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dimanche 30 juin 2019

(Pr) La “tartine au péché", pour les enfants... de Dieu?!

Prédication du 30.6.19

Lectures bibliques: 1 Jean 3, 1-3; Matthieu 12, 46-50

Il y a bien des années, un missionnaire arrivait chez les Inuit, dans le grand Nord. Ce pasteur leur parla de Dieu et de Jésus. C’était la première fois que l’évangile était annoncé dans ces banquises.

Les Inuit furent émerveillés par cette religion, savez-vous pourquoi? Parce que les chrétiens appelaient Dieu “leur Père”.

Cette surprise étonna beaucoup le missionnaire; il était tellement habitué à prier le “Notre Père” qu’il ne réalisait plus vraiment à quel point c’était révolutionnaire!

“Oui, dirent les Inuit, on nous a toujours parlé d’un dieu qui fait peur, qui gronde et qui punit. Mais un dieu qui est notre père, dont nous sommes les enfants, alors ça, c’est merveilleux, c’est extraordinaire!”
  


J’aime cette histoire, à cause de la surprise des Inuit. Et à cause de celle du missionnaire! Est-ce que nous ne sommes pas souvent comme lui, habitués à appeler Dieu notre Père, trop habitués pour en sentir toute la force? Serions-nous “vaccinés” contre les mots qui disent l’amour paternel de Dieu, au point de ne plus réaliser ce que ça implique comme tendresse; comme désir; comme responsabilité; comme envie de faire grandir?

Oui, tout l’évangile, toute la vie et l’oeuvre de Jésus veulent dire au monde la passion du Créateur pour chacun(e); sa volonté de paix, de "res-paix" même, pour tou(te)s; et ses promesses. Alors que la terre entière avait une «sainte frousse» de ses divinités, Dieu, lui, souhaite bannir en nous toute peur d'une punition, avant ou après la mort; il rêve de vivre avec nous des relations tissées de confiance (confiance, c'est ce que veut dire le mot «foi»), tissées de liberté.

Nous avons, durant des siècles, entendu des sermons qui nous exhortaient à la responsabilité; à l’amour du prochain; à croire en Dieu... Et c’était juste, c’est sûr! Aussi juste que de dire qu’une bonne voiture doit avoir des roues!

Mais aujourd’hui, dans ce temps de Pentecôte, la Bible nous dit que d’abord, Dieu nous aime; que d’abord, Dieu est responsable de nous; qu’il éprouve pour nous: tendresse, émotion, désir; envie de faire grandir; confiance; donc foi! Et tout cela, dans notre image de la voiture, tout ça c’est le moteur, qui fait tourner les roues!
  

Un chrétien sans amour, sans responsabilité, sans justice, c’est comme une auto sans roues, bien sûr! Mais un chrétien qui n’est pas, avant tout, enraciné dans l’amour de Dieu, dans son affection paternelle, dans son pardon, c’est comme une voiture sans moteur!

Bon, une voiture sans moteur, ça peut rouler: à la descente! (comme le char noir d’Abram du Champ-des-Pierres). Mais à la première montée, à la première difficulté, ça pose problème!

Nous, chrétiens, nous aimons parce que Dieu nous a aimés le premier, en Jésus Christ. Parce que le Saint-Esprit a fait de nous des enfants de Dieu. D’abord, avant de nous demander quoi que ce soit, le Créateur nous adopte. Comme le font les parents: bien avant de rien demander à leur enfant, ils lui en donnent,  des choses, en nourriture; en confort; en affection; en sécurité...

Dieu fait de nous ce qu’aucune autre religion n’a jamais fait, auparavant: il se lie avec nous d’un amour infini. Et il fait de nous ses héritiers; ses fils et ses filles.

Car, nous l’avons entendu: nous sommes maintenant déjà des enfants de Dieu, effectivement, puisque nous croyons en lui. Nous n’avons rien à faire pour mériter ce titre; il n’y a pas de condition; pas de petites lettres dans le contrat; pas de prières à réciter, ni de bonnes oeuvres à accomplir; aucune démarche à mener, comme chez les témoins de Génova de François Silvant. C’est gratuit!
  

Nous sommes aujourd’hui enfants de Dieu, et nous deviendrons encore bien plus, quand le Christ reviendra faire toutes choses nouvelles: nous le verrons tel qu’il est, face à face. Plus rien ne nous séparera de sa clarté, de son bonheur et de sa paix. Nous vivrons avec lui dans une proximité parfaite.

Et c’est cette espérance, dit la première lettre de Jean, c’est cette espérance qui nous rend purs. C’est-à-dire: c’est cette espérance de vivre avec lui dans une proximité parfaite qui nous aide à être meilleurs, dans notre vie de tous les jours. Puisque nous sommes non seulement enfants de Dieu, mais ses héritiers, ceux qui deviendront presque lui-même, alors nous pouvons vivre déjà avec assurance, ici-bas. Avec confiance. Dieu s’est lié avec nous pour la Vie; je veux dire: pour la vie éternelle!

C’est ce moteur-là qui fait tourner nos roues. Et c’est pourquoi le passage de la première lettre de Jean que nous avons entendu continue par un immense développement sur le péché et sur l’amour pour nos frères et soeurs.

J’ai hésité, et j’ai finalement renoncé à demander à Yves Bornick de vous lire la suite de nos versets. Car cette insistance sur la morale et le péché passe très mal aujourd’hui. Il y a quelques années, j’avais proposé ce passage à un groupe de collègues pour leur prédication. Mais ils ont tous hurlé “Non, ça va culpabiliser les gens, toutes ces mentions du péché!”.
  

