Le Dieu qui ne fait pas concurrence...
Ce week-end, j'ai franchi la porte d'un tiers-lieu chrétien niché dans une rue de Lausanne, sans trop savoir ce que j'y trouverais. Je m'attendais, je l'avoue, à ce que j'ai si souvent rencontré dans les lieux religieux : une politesse un peu raide, une chaleur de façade, cette vague impression d'être évalué avant d'être accueilli.
Ce fut tout le contraire. La directrice m'a reçu comme on reçoit quelqu'un qu'on attendait, sans programme caché. Autour d'elle, des frères et des sœurs donnaient leur temps aux plus modestes avec une simplicité qui ne cherchait aucun témoin. Je me suis surpris à penser que si l'on voulait savoir à quoi ressemble l'Évangile hors des livres, il suffirait peut-être de venir s'asseoir là une heure.
Le centre porte le nom de Maurice Zundel. J'ai appris que la directrice l'avait connu. Ce prêtre de la paroisse voisine, né à Neuchâtel en 1897 et mort à Ouchy en 1975, connaît aujourd'hui un regain d'intérêt étonnant, notamment chez les jeunes. On a dit de lui qu'il se tenait au croisement des théologies protestante et catholique, de la philosophie existentielle et du personnalisme. Voilà qui n'est pas un programme de campagne. Pourtant, quelque chose chez cet homme parle à une génération qui a déserté les bancs d'église.
J'ai cherché pourquoi, et je crois que la réponse tient en une phrase : Dieu n'est pas le rival de l'homme.
Je mesure à quel point cette phrase aurait soulagé l'enfant que j'ai été. J'ai grandi avec l'idée, jamais formulée mais partout respirée, que Dieu et moi étions engagés dans une sorte de partie à somme nulle. Pour que Dieu grandisse, il fallait que je diminue. Chacune de mes envies était suspecte, chaque désir un territoire à rendre. Obéir, c'était renoncer à soi. Et quand je regardais les croyants les plus fervents, je voyais parfois des gens éteints plutôt que des gens épanouis. Je me demandais si la sainteté exigeait de devenir moins vivant.
Zundel renverse la table. Le Dieu qu'il décrit n'est ni monarque ni pharaon, ce n'est pas un souverain dont la gloire se mesurerait à la soumission de ses sujets. Et la raison qu'il en donne m'a frappé par sa cohérence : elle est dans la Trinité. Si Dieu est Père, Fils et Esprit, alors il n'est pas solitaire. Il n'est pas un dictateur cosmique qui aurait besoin d'adoration pour combler un manque. Le Père n'est que regard vers le Fils, et le Fils regard vers le Père, dans une circulation de don où personne ne retient rien. Un Dieu qui ne possède rien et ne jalouse rien ne peut pas entrer en concurrence avec nous.
Cela change tout, y compris l'endroit où on le cherche. Si Dieu n'est pas un surveillant posté « dehors », il peut habiter au plus intime. Zundel parle d'une inviolabilité intérieure dont Dieu serait la source et le garant. Il ne s'impose jamais. Il attend, avec une patience qui me déconcerte, que nous consentions à le laisser vivre à travers nous. La rencontre avec lui ne détruit pas le moi : elle le délivre de son égoïsme pour le conduire vers ce qu'il est réellement appelé à être.
Une phrase résume cela mieux que mes commentaires : si l'on a parfois présenté Dieu comme l'adversaire de l'homme qui devient responsable et libre, Zundel nous rappelle que l'expérience même de l'homme est le chemin où Dieu atteste sa présence.
Je repensais à tout cela en quittant le centre, sous le ciel gris de Lausanne. L'accueil que j'avais reçu n'était pas une technique ni une stratégie d'évangélisation. C'était l'expression naturelle d'une conviction : Dieu ne cherche pas à nous réduire, et ceux qui le suivent n'ont donc pas à se faire petits pour qu'il soit grand. Ils peuvent donner, parce qu'ils ont d'abord reçu sans rien perdre.
Je n'ai pas tout résolu. Il reste des textes difficiles, des silences de Dieu, des questions que Zundel lui-même n'a pas toutes closes. Mais j'ai senti, ce week-end, ce qui arrive quand une théologie cesse d'être un tribunal pour redevenir une invitation. Et je me suis demandé combien de personnes, aujourd'hui, restent loin de la foi non parce qu'elles rejettent Dieu, mais parce qu'on leur a présenté un rival.
Et si le Dieu qu'elles refusent n'était justement pas celui-là ?
Philippe Tarabon
