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samedi 12 octobre 2019

(Co, Pr) "Et n’oublie aucun de ses bienfaits"

Prédication narrative du 12 octobre 2019

Lectures: Psaume 103, 1-18; Romains 5, 1-8; Jean 3, 16-17



Soir d’octobre... “Lalala, lalalala la... Un peu d’ombre et de lumière, au partage entre chien et loup...”

Non! Marcel n’est pas d’humeur à chanter, aujourd’hui. D’un geste sec, il éteint la radio. D’ailleurs, ce n’est pas le soir, en ce dimanche. Ce n’est pas le soir? sauf peut-être dans sa vie. Sauf peut-être dans toutes ces années, accumulées, qui lui pèsent; sur les épaules et sur le coeur. Fatigue. Douleurs. Aigreurs, parfois. Et surtout cette surdité, qui l’empêche de se joindre aux conversations à plusieurs.

Marcel marche, péniblement; quitte la cuisine; sombre. Et se dirige vers la porte. Descend, lourdement, les trois marches du perron. Et s’arrête. Contemple le pâle soleil d’automne. Morose, Marcel. Et, s’assied; ou plutôt se laisse tomber, sur le vieux banc, devant la ferme-qui-ne-sert-plus (la ferme donc, pas le banc).



Et aujourd’hui, c’en est trop. Déjà, le volet, qui tape quand souffle la bise, et qu’il n’a pas réussi à réparer... avec ses mains qui tremblent tellement...

Et puis, il a bien fallu téléphoner au neveu, pour qu’il vienne, s’occuper de ce maudit volet. Mais que c’est difficile, d’avouer... qu’on n’a pas pu; qu’on ne peut plus; qu’on a besoin des autres. Alors qu’avant, alors que toute sa vie, c’étaient les autres qui avaient besoin de nous...

Et puis, la goutte qui a fait déborder le vase: voilà que c’est la femme du neveu qui a pris le téléphone; et qui lui a répondu, d’un ton un peu sec, un peu impatient, que oui oui, son mari viendrait, mais pas aujourd’hui, mais peut-être mardi ou mercredi, en sortant du travail, car il a tant à faire, depuis qu’il est concierge de cet E.M.S., où les pensionnaires sont si bien soignés, - et Marcel a entendu, derrière ces trois lettres, claquer comme une menace: E - M - S, maison de retraite, quoi, pour les vieux, Marcel, pour les qui ne sont plus capables, comme toi bientôt... peut-être...

- J’en peux plus! grommelle Marcel. Quelle rosse!

À qui parle-t-il, au fait? À lui-même? À Dieu peut-être? Il ne se pose même plus la question. Car depuis tout petit, Dieu a fait partie de sa vie: école du dimanche; catéchisme; Unions Chrétiennes, quand il avait rencontré Marguerite (soupir de bonheur). Ils allaient au culte, régulièrement. Il entendait mieux, alors! En son temps, il avait même été membre du Conseil de paroisse, pour rendre service au pasteur Amiguet, un tout vrai, un profond, celui-là...

Avec Marguerite, ils avaient pris l’habitude de “rendre grâces” avant les repas, comme leurs parents le faisaient avant eux, depuis toujours: “Mon âme, bénis l’Eternel, et n’oublie aucun de ses bienfaits”. Oui, ça lui fait du bien, de repenser à tout cela, ça lui fait du bien, en ce dimanche. Marcel se souvient même de son émerveillement, quand, petits gamins, ils écoutaient tante Rose raconter les miracles de Jésus: la guérison du paralytique; la multiplication des pains; Jésus qui marche sur l’eau; la tempête apaisée... Et puis, dans l’Ancien Testament, la sortie d’Egypte; et les murs de Jéricho; et David et Goliath...
  


Mais maintenant? Mais aujourd’hui, Dieu est-il toujours aussi puissant et agissant? Ou bien est-il devenu peu à peu aussi essoufflé que lui, Marcel? Aussi usé et handicapé? Aussi fatigué?

En tout cas, dans sa vie présente, il n’y a plus d’exploits; plus de miracles inouïs qu’on pourrait raconter à des enfants aux yeux écarquillés...

Non, rien de merveilleux; mais cependant... il y a quelque chose quand même: comme une amitié, continue; une présence, qui fait du bien. Quand Marcel se confie, dans la prière ou dans le silence, il sent une sorte de réconfort; un peu comme lorsque Marguerite était encore là, à côté de lui, sur le banc devant la maison, les soirs où tous deux avaient tant travaillé.