Avec vous, pour vous, je relève le défi! Je pense que ces “tartines au péché” sont indigestes, évidemment, à condition qu’on ait oublié le moteur, avant de penser au travail des roues; si on demande d’aimer, d’aider, de devenir solidaire, sans d’abord mettre en évidence la paternité de Dieu, son pardon, son amour; alors, c’est insupportable!

Mais si le moteur du Père céleste tourne rond pour nous, alors la culpabilité nous est enlevée! La passion de Dieu pour nous est si forte qu’elle efface tous nos manquements. C’est la grâce.

Ecoutez la superbe manière avec laquelle en parle cette prière de Jacques Leclerq:

“Un jour, je viendrai devant toi, Seigneur, et tu liras sur mon visage toute la détresse, tous les combats, tous les échecs des chemins de liberté. Et tu verras tout mon péché.
Mais je sais, mon Dieu, que ce n’est pas grave, le péché, quand on est devant toi. Car c’est devant les hommes qu’on est humilié. Mais devant toi, c’est merveilleux d’être si pauvre, puisqu’on est tant aimé. Puisqu’on est pardonné, gratuitement!
Un jour, je viendrai vers toi. Et dans la formidable explosion de ma résurrection, je saurai enfin que la tendresse, c’est toi. Que ma liberté, c’est encore toi.
Je viendrai vers toi, mon Dieu, et tu me donneras ton visage.
Père, j’ai tenté d’être un homme. Et je suis ton enfant!”

Jacques Leclerq

  
L’évangile ne nous invite donc pas à croire en un Dieu magicien, qui voudrait éluder les lois physiques universelles qui régissent nos vies. Mais en un Père qui travaille dans nos coeurs par amour passionné. Et vous voyez qu'on répond déjà, ici, à une de ces objections qu'on entend tout le temps: pourquoi Dieu n'intervient-il pas contre les drames de la terre?

La réponse, étonnante, est donc là: parce qu'il est solidaire! Parce qu'il refuse d'être plus fort que nous. Parce qu'il ne veut pas de lois physiques à géométrie variable, pas de chouchou, pas de passe-droit ni de privilège. Juste de l’amour.

Il préfère souffrir avec nous. Il préfère même mourir avec nous. Elle est là, sa passion!

En ce jour de fête, vos Eglises n'ont aucunement le désir de vous faire la morale. Bien au contraire! Elles souhaitent surtout vous dire la stupéfiante relation que Dieu rêve de vivre avec nous, pour nous: un amour fou, qui se donne jusqu'à la mort tant il nous respecte. Un élan du coeur qui bouleverse tout sur son passage.



Un dernier mot. Si vous osez, lisez quand même chez vous la fameuse “tartine au péché”; dans 1 Jean 3 jusqu’à la fin du chapitre. Elle insiste sur l’amour pour les frères et soeurs. Eh oui, quoi de plus normal, si nous sommes enfants de Dieu, que de nous aimer fraternellement?

Mais attention: aimer son frère, ce n’est pas la même chose que d’aimer son prochain. Le frère, dans notre épître, représente le membre de la même communauté chrétienne. Locale. Le paroissien de la même paroisse.

Vous n’avez pas attendu cette prédication pour savoir que Dieu nous demande d’aimer les humains, surtout les plus fragiles. Mais notre passage, aujourd’hui, nous invite à faire un gros plan sur nos relations les uns avec les autres, dans cette paroisse. Comment les vivons-nous, ici, à Vuarrens; à Bercher; à Pailly; bref, dans nos villages du Sauteruz - ou bien là où vous habitez, vous qui me lisez?


Vous le saviez, mais c’est sans doute bon de le rappeler parfois: aimer son frère, ce n’est pas seulement envoyer un paquet pour l’Afrique ou verser 100.- pour les victimes de la guerre en Syrie. C’est aussi, par exemple, ne pas dire du mal de son voisin!

Savez-vous qu’un de mes collègues, un jour, a été suffisamment “gonflé” pour proposer une action très concrète, dans son journal paroissial. Il a demandé à chacun(e) de s’abstenir, pendant toute la semaine, de dire du mal d’un autre membre de la paroisse...

Il paraît que la vie de la communauté en a été transformée.

Euh... pendant... en tout cas une semaine!
Amen

Jean-Jacques Corbaz   



(Co, Hu) Une belle farce à Vuarrengel

Il y avait un fois un paysan qu’on appelait « Abram du Champ des Pierres ». Il restait à Vuarrengel, dans la dernière maison à droite en montant Chollet. Les prés attenants ainsi que sa maison portaient ce nom de lieu-dit, ce qui avait fourni un sobriquet au héros de notre histoire (c’était un Fiaux d’Hermenches). (…)

Pour compléter le produit de ses quelques poses, il tenait un petit commerce d’épicerie dans une chambre derrière. (…) Sa femme, une Gonet du Praz-Folliet, débitait laine et fil, cassonade, clous de socques et le sel, car il avait aussi le débit de sel de l’Etat de Vaud. (…)


Venons-en à un soir sans lune, disons vers 1875. Notre Abram avait passé la soirée au cabaret (lisez Café du Cerf de Vuarrens), à côté de la Poste actuelle. Il rentrait chez lui avec une conception du monde nettement plus optimiste qu’en allant, due peut-être au sel qui donne soif… (…) Sur son chemin, bien sûr pas éclairé, il fait une rencontre imprévue: des jeunes du village faisant une farce.

