool que de café, évidemment ! Et sa philosophie de la vie tenait en deux ou trois phrases qu’il remâchait autant que ses chiques de tabac. Par exemple, il aimait répéter: « J’ai souvent tremblé de froid… mais jamais de peur ! ».

Ce Loulet reste, de toute ma vie, l’unique personne qui m’ait affirmé n’avoir jamais eu peur. Et vous ? Qu’en est-il de vos craintes, de vos frousses, de vos trouilles ?

Pour ma part, je suis porté à penser que la peur est normalement partie intégrante de la vie. Qu’elle est, forcément, au cœur du vivant ! On pourrait presque dire que, sans peur, il n’y a pas de vie possible, puisque c’est elle qui nous pousse à fuir, ou à nous protéger de tout de qui nous menace. – Et là, je parle autant des dangers qui guettent un petit oiseau que de ce qui nous angoisse, nous croyants adultes, vaccinés, baptisés et instruits de 2016 !


La peur est au cœur de toute vie. Peur pour nous-mêmes, ou pour celles et ceux que nous aimons; pour notre sécurité, ou notre avenir… Peur concrète et précise, par exemple celle d’une personne âgée craignant de tomber sur un chemin glissant… Peur plus diffuse et vague, cristallisée autour de grands mots comme « cancer» ; « guerres » ; « folie » ; « agression… Peur pour l’au-delà aussi, crainte d’être indigne, ou d’échouer…

Mais stop ! N’en jetez plus ! Ça suffit, avec la télé, les nouvelles ! Ras le bocal ! Ça déborde !

Car voici: autant la peur est normale, et naturelle parfois (et j’allais presque dire : utile et bonne !), puisqu’elle nous aide à nous protéger ; - autant elle est destructrice et pernicieuse, quand elle nous fait perdre nos moyens, et réagir à contre-sens. Vous connaissez bien ces paniques où les gens s’écrasent les uns les autres, incapables de réfléchir à cause d’un danger. À faibles doses, la peur nous protège ; à trop fortes concentrations, elle nous fait courir à la catastrophe.

Trop de peur est donc mauvaise conseillère. La grosse trouille est une maladie socialement transmissible : plus on l’exprime, et plus elle augmente !

Et l’évangile, qui connaît bien nos peurs, et qui même les partage, depuis celle de la mort jusqu’à celle de la fin du monde, l’évangile nous raconte cette histoire dans laquelle les croyants de tous les siècles se projettent sans aucune peine: les disciples sont dans un bateau, symbole de l’Eglise. Embarqués sur l’ordre du Christ, juste après le miracle du rassasiement, qui était un signe fort de sécurité. Mais l’esquif est ballotté par la tempête, le vent, les vagues… Il risque d’être submergé. Or Jésus n’est pas là. Il prie ; mais plus loin, là-haut sur la colline. Et les disciples paniquent.

Et voici que, tard dans la nuit, le Maître apparaît soudain, sur l’eau !?... tout près d’eux. Si étonnamment, si fragilement dans l’orage que ses amis le prennent pour un fantôme. Ecrasés par la frousse, morts d’inquiétude, ils entendent alors la voix aimée : « Courage ! C’est moi, n’ayez pas peur ! Confiance, c’est moi, n’ayez pas peur ! »

La panique est un poison. Et l’évangile en est le meilleur antidote ! La parole du Christ, qui s’affirme au milieu des éléments déchainés, retentit comme une promesse : « Ne crains pas, car je t’ai racheté. Si tu traverses les eaux, je serai tout près de toi. Je donne quelqu’un d’autre à ta place, pour te sauver la vie. » « Et sachez-le, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde ».

 



21 février 2016. Dans toute l’Europe, les populations se sentent submergées par des vagues de migrants, de réfugiés, de requérants qui cherchent asile. Appelez-les comme vous voudrez, ce sont des gens qui fuient la mort, et qui essaient de trouver un havre de paix où pouvoir vivre.