Et quand Marcel sent une conscience lourde, des regrets, des actes dont il n’est pas fier, eh bien cette présence le rend plus léger; plus libre. Il se sait pardonnable... et pardonné! Oui, ça ressemble au bras de Marguerite sur son bras, les soirs de peine...
... Marguerite... (soupir de bonheur).

Il revoit le voyage qu’ils avaient fait, pour leurs 40 ans de mariage. Leur seul voyage! En Grèce. Sur le bateau, ils avaient reparlé de leur enfance, de leur jeunesse; de leurs espoirs... de ces enfants qu’ils n’ont jamais pu avoir...
  


Et si, maintenant, Marguerite repose au petit cimetière du village, elle est toujours si fortement présente dans le coeur de Marcel; dans leur foi, partagée; tranquille, mais sûre. Par elle, Dieu est plus proche, aujourd’hui encore, se dit le vieux paysan. Reconnaissant.

Sur son banc, Marcel se sent mieux. Ça lui a fait du bien, de sortir, et de méditer ainsi. Un bien fait! Son énervement l’a quitté.

Il entend maintenant les enfants des voisins qui jouent de l’autre côté de la haie. Il remarque aussi l’odeur à peine acide des pommes, tombées à quelques pas de lui. Parfum de bel automne. Fruits! Récoltes! Travail achevé, bien fait!

Est-ce que ce n’est pas le Créateur qui l’a soulevé, là, pour voir plus large? Comme son grand-père le portait, enfant, pour lui montrer des choses plus loin, plus haut?

Marcel a l’impression d’avoir regardé le monde à travers des lunettes d’approche: tout à l’heure, il voyait ses misères, agrandies, menaçantes, énormes. Et maintenant, on dirait que Dieu a retourné les jumelles, et ses soucis sont devenus beaucoup plus petits; presque des broutilles.
  


Marcel se sent plus près de Dieu, et, du coup, il a envie de se rapprocher des autres. Il se lève, et par-dessus la haie, il salue les voisins. “Bonjour!”. Il offre des pommes aux deux gamins.

Et puis, il pense à son neveu. Quand il viendra, il faudra qu’ils parlent franchement, tous les deux. Trouver une solution pour ces petits travaux. Et... dire qu’il n’a pas aimé l’allusion, l’allusion à l’EMS... Non, ça non, c’est au-dessus de ses forces. Peut-être qu’il comprendra tout seul, le neveu...

Marcel s’est mis en route pour rentrer. Sans s’en rendre compte, il fredonne la chanson qu’il a entendue tout à l’heure, à la radio: “Lalala, lalalala, la... On n’est pas dans les Cyclades, on est bien dans nos îles à nous; nous avons le vent, maussade, qui fait plier le genou. Mais pour vous, ce soir d’octobre, je voudrais rester debout. Que je sois perdu ou sobre, je veux vivre près de vous; je veux vivre près de vous.”

Marguerite... (soupir ému). Un jour, en Grèce, ils avaient visité un couvent. Un moine avait expliqué que, chaque matin, les chrétiens grecs disent le psaume 103: “Mon âme, bénis le Seigneur, et n’oublie aucun de ses bienfaits”. Le couple s’était regardé, amusé de cette coïncidence. Marguerite lui avait serré la main, avec son sourire qui lui plissait les yeux. Et la tendresse de ce moment-là avait toujours habité leur prière, depuis. Elle lui avait donné une nouvelle vigueur.

C’est l’heure du souper, maintenant. Le soir est vraiment là, cette fois. Devant son bol de café au lait, sa tranche de pain et son bout de fromage (c’est son menu ordinaire), Marcel dit d’une voix forte et paisible, presque joyeuse: “Mon âme, bénis l’Eternel, et n’oublie aucun de ses bienfaits”. Amen                                          

Evelyne Roland Korber et Jean-Jacques Corbaz 



 

Merci à Emile Gardaz pour les paroles de la chanson!  


mercredi 2 octobre 2019

(Hu) Le fils Tell (fable express)


 

Fable express!

Un jour, Tell, prénommé Guillaume,
avec son fils subit l'épreuve.
Il voulait transpercer la pomme,
mais c'est sa bru qui devint veuve.