Ici, une mise à jour s’impose pour les jeunes générations. En ces temps, souvenez-vous, pas de radio, téléphone, TV, ni même de journaux au village. Le soir, à part dormir, « aller aux filles » ou faire des farces, les jeunes s’ennuyaient.

Les farces n’étaient pas trop méchantes: pendant le sommeil des honnêtes gens et en grand silence, ils échangeaient les chevaux d’écurie, cachaient les ustensiles de la traite ou bien attachaient la brouette à fumier au fin coutzet d’un grand noyer. Ils allaient jusqu’à décharger un char de fumier tout prêt, à l’aguiller sur le toit des boîtons et à le recharger, sans oublier timon et maillons! La figure du patron, le lendemain matin, était un spectacle rare! (…)

Revenons à nos acteurs qui, surpris, s’observent dans le noir. L’équipe des farceurs, 5 ou 6, avait pris un « char noir » laissé devant une maison et allait le cacher bien loin.

Ici, il faut expliquer ce qu’était ce char noir, car il n’en existe plus. C’était un véhicule léger pour un cheval (…), peint en noir, qui servait pour le déplacement des personnes, et aussi pour les commissions à Echallens ou Yverdon. Chaque maison avait le sien.
  


L’attelage, à bras, s’arrête, prêt à détaler. Mais Abram comprend tout et, sentant sa jeunesse lui remonter d’un coup, leur dit: « Je vais avec vous », ce qui rassure l’équipe, inquiète d’être découverte par un « vieux ». On le couche entre les ridelles, et l’équipage repart au galop en bas la route du Gros Fayard. Enfin, route est un grand mot: c’était un grand chemin, bien gravelé chaque printemps, et où les grosses pierres assuraient des secots constants avec un détertin à inquiéter les darys du Bois des Ecornaz. C’était en fait la voie de communication – importante en ce temps-là – entre Orbe et Moudon, avec un trafic de gros charrois à six chevaux.

Abram, couché sur le dos, est secoué comme un petit pois sur le crible. Il se met à rigoler, effet de l’euphorie, voir plus haut, et s’exclame en hurlant: « C’est pire que le chemin de l’enfer! »
 


Pour comprendre Abram, il faut remonter dans l’Histoire vaudoise. Il y avait alors à peine 20 ans que le train passait à Chavornay (première ligne vaudoise, entre Bussigny et Yverdon, en 1855). Le choix du tracé de la voie avait fait l’objet de discussions passionnées dans les communes. Celles du Gros-de-Vaud n’en voulaient pas ; un slogan « contre » disait même que c’était là « le chemin de l’enfer ». Pourtant, celles du bas l’acceptèrent; et c’est pourquoi, paraît-il, il n’y a pas de gare à Vuarrengel! (…)
  
Notre équipage, toujours emballé, traverse le bois ; salue au passage les Mottettes endormies; et arrive au ruisseau du Buron qui coule paresseusement sous le pont de pierres. Descendant jusqu’à l’eau par le pré à Flaction, on plante le char au milieu du courant.

En rentrant au village à travers prés et bois, les jeunes « semèrent » Abram, qui soufflait épais. Cependant, il retrouva tout son acouet pour jurer et tempêter en arrivant chez lui: son char noir, qu’il avait laissé devant la grange, n’y était plus. Il l’avait lui-même accompagné jusqu’au ruisseau !

Ne trouvez-vous pas que c’était une belle farce, puisqu’on en parle encore aujourd’hui ?



 

William Gonet, paru dans l’Echo du Gros-de-Vaud vers 1990,
transmis par JJ Corbaz



dimanche 23 juin 2019

(Co, Pr) David et Saül, une déchirure qui raccommode

Narration du 23 juin 2019 - David et la violence (1 Samuel 24)


Lectures: Esaïe 9, 1-6; 2 Corinthiens 5, 17-20; Matthieu 5, 43-45


L’histoire pourrait commencer comme un film d’action: les deux hommes se regardent, mâchoires serrées, l’oeil noir... Tous deux transpirent. À cause de la chaleur, mais aussi parce qu’ils sont tendus à l’extrême, chacun guettant la réaction de l’autre. Prêts à dégainer, à se voler dans les plumes comme deux coqs agressifs!

Derrière eux, leurs troupes attendent, en retenant leur souffle. L’air est moite. David n’entend que la respiration de son ennemi, bruyante, un peu rauque. Est-ce qu’il a peur? se demande David. Avec une telle armée sous ses ordres?!? Est-ce qu’il essaie d’évaluer les forces en présence? On dirait... on dirait qu’il cherche à mettre de l’ordre dans son esprit.

David a envie de fermer les yeux. De prier. Et... de se souvenir. C’était presque aussi oppressant, quand il s’était battu contre le géant. Comment avait-il fait alors? Il n’avait pas réfléchi. Heureusement d’ailleurs, car sinon il se serait enfui! À toutes jambes! Il n’avait pensé à rien, à rien d’autre qu’au lion qu’il avait tué d’un coup de fronde, pour protéger son troupeau. Il avait fait les mêmes gestes, exactement. Machinalement, comme si quelqu’un d’autre le dirigeait depuis l’intérieur.