Certains, dans notre Eglise et dans notre pays, sont touchés par les drames qui font fuir ces gens. Mais d’autres ont peur de ces flots d’étrangers qui arrivent chez nous, comme les vagues du lac de Tibériade, qui secouent et ballottent notre barque !

Il y a peu, un homme me disait ouvertement, dans une église près d’ici « Je suis raciste ». Est-ce qu’il ne voulait pas dire, surtout « J’ai peur » ?!?

Alors voilà, une fois de plus, je ne vais pas vous dire ce que vous devez ou ne devez pas faire. Je m’y refuse, je crois que c’est profondément anti-évangélique. La morale peut avoir des effets à court terme ; mais à longue échéance, rien de solide ne se bâtit sur des « tu dois », des « il faut » ou des « tu ne dois pas ».

Je ne vais vous dire que ceci : Dieu, dans sa tendresse infinie pour chacun(e) de nous, voudrait tant que nous nous sentions en paix. En sécurité. Il nous a offert Jésus Christ, sa vie, son sang, pour que nous puissions vivre en nous sentant moins menacés. À l’image de l’apôtre Paul, et de beaucoup d’autres, qui n’ont pas eu peur de donner leur vie, puisqu’ils savaient, profondément, que l’essentiel, eh bien personne ne pourrait le leur enlever !

Je crois que, si nous recevons réellement cette sécurité-là, cette libération, notre existence en sera spectaculairement bouleversée; transformée par la foi, car habitée par le Ressuscité, le Vivant!
  


Mais nous sommes humains. Donc imparfaits. Nous éprouverons toujours des doutes et des craintes, à l’exemple des disciples seuls sur leur bateau. Puissions-nous alors, même au cœur de nos tempêtes, voir Jésus qui s’avance vers nous. Puissions-nous l’entendre nous appeler au courage pour vaincre nos peurs.

Jésus vient prendre place dans notre barque. Lui répondrons-nous qu’elle est pleine, et le jetterons-nous par-dessus bord? Ou bien le prendrons-nous pour un fantôme? (entre parenthèses, petit clin d’œil de l’évangile, le mot grec qui signifie «fantôme», c’est «fantasma», qui a donné «fantasme», c’est-à-dire «peur diffuse»!?!)… Laisserons-nous donc la panique nous faire confondre nos fantasmes avec la réalité?


C’est vrai, reconnaissons-le: il nous arrive de parfois trembler de peur ! C’est vrai, il y a des menaces à notre sécurité. C’est vrai, les vagues de migrants qui arrivent nous inquiètent à juste titre.

Ceux qui frappent à notre porte ne sont pas toujours des enfants de chœur. Ils ont côtoyé souvent la guerre, l’horreur ; et des peurs… plus terribles que les nôtres !   À leur place, comment seraient nos enfants, s’ils avaient traversé les mêmes évènements ? Sans doute pas très différents…

Pas d’angélisme, donc. Nous savons bien qu’il y a des crapules parmi ceux qui nous viennent ainsi, comme il y a des crapules  chez nous, et dans toute société, dans tous les pays (et même au Vatican !!). Et que ça n’est pas pour nous rassurer !

La seule consolation, pour l’évangile, elle est dans la présence toujours renouvelée de Jésus, infiniment proche de nous, qui nous répète, inlassable : « Prenez courage ! Confiance ! C’est moi, n’ayez pas peur ! Sachez-le, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde ».
 
Si nous recevons réellement cette sécurité-là, notre existence en sera spectaculairement bouleversée; transformée par la foi, car habitée par le Ressuscité, le Vivant! Amen


Jean-Jacques Corbaz 
 



dimanche 14 février 2016

(Pr) Pasteurs, bergers, pastoureaux jolis... et moutons!

Prédication du 14 février: « Le bon berger... et moi, émoi?
- nos besoins de protection, et aussi de protéger? »


Lectures: Jean 10, 7 puis 11-16; Jérémie 31, 7-9; Ezékiel 34, 7-12 puis 15-16


Jésus dit: «Je suis le bon berger». Ce verset magnifique, hélas, trois fois hélas, il lui est arrivé un malheur: nous l’avons tellement entendu qu’il en a perdu ses aspérités. C’est un peu comme si, d’en parler souvent, nous l’avions poli, poncé, à l’image des galets lissés par l’eau d’une rivière. Il en a perdu de sa saveur.