Moralité: Tell... perd Tell fils!

JJC

mardi 1 octobre 2019

(Bi) Elle sait où elle va


Elle respire à peine. C’est la seule chose en elle qui n’est pas immobile.
 
Elle semble si frêle, les traits tirés: la page va se tourner, il faudra apprendre à vivre sans elle, physiquement.

J’ai beau avoir l’habitude, je suis toujours à ce moment saisi d’une timidité maladroite: que dire? que faire? Ce manque m’aide à être vrai, je crois. Lorsque la carapace sera trop dure, il me faudra changer de métier.

Alors, me taire. M’approcher. Me présenter (elle m’entend). La toucher doucement. Et écouter.

Celle qui est couchée ici n’est pas une mourante: c’est Blanche ou Rose, paysanne volubile qui cousait la nuit; qui blaguait avec ses petits-enfants; puis qui a égayé l’EMS, cette année, par son à-propos, ses chants – et les caprices de sa mémoire!

Celle que je vois rejoint celle de mon souvenir. Je peux ouvrir la bouche, et laisser s’approcher Celui qui m’envoie.

«Vous savez, Dieu est là, tout proche. Il veille sur vous, comme une mère au chevet de son enfant. Avec tendresse».

Bien sûr elle le sait. A l’école du dimanche; au catéchisme; au culte; dans nos échanges, nos prières, elle l’a laissé grandir en elle, s’enraciner. Solidement.

«Il est mon berger, je ne manquerai de rien». Sa main serre la mienne, elle a bougé! Ou alors c’est la bouche pour dire «amen» ou «merci». Ou encore une larme qui perle et descend lentement. Vie.

Je la sens soudain si forte, dans sa dernière fragilité. Non, elle ne manquera de rien: ce voyage indicible, elle l’entreprend en compagnie de Celui qui nous donne pleine sécurité quand nous Lui faisons confiance.

Je suis souvent trop ému, alors, pour adresser une pensée reconnaissante à celles et ceux qui ont transmis leur foi à Rose ou Blanche, et lui ont permis de mourir si sereine, si lumineuse. Ces lignes veulent le dire.

Et aussi nous aider, peut-être, à penser à nos jeunes, nos enfants: dans huitante ans, quel départ leur aurons-nous préparé?

                                                        Jean-Jacques Corbaz

 

vendredi 6 septembre 2019

(Hu) On ne doit jamais...


 
Une de mes petites-filles (2 ans 1/2) est en train de jouer quand elle lâche le mot de Cambronne. Je lui fais remarquer que je n'aime pas entendre ce mot. Elle me regarde, concentrée, et reprend son jeu. Trente secondes plus tard, je l'entends dire à voix bien haute: "On ne doit jamais dire 'merde', on ne doit jamais dire 'merde', on ne doit jamais dire 'merde'..." 

JJC

 

(Ci, Hu) Des défauts??



Ne dites jamais: 
"Untel a des défauts", 
mais: 
"Untel a des défauts incompatibles avec les miens".

JJC


vendredi 23 août 2019

(Bi) Rien contre, vraiment?!?

Lu sur Internet:












À cela, je réponds:

Je suis désolé, Caroline, mais la personne qui a écrit ça ne connaît pas grand chose ni aux religions ni aux conflits. Les guerres et la violences sont causées par les fanatismes ou la soif de pouvoir. Les fanatismes sont parfois religieux, parfois nationalistes, parfois sportifs (ah le foot....); ils sont toujours réducteurs et contraires à la religion telle que je la conçois. Pourtant, je ne vais pas faire la guerre à ceux qui pensent différemment de moi. La foi telle que je la vis est plutôt un antidote à la violence, aux fanatismes et aux recherches de pouvoir qui oppriment. Dieu est pour moi du côté des victimes, pas des bourreaux.





D'ailleurs, les gens qui font la guerre ne le font quasi jamais pour "savoir qui est le meilleur dieu"; ils le font parce qu'ils se sont fait piéger par les fanatiques ou les oppresseurs. Les jeunes qui partent faire "le djihad" le font non pas pour montrer la supériorité de l'islam, mais pour assouvir une violence qui est en eux; violence qui souvent s'adresse à une société, la nôtre, qui ne leur donne plus de sens ni de raisons d'espérer. Notre société, qui n'est plus chrétienne que de vernis, mais qui, en perdant sa dimension religieuse, creuse le lit des fanatismes et des puissants qui veulent l'être toujours plus.