C’est ainsi qu’il avait gagné. Abattu le géant Goliath, le champion des Philistins! La gloire, tout soudain! La renommée, enflammée! - La gloire, oui, mais aussi le début de la peur! Et des manoeuvres par derrière, des jalousies de la cour, des coups tordus et compagnie! - Tout ce qui l’avait amené là, à se cacher dans cette caverne, à Eïn-Guédi. Et puis à se montrer, en position de faiblesse, à Saül, qui le recherche, à Saül qui veut le tuer, à Saül son pire ennemi!

Après la victoire sur les Philistins, le peuple, fier et insouciant, avait célébré en chantant. Ils reprenaient sans fin: “Saül a tué ses mille, et David ses 10 000!!” On l’avait porté en triomphe, et les plus fous disaient déjà, d’un ton exalté, qu’il ferait un bon roi! Un tout bon! Un meilleur roi peut-être que Saül!?

La légende s’amplifiait. À la tête d’une division de l’armée royale, le jeune berger avait volé de victoire en succès, et l’imagination populaire avait fait le reste. “Saül a tué ses mille, et David ses 10 000!!”

- Mmh Dix fois plus que moi! Moi, son chef, son roi! Aurait-il déjà oublié, mon peuple, tout ce que j’ai fait pour lui: les Philistins, toutes ces années de guerre?
  


Comme une pourriture, la jalousie s’était mise à ronger le coeur de Saül:
- Mais qu’est-ce qu’il a de mieux que moi? Oui, il est jeune, il est beau. Les gens l’adorent. Pourtant, c’est moi que Dieu a choisi, pour régner sur son peuple; c’est moi, et pas lui!

Saül avait mal. Mal à sa couronne, et peut-être même mal à sa foi. Mal à son culte. Les regards admiratifs que les filles de Jérusalem lançaient sur David devenaient pour Saül des insultes. Même ses enfants Mical et Jonathan ne voyaient de beau que ce jeune berger frondeur.
Trop, c’est trop! Et un jour que David chantait une de ces chansons modernes qui lui couraient sur le fil, Saül avait vu les yeux de Mical, tout ronds, émerveillés, béats...
- Oh non, ma fille, pas toi!

Saül avait disjoncté. Empoigné sa lance, et... essayé de transpercer le jeune coq! Lequel avait évité le coup, comme par miracle. Puis s’était enfui, loin dans la montagne...
 


Depuis régnait la guerre civile. Le pays s’était divisé en deux: d’un côté les partisans du vieux roi, les loyalistes; et de l’autre,  la bande à David, les fougueux, les têtes brûlées.

Guérilla; échauffourées à coups de pierre, à coups d’épées; razzias, pour se ravitailler... La violence était montée; avec l’angoisse et la peur; la colère et la haine. Espions, délations... Tous les coups étaient “bons”.

Jusqu’à cette rencontre, enfin, devant la grotte, à Eïn-Guédi. Harassée par la poursuite, la bande à David s’était réfugiée au fond de la caverne, pour souffler un peu et panser ses blessures. Elle savait l’armée royale sur ses talons.

Mais voilà que, sans le savoir, Saül s’était arrêté au même endroit. Pile devant la grotte, il avait ordonné une pause. Un besoin naturel, comme on dit. Le roi s’était isolé derrière un rocher, juste à l’entrée; s’était accroupi (joli terme des Anciens pour parler d’autre chose, que vous devinez!); il s’est retrouvé là seul, sans défense, à quelques mètres de son mortel ennemi!
  
Les compagnons de David se sont dit que la chance avait tourné. Ils l’ont poussé en avant: “Va-s-y, il est à toi, Dieu le livre entre tes mains! C’est la fin de nos persécutions!”
  


La belle occasion a fait frissonner le jeune chef de guerre. Mais alors c’est un combat intérieur qui s’est engagé dans son coeur: Tuer celui que Dieu a choisi pour régner sur Israël? Mais c’est céder au piège, au cercle vicieux de la violence... Pourtant: c’est aussi  la fin de tous mes ennuis. Il ne me voit pas, un seul coup suffira. Si souvent nous avons prié le Seigneur qu’il nous délivre de ce roi paranoïaque...

David s’est levé, doucement; doucement... sans bruit... Il s’est approché... à pas de chat... Et soudain, vif comme un serpent qui mord, a sorti son épée et... coupé un morceau du manteau de Saül.

Saül qui n’a rien vu, rien senti. Qui s’est levé, royalement  soulagé (!) - et qui a rejoint ses troupes. Pendant que David,  dans le silence de la caverne, David affrontait le regard de ses compagnons fâchés, qui n’avaient rien compris. Qui le traitaient intérieurement de lâche, de faible... Qui s’apprêtaient à jaillir de l’ombre pour attaquer le roi à sa place.

Alors, David s’est relevé. Il s’est interposé entre les deux armées. Lentement, le coeur battant, il est sorti de la grotte, jusqu’en plein soleil. Face à Saül, face à l’armée royale qui le traquait, ébloui de lumière, il a appelé:
- Majesté!?  ...  Majesté!?

Saül s’est retourné, surpris.
- Majesté! Pourquoi écoutes-tu les mauvaises langues qui te disent que je te veux du mal? Regarde: tout-à-l’heure, à l’entrée de la caverne, je te tenais au bout de mon épée. Vois ce morceau de ton manteau... J’aurais pu te tuer. Mais j’ai dit: non! Non, jamais je ne porterai la main sur mon roi!