Malheureusement, il s’est formé autour de cette image du bon berger une représentation un peu naïve de Jésus. On va l’imaginer avec des cheveux blonds et des yeux bleus; alors que c’était un juif, donc presque à coup sûr noiraud avec des yeux bruns. Voir le dessin du dernier Bonne Nouvelle, à la page 5!



Plus grave, on va parfois le représenter avec des traits fades et mièvres, doucereux. Un gentil garçon, quoi!

Evidemment, la période dite romantique est passée par là. Les douces bergères filant la laine en écoutant de beaux pâtres jouer des airs bucoliques sur leur flûtiau... hem! Ces images sirupeuses datent du 19è siècle.

Au temps de Jésus, le mot “berger” évoquait tout autre chose. C’était un métier dangereux: il y avait les prédateurs, les loups, contre lesquels il fallait se battre pour protéger le troupeau; il y avait les dangers du relief, les ravins où il fallait aller rapercher les bêtes tombées, blessées; il y avait l’herbe et l’eau, qui étaient rares, et qu’il fallait chercher longtemps, et loin; il y avait les voleurs et les brigands, pires que les loups; les maladies et les blessures, et n’allez pas chercher un vétérinaire dans ces steppes...

Avec tout ça, vous pensez bien, ce n’était pas l’élite qui devenait berger. Au contraire, la plupart étaient des hommes durs, malins, pas très honnêtes. Souvent vagabonds et voleurs. On pourrait les comparer à des gitans, ils faisaient tout autant peur aux villageois. Bref, le berger au temps du Christ ressemblait plus à un requérant d’asile qu’au gendre idéal!

Pour retrouver un peu ce côté sauvage, on pourrait presque traduire berger par “cow-boy”, de ceux qui se soûlaient de mauvais whisky et de coups durs.

Le berger de l’évangile, ce n’était vraiment pas un enfant de choeur! Et le mouton, d’ailleurs, pas davantage une gentille bébête docile.
 

 

Alors, quand il veut expliquer qui il est, je suis étonné que Jésus se compare à un berger; un bohémien, un voleur de poules... Qu’est-ce qu’il veut nous dire par là? Je vous propose quatre petits bouts de réponses. (Et vous partagerez les vôtres, tout-à-l’heure, dans le temps de discussion).

(1°) D’abord, je crois, il nous annonce que la foi chrétienne n’est pas un fleuve tranquille, ni une rivière bucolique. Etre disciple du Christ, c’est plutôt un combat dangereux, contre des loups de toutes sortes. C’est se rebeller contre les formes de mal, d’égoïsme, d’injustice... Contre le matérialisme ou la violence, qui asservissent l’humanité, ces faux bergers!

(2°) Avec sa comparaison moutonnière, Jésus veut nous dire une deuxième chose. C’est que, quand le troupeau est menacé, il ne peut pas se sauver tout seul; son combat serait perdu d’avance. Les brebis ont besoin du berger, qui peut leur donner la sécurité dont elles ont besoin.

De même, les chrétiens ne peuvent pas gagner leur salut tout seuls. Il faut que Jésus combatte devant nous (non pas à notre place, mais il faut que Jésus combatte avec nous, devant nous) contre les forces du mal dont nous avons parlé. C’est sa lutte à lui qui permet la nôtre, qui nous donne organisation et direction.

(3°) Troisième aspect, dans cette image du bon berger: il y a bien sûr des gardiens de troupeaux détestables, profiteurs, égoïstes ou paresseux. Et ce passage de l’évangile veut aussi dénoncer ces mauvais pâtres, comme le faisait Ezékiel dans notre troisième lecture tout-à-l’heure. Jésus accuse les chefs religieux qui pensent à eux-mêmes plutôt qu’à leurs ouailles, et les pharisiens qui veulent asservir les croyants à leurs principes à eux, à leurs intégrismes...