Et j'ajoute:
Je vous invite à venir m'écouter, ou à lire des extraits de mon blog. Par exemple https://textesdejjcorbaz.blogspot.com/2012/12/pr-sb-je-ne-suis-pas-venu-apporter-la.html?fbclid=IwAR3SV4vUpA1NC06YBk_YrYAPOsF-QiCOqCOgIAaxQnntv-MakYRF4IIDevw

ou encore: 
https://textesdejjcorbaz.blogspot.com/2012/12/pr-sb-je-ne-suis-pas-venu-apporter-la.html?fbclid=IwAR3SV4vUpA1NC06YBk_YrYAPOsF-QiCOqCOgIAaxQnntv-MakYRF4IIDevw
 


 

dimanche 18 août 2019

(Pr, Co) Qui est ressuscité? - De Corinthe à San Francisco

Narration du 18 8 19  -  La résurrection de Maxime 


Jean 11, 21-27; 1 Corinthiens 11, 17-22.  Récit d’Actes 20, 7-12

C’est une maison bleue, adossée à la colline, en ville de Corinthe. La maison de Maxime, mon ami.

Maxime, il voyage beaucoup, à cause de son métier. Rome, Athènes... Ephèse... Alexandrie... Jérusalem... Depuis des années! Car il dirige un commerce d’épices orientales. Mmh, ça sent bon dans ses entrepôts!

Il voyage beaucoup, Maxime. Il travaille dur aussi. On peut le dire: il a réussi dans la vie. Il a des quantités d’amis un peu dans toutes les cités; il est largement au-dessus du besoin. Cultivé, curieux de tout, il parle couramment les langues commerciales de son temps: le grec; le latin; l’égyptien; et même l’araméen.


Or un jour, à Antioche, Maxime entend parler d’une femme juive qui fait partie d’un groupe étrange: les “chrétiens”. Elle accueille à sa table tous ceux qui sont de passage. On y rencontre, paraît-il, des gens passionnants.

Quelqu’un lui a déjà parlé de cette espèce de secte?... Ah oui, c’est le gérant de son dépôt à Jérusalem; un Juif très sympathique.

Ce soir-là, Maxime est libre. Pour une fois, il a terminé avec ses rendez-vous d’affaires. Alors, il décide d’aller chez cette femme, pour voir. Et là, il n’est pas déçu: il est accueilli avec chaleur.

À table, son voisin parle beaucoup. Plutôt exalté, le gaillard! Il se présente: Paul; dans le textile! Hébreu, mais, il y tient, mais aussi citoyen romain: il vient de Tarse. Maxime et lui découvrent qu’ils ont plusieurs relations communes, et qu’ils voyagent autant l’un que l’autre. Leurs chemins se sont d’ailleurs déjà croisés parfois, mais sans qu’ils ne se rencontrent.



Tout à coup, Paul s’interrompt et dit:

- Je crois que tout le monde est là, on va commencer!

Et puis, sans s’occuper de Maxime, il s’adresse à toute la tablée, plus de trente personnes:

- Mes frères, mes soeurs; nous sommes réunis, ce premier jour de la semaine, pour que vive en nous Jésus notre Seigneur, le Christ. En rompant le pain, nous recevons le cadeau de sa présence...

Maxime ne comprend pas grand-chose. Et Paul parle; parle avec enthousiasme.

Maxime, ébahi, contemple les autres: ils sont tellement attentifs! Mais ce qui le surprend le plus, lui le commerçant grec qui aime l’ordre, ce qui l’étonne, c’est le mélange de tous ces gens: il y a des riches et des pauvres; des patrons et même des esclaves; il y a des hommes et des femmes; des Egyptiens, des Juifs, des Grecs; des gens à la peau foncée... Maxime est interpellé; d’habitude, on ne vit pas comme ça!

Pourtant, il règne là une atmosphère paisible: chacun semble à l’aise avec tous les autres, accepté, reconnu... Maxime a l’impression d’être dans un monde à part.