 

 

Et voilà pourquoi les deux hommes se regardent maintenant, crispés; en sueur... Prêts à dégainer. Sous les yeux de leurs troupes, qui retiennent leur souffle... Un seul geste de Saül, et: c’est la tuerie, effroyable!

Le roi ouvre la bouche. Il va donner des ordres. Ses lèvres bougent, mais aucun son n’en sort... Ses joues brillent, des perles de sueur coulent, mais... mais non, ce... ce sont des larmes?! Saül pleure!?

- David, c’est toi? David...
L’émotion l’empêche d’en dire davantage. Puis il se reprend:
- David, tu es plus juste que moi. Je t’ai fait du mal... et toi... Tu m’as épargné!”

Dans les rangs des deux armées, on sent la tension qui tombe. Les mains se décrispent. Les soldats reposent leurs armes. Et chacun peut voir une colombe qui survole paisiblement la caverne d’Eïn-Guédi, ses rochers, ses ombres...

D’habitude, quand le roi rejoint son gibier, il n’a pas de pitié. Quand un chef d’armée tient son ennemi au bout de son épée, il ne le laisse pas continuer tranquillement son chemin... Aujourd’hui, pense-t-on, aujourd’hui la bonté, l’espoir de paix sont plus forts que la haine.

Je le sais, dit Saül à David, un jour, c’est toi qui seras le roi de ce peuple. Et un jour, bien plus tard, sur l’arbre des générations et des générations, un rameau portera le nom de Fils de David. On l’appellera Roi merveilleux, Conseiller, Dieu fort; Prince de la paix. Aux humains de bonne volonté, il proclamera: Heureux les créateurs de paix, ils seront appelés “enfants de Dieu”!
  


Maintenant, c’est David qui pleure. De joie; de soulagement. Et là-haut, encore, c’est même Dieu qui pleure. Heureux que sa volonté soit faite, sur la terre...

Mais il le sait, mais nous le savons: il restera encore des milliers, des millions d’occasions où, là aussi, la paix se jouera sur... un souffle... une obéissance...

Saurons-nous, comme Saül, comme David, la saisir?
...
...

Amen
                   
Jean-Jacques Corbaz 


dimanche 2 juin 2019

(Po, Li) Quand tu voyages



Tu aimes pourtant rire et tu pleures souvent
De nous voir avoir peur de n’être que nous-mêmes,
Tu poses dans les rues tes yeux sur les passants
Et tes yeux sont pareils au bon grain que tu sèmes.

Quand tu voyages,
Où t’en vas-tu, dans quel pays,
Quand tu voyages, dis
Pour avoir l’air d’aimer la vie ?

La nuit de nos regards, tu la voudrais lumière,
Les larmes de nos joues, tu en fais des cristaux
De neige ou de tendresse au-delà des frontières,
Et tu nous aimes tant que ça brûle ta peau.

Quand tu voyages,
Où t’en vas-tu, dans quel pays,
Quand tu voyages, dis
Pour avoir l’air d’aimer la vie ?

Adieu, Voleur de haine, on rêve que peut-être
Bientôt tu reviendras nous voir de l’infini.
Mais quand un homme prie ou qu’un enfant va naître,
Je me demande si tu es vraiment parti.

Quand tu voyages,
Où t’en vas-tu, dans quel pays,
Quand tu voyages, dis
Pour avoir l’air d’être la vie ?

Jacques-Emile Deschamps

(Po, Li) Ecoute, Regarde, Respire…



 

Ecoute,
Il y a dans le monde un frémissement clair,
Regarde :
Tout ce Dieu fait, prêt à danser de joie,
Respire large,
La foule du printemps, en route vers l’été, gonflée d’une forte espérance,
Ouvre tes mains,
Une force d’En Haut t’anime et te soutient,
Le Christ vivant en toi est un trésor!


Il porte nos silences, précède nos partances,
Et sur nos peurs qui rôdent, il vient rouler la pierre!
Il veut filer l’étoile au creux de nos nuits chaudes
Pour qu’un nouvel hiver ouvre un nouvel été.


Ecoute… Regarde… Respire :
Depuis Pâques, l’Homme qui aime ouvre pour nous l’éternité!


Jean-Jacques Corbaz



(Pr) Les quatre siamois de Pâques

Prédication du 2 juin 2019  -  Religion - poésie

Lectures bibliques: Actes 1, 1-11, Genèse 1, 27-28


Nous vivons, ces jours, le temps des fêtes.

- Comment? m’a-t-on dit. Les fêtes? Mais non! Le temps des fêtes, c’est vers Noël et Nouvel-An. Ou alors Pâques, à la rigueur.
 


Je vous le concède: si c’est la fréquentation des cultes qui fait la fête, euh... alors, je suis à côté de la plaque! Les Rameaux; Noël... sans parler des mariages et des services funèbres, tout ça dépasse   de loin les affluences de ces quelques jours de mai et juin; ces quelques jours dont l’utilité première est, pour beaucoup de nos contemporains, d’offrir quelques congés supplémentaires. Congés qui remplissent les routes et vident les églises...

Pourtant, la Bible insiste: pour elle, l’événement central de l’évangile, c’est Pâques. Voire la double Pâque de Vendredi saint et de la Résurrection. Et même, chez Luc, la quadruple Pâque de Vendredi saint, de la Résurrection, de l’Ascension et de Pentecôte:  (1) la mort de Jésus; (2) le fait que, malgré sa mort, mystérieusement, il est pourtant toujours vivant; (3) il vit ailleurs que dans notre monde, dans une autre dimension; et (4) même s’il n’est plus là, concrètement, eh bien il reste infiniment proche, et il continue de nous insuffler sa force et son espoir. Vendredi saint, Pâques, l’Ascension et Pentecôte: quatre fêtes qui relatent le même évènement, vu sous quatre angles différents; qui nous proposent le même message, sous quatre formes distinctes.