Face à ces mauvais conducteurs, Jésus est le seul vrai bon berger. Parce que lui préfèrera perdre sa propre vie afin de sauver la nôtre.

Jésus est le seul vrai bon berger. Et nous, pasteurs (et ça veut dire “bergers”!), et nous, en entendant ça, nous pourrions peut-être nous souvenir aussi de nos défauts; de nos égoïsmes; de nos conformismes. Et essayer de lutter contre, aux côtés du Christ!

 
(4°) Enfin, quatrième dimension, dans cette comparaison de Jésus, je dirais: notre liberté! Oui, car le bon berger, il n’enferme jamais; il protège. Les quelques jours passés dans la bergerie, qui n’est qu’un enclos, eh bien, c’est pour la sécurité des bêtes. Et savez-vous que l’enclos a une ouverture (la “porte”); mais que c’est une ouverture sans porte, justement, on ne peut pas la fermer. Alors, quand ses brebis sont dans l’enclos, que fait le berger (enfin, le bon berger!)? Eh bien, il dort en travers de la “porte”! Si le danger survient, il sera toujours en première ligne.

Le bon berger n’enferme pas; il rassemble. Et c’est vrai que les moutons sont infiniment plus fragiles s’ils sont dispersés, si le loup réussit à les séparer les uns des autres. Jésus, lui aussi, veut nous rassembler pour nous rendre plus forts. (Savez-vous que le mot “diable” veut dire “disperseur”, “diviseur”, justement?).

Jésus veut nous rassembler. C’est l’Eglise, la communauté chrétienne, où nous sommes reliés les uns aux autres, et protégés par le Berger majuscule, et conduits, et nourris, et sauvés...

Il est le Bon Berger. Et nous, serions-nous des moutons? Pas sur tous les points, j’espère! Pas des brebis peureuses de Panurge, ni des agneaux d’images romantiques doucereuses. Mais des êtres beaux et fragiles, protégés, défendus, mis en sécurité par Celui qui donnera sa vie pour nous, et deviendra l’Agneau de Dieu, notre salut. Amen                                          


Jean-Jacques Corbaz

 

 


--> Dans le temps de discussion (auquel ont participé 16 personnes) sont apparues les réactions suivantes (que j’ai notées de manière ultra-sommaire!):

- Le Bon Berger me donne la capacité de garder ou de prendre de la distance par rapport à ce qui m’arrive, face aux difficultés.

- C’est sa fidélité qui me donne de la sécurité.

- Il ne me conduit pas seulement dans des verts pâturages (Ps. 23), mais dans des gorges ou de la caillasse. Toujours, il me protège, me veut du bien.

- Davantage que l’image du Bon Berger, c’est la grâce qui me parle surtout. Voir l’histoire des empreintes sur le sable: “dans les moments de peine, je te portais dans mes bras”.

- Les moutons: image beaucoup utilisée en politique, voir les actuelles votations et élections...

- Nous sommes parfois brebis, parfois bergers (chacun de nous, dans son “cercle”); parfois aussi chiens de berger... Donc différemment responsables des autres.

(Et à propos de la repourvue prochaine du poste de ministre dans la paroisse):

- Le pasteur est un berger, mais attention à ne pas le mettre sur un piédestal: il est un homme comme les autres, avec ses défauts.

- Le pasteur doit être comme un bon skipper sur un bateau: dans les moments difficiles, dans les coups durs, il doit montrer le cap et tenir ferme la barre. Et dans les temps plus calmes, il a à davantage consulter la base.

- Importance de se préparer à l’avance à accueillir un nouveau pasteur. Il s’agira de dialoguer avec lui pour faire les bons choix concernant la vie du “troupeau”. Donc d’y penser nous-mêmes déjà assez tôt. Cela concerne en première ligne le Conseil paroissial, mais aussi (“en deuxième rideau”) les paroissien(ne)s intéressé(e)s! 

JJC