Alors, quelques jours plus tard, il a envie de revivre ce genre d’ambiance. À Troas, où il se trouve maintenant, il découvre qu’il y a une communauté du même style, une “Eglise de maison”, chez un certain Carpos. Maxime y va. Il y trouve le même accueil chaleureux, le même mélange humain; et le même respect les uns des autres. Un peu moins étonné, un peu moins largué surtout, Maxime sent son intérêt grandir. Il lui vient le désir de faire partie, lui aussi, d’un tel groupe.

Dans toutes les villes importantes où il s’arrête, il trouve une communauté de “chrétiens”. De plus en plus convaincu, il finit par demander le baptême. Et puis, quand il revient chez lui, à Corinthe, il fonde dans sa maison une Eglise pareille à celles qu’il a visitées dans son périple.

Pourtant, l’ambiance n’y est pas vraiment la même. La communauté est très mélangée, bigarrée, c’est vrai; mais il y a des petits groupes qui se forment à l’intérieur de son Eglise. Maxime sent des tensions, des rivalités. Ainsi, quand quelqu’un parle, les autres clans ne l’écoutent pas vraiment... Et quand ils rompent le pain, ce n’est pas réellement un partage.

Maxime est déçu. Parfois, il doute de son choix. Mais où a passé cette joie qu’il ressentait si fort aux premiers temps? Cette “communion” chaleureuse?
 


Alors, c’est presque soulagé qu’il prépare son voyage suivant. Oui, ça lui fera du bien de prendre un peu de recul. Et puis, tiens, pourquoi pas, il pourrait retourner chez Carpos; il doit justement passer par là-bas. Peut-être que son ami pourrait lui donner un bon conseil... Et ce serait super de retrouver cette atmosphère positive qui l’avait enthousiasmé, à ses débuts.

À Troas, Maxime est accueilli avec beaucoup de chaleur. Carpos prend des nouvelles de la communauté de Corinthe. Il ne s’étonne pas des difficultés que traverse cette jeune Eglise. “Repose-toi, fais-toi du bien! Demain, c’est dimanche, jour de la Résurrection du Seigneur. Nous allons nous réunir ici pour rompre le pain. Et, grande nouvelle: Paul lui-même sera là, parmi nous!”

Le lendemain, la chambre où se tiennent les réunions est pleine. Maxime est heureux de retrouver bon nombre de connaissances, voire des amis. Il y a aussi plusieurs nouveaux-venus... Tous se saluent, joyeusement. On sent une envie profonde d’échanges et de paix les uns avec les autres. Comme ça fait du bien!

Sur la table, chacun a déposé de quoi manger, pour le repas qu’ils partageront tout à l’heure, après la Cène. Un peu à part, Carpos a placé le pain sur un plat, et le vin dans une cruche. Il y a des fleurs, toutes simples; mais une beauté harmonieuse se dégage de cette table.
  


Tiens, se dit Maxime, c’est une bonne idée de mettre légèrement de côté le pain et la coupe de la communion, pour ne pas les mélanger avec le repas qui suivra.

- Frères et soeurs, dit Carpos, nous avons la joie d’accueillir Paul, que vous connaissez tous. Il vient de fêter Pâques à Ephèse, et il va nous parler pour affermir notre foi et notre solidarité en Christ.

L’apôtre prend la parole; rempli d’enthousiasme, comme toujours! Il en a des choses à raconter! La nouvelle Eglise d’Ephèse bouillonne d’espoirs et de projets. Il y a tant de signes que Dieu agit, par son Saint-Esprit!

Paul parle, parle longtemps, pétillant... C’est presque minuit, et il parle toujours! Mais ce soir, Maxime ne trouve pas le temps long: il essaie de graver dans son coeur l’énergie bienfaisante qui se dégage des paroles de l’apôtre; l’optimisme; la conviction aussi... Comment a-t-il pu douter, et se décourager?

Plus tard pourtant, Maxime se souviendra très peu de ce message. Car il va se passer un événement qui va rejeter tout le reste au second plan. Dans la chambre haute, il y a beaucoup de lampes, beaucoup de lumière; donc il fait très chaud. Un jeune homme, qui s’appelle Eutyque, est assis sur le bord de la fenêtre.   Soudain, Maxime le voit se pencher, lentement. Mais? Il s’endort! C’est vrai qu’il est tard, et que Paul ne s’arrête pas de prêcher!
  


Et puis, catastrophe! Dans son sommeil, Eutyque se penche tellement qu’il... tombe par la fenêtre. Ouille! Nous sommes au 2è étage, crie quelqu’un, il va se tuer!