Ce message, je le résume ainsi: Jésus de Nazareth, c’est le Christ, le Seigneur. Il ne vit plus à côté de nous, sur notre terre; mais il est toujours présent, tout proche de nous. Il continue de nous aimer et de nous soutenir; mais différemment.

Les événements de cette quadruple Pâque changent notre relation avec lui, du tout au tout. Ainsi que notre rapport avec Dieu. Ils nous posent par conséquent la question fondamentale de notre relation avec notre Père du Ciel. C’est-à-dire notre religion, la manière dont nous sommes reliés aux réalités divines.
  

Dans les temps les plus reculés, c’est surtout par la peur que nos ancêtres étaient en relation avec le divin. Tout ce qui les impressionnait, tout ce qu’ils ne comprenaient pas, c’était ça qui les rattachait aux dieux. Le feu; la foudre; la beauté; la naissance; la mort... Tout ce devant quoi ils se sentaient infiniment petits.

Pour essayer d’apprivoiser ces forces supérieures, les premiers humains ont développé des rites. Des gestes, des paroles qui voulaient se concilier, voire amadouer les dieux. Prières; sacrifices; chants; danses; offrandes; dessins...

C’est ainsi qu’est née ce qu’on appelle la liturgie. C’est-à-dire l’ensemble de ce qui est exprimé dans les cérémonies religieuses, par la voix ou par tout autre moyen de communication.

Or, pour bien fonctionner, une liturgie a besoin de deux choses contradictoires: il faut d’une part qu’elle soit la même de cérémonie en cérémonie, d’année en année, pour que les fidèles s’y retrouvent, pour qu’ils puissent s’inscrire dans le rite, et y adhérer. Mais il faut aussi, d’autre part, que cette liturgie soit créative, et créatrice. Elle a sans cesse besoin de poètes, c’est-à-dire de créateurs, pour l’actualiser. Pour qu’elle parle à son époque. Pour chanter le sacré tel qu’il est ressenti et vécu au jour du culte. Il faut, autrement dit, que ce qui est exprimé ne soit pas de vaines redites, un “patois de Canaan”. Mais que cela résonne profondément aux oreilles des acteurs de la cérémonie.

C’est ce mouvement que nos quatre siamois (Vendredi saint, Pâques, l’Ascension et Pentecôte) veulent stimuler. Aujourd’hui comme il y a 2000 ans!
  

Savons-nous, en notre temps, prier, chanter de manière créative, et qui rejoigne nos contemporains? De même bâtir des cathédrales; témoigner de notre liberté spirituelle; dire merci; exprimer nos craintes et nos sérénités... tout cela dans un souffle qui parle pour aujourd’hui? Est-ce que notre Eglise le sait? Vaste programme, comme disait le général!

Et puis, est-ce que nous savons faire cela, non pas comme les hommes des cavernes, à coups de “trucs” pour exorciser leurs peurs, mais: comme des poètes de Pentecôte, ouverts au vent nouveau de Celui qui veut nous rejoindre, en tout lieu et en tout temps, pour éclairer notre chemin, pour que nous sachions bien que jamais il ne nous laissera tomber?

Et enfin, est-ce que nous saurons vivre tout cela, pourtant, (O gageure!) de manière à ce que nos contemporains s’y retrouvent, qu’ils puissent s’inscrire dans le rite, à l’aise, et y adhérer? Cela même s’ils ne viennent au culte qu’une seule fois par année?

Notre grand Ramuz écrivait: “Rien n’est sacré naturellement. Mais tout le devient, ou peut le devenir, grâce au poète. Le poète fait retentir la poésie là où on pensait qu’elle ne serait jamais”.

La Genèse le disait déjà: Dieu nous a créés à son image, c’est-à-dire homme et femme; donc créateurs, ou poètes, c’est la même chose. Appelés à créer par amour. À devenir ceux qui prolongent son cadeau de vie et de tendresse: littéralement des pro-créateurs!
  

On a dit du poète que d’un pied il touche à la terre, et que de l’autre il regarde le ciel! C’est formulé de manière comique, mais c’est hyper-important: relier! Mettre en communication le monde d’En Haut avec celui d’ici-bas.

Que nos paroles, nos musiques; que nos fêtes; nos architectures; nos binettes même (!) aident à faire passer le souffle du ciel sur la terre. Et fassent monter le courant de notre planète jusqu’à Dieu! Qu’elles aident à relier la sphère de l’absence du Christ avec la sphère de sa présence. Non pas les yeux fixés vers le ciel, mais plutôt tournés les uns vers les autres, en y reconnaissant une part de Jésus, qui se promène dans toi, incognito!

Je rêve que nous, croyants raisonnables, devenions donc plus enthousiastes de l’évangile. Savez-vous que ce mot, «enthousiaste», veut dire étymologiquement «rempli de Dieu»? J’aime cette jolie phrase de Voltaire, qui écrivait il y a 250 ans: «N’est-il pas honteux que les fanatiques aient du zèle, et que les sages n’en aient pas?». Cela me semble tout spécialement vrai pour la foi chrétienne!
  