 Carpos se précipite dans la nuit de la cour, auprès du corps brisé. Et là, dans un grand silence soudain, il dit: “Hélas, il est mort! Je n’ai rien pu faire.”

Alors Paul dévale les escaliers. Arrivé près de son hôte, il prend Eutyque dans ses bras. “Pas d’inquiétude, fait-il d’une voix forte, il est vivant!!”

- (Hein) qui est vivant, demande une voix?

- Mais, le Seigneur Jésus, répond Paul, ça fait des heures que je vous le dis!

L’apôtre remonte alors vers la lumière, dans la pièce illuminée, auprès des autres. Il rompt le pain en remerciant Dieu. Puis il mange, et tous font comme lui. Quant au jeune homme, Eutyque? On l’a porté pour remonter, lui aussi. Il est vivant!

- Oui, vivant! me dit Maxime, très ému.
   


Il y a maintenant des années que cela s’est passé. L’Eglise de Corinthe a vécu depuis un renouveau étonnant, sous la conduite de mon ami. Car Maxime ne s’est jamais découragé. Cette aventure de Troas, chez Carpos, lui a donné une force intérieure admirable. Et il est devenu, à son tour, un stimulant pour les autres.

Il aime raconter cette histoire; je l’ai entendue au moins 20 fois. S’est-elle réellement passée? Quelle importance, au fond! L’important, c’est qu’elle ait porté, et qu’elle porte encore la communauté dirigée par Maxime; qu’elle lui redonne confiance et rayonnement, dans les difficultés.

- Tu comprends, me dit-il, c’est un signe. La victoire du matin de Pâques, elle s’est manifestée une nouvelle fois, au milieu de nous! Dans la parole partagée; dans le pain rompu, fraternellement; eh bien le Christ devient présent, tout proche. Vivant!

- Et... et Eutyque? m’arrive-t-il souvent de demander.

- Le jeune homme? répond Maxime. On ne l’a jamais revu. Paul, lui aussi, a disparu, plus tard, à l’étranger. Mais, ce soir-là, il a été pour moi comme une incarnation du Christ: descendu dans la nuit de la mort, il est remonté vers la lumière de la chambre haute, porteur de vie! Porteur de vie, pour nous tous!

- Mais... est-ce vraiment vrai, ce que tu me racontes là?

- En tout cas, commente Maxime, cet épisode de Troas a toujours été pour moi une source puissante de courage, d’espoir et de solidité. Pour nous tous, ajoute-t-il en regardant sa communauté. Pour nous tous. J’espère qu’un jour, tu pourras le dire toi aussi.
   

C’est une maison bleue, adossée à ma mémoire. J’aime y retourner, pour y puiser courage et force. Le témoignage de Maxime. Et sa communauté. Je m’y sens tellement vivant!

Amen                                     

Actes 20, 7-12.    -    Jean-Jacques Corbaz




dimanche 14 juillet 2019

(Pr) La conversion, à redécouvrir

Prédication du 14.7.2019  -  «Vous avez dit: conversion?»

Lectures bibliques: Matthieu 3, 1-6; Matthieu 4, 17-19; Joël 2, 12-13


C’est avec un peu d’appréhension que j’aborde, ce matin, un thème délicat: la conversion. Mais puisque c’est le nom de la localité où j’habite, il fallait bien que je m’y colle une fois!

Thème délicat, car le mot est chargé de tout un passé religieux, surtout dans les milieux très pieux. Et ce poids peut être ressenti bien différemment selon les personnes. Evidemment.

Pour certains, la conversion, c’est la magnifique porte d’entrée de toute vie chrétienne. C’est elle qui fait de moi un être relié à Dieu, et au Christ.

Mais pour d’autres, à l’opposé, le mot conversion rappelle certaines campagnes d’évangélisation parfois plus culpabilisantes que libératrices. Ce terme a pris dès lors pour eux, pour elles, des connotations plus ou moins sectaires et simplistes.
 


Aucune de ces réactions n’est la bonne ou la fausse, bien sûr. Toutes sont dignes de respect. Notre ressenti a de la valeur parce que c’est le nôtre, il dépend de notre vécu et des émotions qui ont accompagné ce vécu.