Oui, nous vivons, ces jours, le temps des fêtes. Parce que c’est la fête chaque fois qu’un être humain est soulevé; allégé; libéré; rendu poète; porté plus loin par le Souffle majuscule du Prince de la vie. Du Premier des vivants vraiment-vivants.

S’il est le premier, c’est qu’il y en aura d’autres, derrière lui! Ce sera toi, ce sera nous, ces créateurs de vie, de passion, de souffle. Dieu nous invite à devenir les maillons indispensables d’une chaîne de création, qui commence en lui et qui s’achèvera en lui!

Comme signe de cet appel, j’ai le plaisir de vous donner, pour conclure, une page blanche. Vous l’avez compris: elle vous offre de devenir poètes. Créateurs! Amen
 


Jean-Jacques Corbaz 

jeudi 30 mai 2019

(Bi, Li, Hu) Le mendiant "mendié"!


« Prière » après l’offrande


J’étais allé, mendiant de porte en porte, lorsque ton chariot d’or apparut au loin, pareil à un rêve splendide.

Mes espoirs s’exaltèrent et je pensai : c’en est fini des mauvais jours ! Déjà, je me tenais prêt, dans l’attente d’une riche aumône.

Le chariot s’arrêta là où je me tenais. Ton regard tomba sur moi et tu descendis avec un sourire. Je sentis que la chance de ma vie était enfin venue.

Soudain, tu tendis ta main droite et tu me demandas : « Qu’as-tu à me donner ? »

Ah, quel jeu étrange était-ce là, qu’un roi tende la main au mendiant et lui mendie quelque chose !? J’étais perplexe et confus.

Enfin, je tirai lentement de ma besace un tout petit grain de riz et te le donnai.


Mais quelle fut ma surprise lorsque, à la fin du jour, vidant mon sac à terre, je trouvai un tout petit grain d’or parmi le tas de riz.

Je pleurai amèrement en me disant : »Que n’ai-je pas eu le cœur de te donner tout ! »

   Rabindranath Tagore



(Pr) Un chemin pour le deuil. De Pâques à l'Ascension

Prédication de l’Ascension, 30 mai 2019

Une autre présence. Quand l'Ascension explique la résurrection

Lectures: Luc 24, 33-43; Luc 24, 45-53

L’Ascension, c’est d’abord l’histoire d’une absence. L’histoire d’un deuil, même. Voilà des disciples, des amis, que la mort de Jésus laisse comme orphelins; des croyants qu’il avait mis en route vers la pleine présence de Dieu, et qui soudain se sentent très seuls.

Et c’est pourquoi, pour bien comprendre l’Ascension, il nous faut parler en tout premier du deuil.
  


On le sait bien: le deuil est un long chemin. Quand on a perdu quelqu’un de proche, quelqu’un de cher, la blessure met beaucoup de temps à se refermer. Je ne dis pas “à guérir”, car souvent on ne guérit jamais. Je dis à se refermer, parce qu’on se blinde un peu. On se protège.

Mais il y faut du temps. Hélas, aujourd’hui notre manière de vivre à toute vitesse nous complique la tâche. Juste quelques heures pour pleurer; juste quelques jours pour les formalités administratives et des obsèques chronométrées... et puis, nous devons recommencer la course. La vie quotidienne reprend le dessus, avec son cortège de soucis et d’apparences à préserver. Alors, on enfouit notre deuil dans une boîte dont on referme solidement le couvercle, pour qu’il ne nous importune pas. On n’ose plus tellement parler de l’absent. On mène des conversations antalgiques ou des activités-pansement. Et on se retrouve seul(e), avec son chat ou avec une pile de dossiers...

Ainsi va la vie face à la mort... jusqu’au jour où ça craque, jusqu’au jour où nous devons réaliser, dans la crise, que le deuil à crédit, il se paie, tôt ou tard.

On ne joue pas impunément avec les rythmes profonds de notre humanité. Il faut neuf mois pour tisser un bébé, et il faut des années pour que grandisse l’enfant. On ne prend pas acte d’une séparation en 24 heures. Le chemin du deuil, tout comme celui de l’agonie, est un chemin de croix. Avec ses stations; ses stagnations aussi; et ses élans de pleurs, et ses révoltes, et ses colères, et ses temps de résignation. Envie de solitude... puis besoin d’être entouré et serré dans des bras amis. Sentiment d’abandon, puis de retrouvailles, toujours à reconquérir...
  


Le deuil est un chemin de quarantaine. Vous savez, ce nombre 40 a une signification symbolique très ancienne: on pense aux 40 ans d’Israël dans le désert, temps d’épreuve pour apprivoiser la liberté. On pense aussi aux 40 jours du déluge, ou à ceux de la tentation de Jésus. On se souvient encore du Carême, 40 jours avant Pâques. Eh bien, les disciples pour avancer dans leur deuil ont eu besoin de la même durée juste après, entre la Résurrection et l’Ascension.

La fête que nous célébrons aujourd’hui est donc une étape symbolique. Elle vient clore le temps des apparitions du Ressuscité. Elle ouvre l’étape suivante, celle d’une présence autre, non matérielle, et pourtant réelle.

Sachez-le, ces 40 jours où le Christ est apparu à ceux qui l’aiment n’ont pas été aussi simples et limpides qu’on le croit aujourd’hui. Ce temps a été étrangement partagé entre la joie - et la peur; entre le doute - et la certitude qui fraie sa route, la certitude qui dit: et si tout n’était pas fini?