La conversion, cela veut dire, littéralement, un «retournement». Pareil à la technique que l’on apprend à ski. Ou à l’image du promeneur qui s’aperçoit tout à coup qu’il ne marche pas dans la bonne direction, et qui change de route.

Retournement. On a vite fait, à partir de là, de simplifier le trait: se convertir, pense-t-on, ça signifie «J’étais dans l’erreur totale, et aujourd’hui je le reconnais; donc, je repars dans l’autre sens».

Et de là, on risque de glisser facilement à l’étape suivante:  penser que, pour un chrétien, l’important, c’est d’aller vers ceux qui ne croient pas comme nous, et de les convaincre de changer; de les convertir à Celui que nous adorons.

Or la réalité, notre expérience nous le montre bien, la réalité n’est jamais toute noire ou toute blanche. Nous évoluons continuellement dans une palette de nuances de gris, de jaune ou de bleu… Davantage encore, nous constatons souvent que la bonne direction, celle de Dieu, nous échappe toujours en partie!
  


Attention donc aux simplifications excessives! Attention surtout au manichéisme, ou au dualisme, c’est-à-dire à l’erreur d’imaginer que le monde est composé de justes d’une part, et d’autre part de gens perdus que nous avons à remettre dans le droit chemin. La conversion, ce n’est pas si simple; pas si simpliste; et même pas simple du tout! Mais c’est une réalité importante, qu’il ne faudrait pas non plus abandonner.

Faisons un détour par l’histoire récente et la politique. Un ancien ministre de François Mitterrand, qui s’appelle Hubert Védrine, a donné une excellente analyse de l’action des USA en Iraq dans les années 90. Il disait: «Exporter la technique démocratique, c’est-à-dire les élections, c’est facile. Mais exporter la culture démocratique, i.e. le respect des minorités et des individus, ça, c’est long et c’est ingrat».

Je vois d’impressionnants parallèles entre la politique et la foi. En particulier aux USA, avec des présidents comme George W. Bush surtout et Donald Trump aussi, proches des mouvements très évangéliques (ou qui les utilisent à leur profit - impossible de le dire). Leur action au Proche Orient en particulier prend parfois des allures de campagne missionnaire voulant convertir les autres à nos valeurs occidentales.
  
Or, là non plus, rien n’est tout noir ou tout blanc. Il y a du bon dans les valeurs occidentales, mais aussi des aspects moins engageants. Je pense par exemple au matérialisme de plus en plus fort autour de nous; au culte de la réussite; à la recherche de la victoire au détriment des plus faibles… Dans ces domaines, nous avons beaucoup à apprendre d’autres traditions.
 


Chaque peuple, comme chaque individu, a son histoire, ses particularités; sa culture; ses valeurs et ses difficultés. L’Iraq comme les USA. Vouloir leur faire tout abandonner pour entrer dans un nouveau système, religieux ou politique, c’est non seulement impossible à réaliser, mais c’est encore un manque de respect des autres, et, j’ose dire, un manque d’amour.

La conversion prônée par certains mouvements religieux m’apparaît comme rapide, immédiate, et presque facile.

Si l’appel des évangiles à se convertir, c’est ramener les autres dans le droit chemin (droit chemin qui comme par hasard est notre chemin!), alors la parole biblique ne dit rien de plus que nos paroles très humaines. Et ces dernières montrent rapidement leurs limites. À l’image des politiques US au Proche Orient ces 30 dernières années.
  

Mais en vérité, que dit la Bible au sujet de la conversion?

On voit assez vite ce qu’elle n’est pas. La conversion n’est pas l’expérience soudaine et bouleversante qu’un autre a raison et que j’ai tort. Seul le Christ peut se targuer d’être dans la pleine vérité.

La vraie conversion, au contraire, c’est un élan de vie qui me saisit en profondeur – et rarement en une seconde! C’est un renouvellement de toute ma personne, intense et profond, qui part de mon cœur.

La conversion, c’est une réponse qui m’est donnée à des questions essentielles que je me pose depuis longtemps. Elle prend naissance dans un contact humble et vrai, pas dans une attitude conquérante.

La conversion, c’est une ouverture à une vision renouvelée du monde, et de soi, et des autres. Un regard neuf qui entraine souvent des remises en question de ce qui nous entoure et de ses lois. Voire à des remises en question de soi-même!

La conversion ne s’ordonne donc pas par décret. Jean Baptiste  au Jourdain, comme Jésus, au début de son ministère, proclament: «Le Royaume de Dieu s’est fait tout proche, convertissez-vous et croyez en l’évangile!».

C’est un appel, et non un commandement. Et c’est parce que Dieu s’est approché de nous jusqu’à nous toucher que Jésus et Jean peuvent nous y inviter. Sachant que seul notre Père du Ciel pourra juger si nous y avons acquiescé selon Sa volonté.

Ni Jean Baptiste ni Jésus ne sont des conquérants. Leur seule force, c’est la Parole qui les habite. Ils vivent une existence précaire, qui s’achèvera d’ailleurs dans la violence et le meurtre.

Dernière précision: la conversion qu’ils prêchent n’est jamais définitive, jamais atteinte une fois pour toutes. Elle ne cesse jamais de se poser des questions. À l’image de notre Eglise, qui se veut toujours à réformer, la conversion est toujours à recommencer, à vivre à nouveau. Nous sommes appelés à ne jamais cesser de nous convertir, de revenir à Dieu, selon l’expression du prophète Joël. De nous réorienter vers Dieu, dont on ne connaîtra jamais tout, bien sûr!

N’est pas converti qui veut. Ne convertit pas les autres qui veut! D’ailleurs, je ne peux pas convertir quelqu’un sans me mettre, réellement et sincèrement, à l’accueillir; à l’écouter, tel qu’il est; à l’aimer. Et, du coup, sans me mettre à changer, moi aussi, avec lui.
  

Permettez-moi à titre d’exemple de vous conter deux situations que j’ai vécues personnellement.

La première, c’est lorsque je suis allé passer une année en Afrique, comme étudiant. J’y ai rencontré des chrétiens blessés par des attitudes missionnaires conquérantes et simplistes, du type «Vous êtes dans l’erreur, nous vous apportons la vérité».   

Mais j’ai surtout découvert, chez ces Africains, des richesses de foi, d’imagination, de solidarité, et même de solidité dans la relation avec Dieu bien supérieures à ce que j’avais constaté en Europe.

À la fin de mon séjour, c’est moi qui avais changé, bien davantage que les personnes que j’y avais rencontrées. Et si aujourd’hui ce genre d’affirmation est presque banal, c’était une  nouveauté à l’époque, soit en 1974.
  

La seconde situation m’a touché dans ma première paroisse. À côté de l’Eglise réformée, il y avait une communauté très confessante qui s’appelait «Assemblée Evangélique des frères». Des chrétiens plutôt bouillants dans la foi. Ils se voyaient plusieurs fois par semaine et n’avaient pas de pasteur, ils présidaient leurs cultes eux-mêmes, chacun leur tour.

Lorsque je suis arrivé dans la paroisse, je me suis mis à prêcher ce que j’avais appris en faculté. À savoir que, par exemple, bien des récits de l’Ancien Testament n’étaient pas historiques, comme celui d’Adam et Eve, mais qu’ils étaient porteurs d’une vérité imagée, symbolique.

Apprenant cela, les membres de l’Assemblée Evangélique en ont déduit que je n’étais pas converti. Et dès lors ils se sont mis à prier pour demander ma conversion!

Je n’ai pas l’impression d’avoir beaucoup changé de théologie. Pourtant, dix ans plus tard, j’étais devenu ami avec le leader de cette communauté. Et nous nous sommes associés, l’Assemblée des frères et la paroisse réformée, pour vivre une grande campagne d’évangélisation, l’Action Vie Nouvelle. Puis nous avons encore organisé des études bibliques en commun, croyants des deux bords. Je me suis retrouvé à animer un groupe de prière composé uniquement de membres de l’Assemblée Evangélique, tandis que leur leader faisait de même avec un groupe de réformés.

Il me semble évident en y repensant que nous avions tous changé, que nous nous étions tous convertis à une vérité supérieure. Merci!
  

N’est pas converti qui veut. Ne convertit pas les autres qui veut. Cela vaut sans doute autant pour la foi que pour la politique. Pour nous humains, la vérité n’est jamais absolue, elle est relationnelle, et elle se cherche toujours. Elle se cherche d’ailleurs bien mieux à plusieurs.

C’est encore Hubert Védrine qui disait, en parlant de la démocratie, que «la conversion, ce n’est pas du café instantané»!

Amen                                          


Jean-Jacques Corbaz