Vous savez, ce n’est qu’après coup, ce n’est qu’avec le recul qui embellit le souvenir qu’on a représenté ce temps comme uniquement joyeux. Mais les apparitions du Christ ressuscité ont commencé par provoquer surtout des questions, et du désarroi. Les plus anciens textes bibliques en témoignent: il n’a pas été facile du tout pour les croyants de se familiariser avec cette nouvelle forme de présence.
 


Alors, dans ce processus, l’Ascension illustre deux choses: d’une part, elle est le moment inéluctable où il faut se séparer du corps de celui qu’on a aimé. Mais, d’autre part, l’Ascension est le signe d’une promesse, qui rend la vie possible, malgré la mort. Au coeur des endeuillés, cette certitude est murmurée, qui vient nous rassurer: “Je m’en vais, et pourtant je ne vous laisse pas seuls!” La présence du disparu n’est pas tarie, mais désormais, elle transparaît autrement, de manière nouvelle.

Vous savez, ceux qui nous ont quittés ne sont pas “arrachés à notre affection”, comme on le dit parfois. Au contraire, ils continuent de peupler nos jours et nos nuits, ils continuent d’habiter nos émotions et nos rêves, même si c’est bien sûr d’une manière différente. Ils sont souvent autant présents qu’avant, si ce n’est davantage, de par leur statut nouveau.

Comme le disait Jésus, “Je suis avec vous jusqu’à la fin du monde”. Cette parole fondamentale n’aura jamais fini de s’insinuer dans les tâtonnements de nos deuils.

L’Ascension est ainsi la célébration d’un énorme mystère, j’ai presque envie de dire: du Mystère majuscule, essentiel, de la foi chrétienne. Celui d’une présence qui ne ressemble à aucune autre. Nos défunts, comme Jésus, sont là, tout proches. Jésus, comme nos défunts, continue de vivre et d’agir à travers nos sentiments pour lui. Selon l’expression géniale de St-Exupéry, “on ne voit bien qu’avec le coeur, l’essentiel est invisible pour les yeux”.
  

L’Ascension, c’est d’abord l’histoire d’une absence; mais l’Ascension, c’est ensuite et surtout l’histoire d’une autre présence. Elle ne signifie pas séparation, mais mystérieuse communion. Elle marque la relation nouvelle qui s’instaure, désormais, entre le Christ et ses disciples.

Victorieux, vivant, le Ressuscité est pourtant invisible et discret; si discret que souvent, on a l’impression qu’il est absent, ou qu’il se désintéresse de nous. Puissant, glorieux, il est pourtant toujours en butte à l’opposition du monde; à l’égoïsme et au mépris. Agissant, semeur de joie, il a pourtant sans cesse besoin de nous pour que se concrétise sa bonté; comme un compositeur a besoin d’interprètes pour que sa musique devienne vivante!

Le Christ sort de scène, a-t-on dit; mais il continue d’influer sur le monde, à travers nous! Il nous passe le témoin: “À vous de jouer, maintenant! Ce n’est pas moi, nous dit-il, ce n’est pas moi la star de l’histoire. Moi, je vous ai montré que l’amour est plus fort que tout. Que les relations sont plus fortes que la mort physique. Dès aujourd’hui, c’est à vous d’occuper le devant de la scène, c’est à vous de vivre cet amour qui peut vaincre la mort”.
   


Au coeur de l’Ascension, comme au coeur de toute foi chrétienne, il y a donc cette interrogation et ce mystère, qui sont aussi un appel: comment puis-je, comment pouvons-nous rendre présent le Ressuscité dans notre monde? Quels signes puis-je, quels signes pouvons-nous donner de son intérêt passionné pour chacun(e)?

Sachons-le: sans nous, le Christ est impuissant pour réchauffer les coeurs et pour illuminer la terre. Il a besoin de nous pour que chantent son espoir, son respect de chacun(e), et sa vie malgré la mort. C’est ce que dira Pentecôte, juste après l’Ascension; suite logique de l’Ascension: Christ est en nous, il vit en nous, pour nous rendre mieux vivants!

 

Comme l’exprime aussi ce beau texte poétique de Jo Akepsimas, qui sera notre conclusion:

Il restera de toi ce que tu as donné.
Au lieu de le garder dans des coffres rouillés.

Il restera de toi, de ton jardin secret,
Une fleur oubliée qui ne s'est pas fanée.
Ce que tu as donné en d'autres fleurira.
Celui qui perd sa vie
Un jour la trouvera.

Il restera de toi ce que tu as offert
Entre les bras ouverts, un matin au soleil.
Il restera de toi ce que tu as perdu
Que tu as attendu, plus loin que les réveils,
Ce que tu as souffert en d'autres revivra.
Celui qui perd sa vie
Un jour la trouvera.

Il restera de toi une larme, tombée,
Un sourire, germé sur les yeux de ton coeur.
Il restera de toi ce que tu as semé
Que tu as partagé aux mendiants du bonheur.
Ce que tu as semé en d'autres germera.
Celui qui perd sa vie
Un jour la trouvera.

Jo Akepsimas  
                     
                                                                    Jean-Jacques Corbaz   




dimanche 26 mai 2019

(Bi, Hu) Chez le coiffeur

 Si Dieu existait

Un de mes collègues, chez le coiffeur.

«Vous êtes pasteur? fait le figaro. Mais Dieu n’existe pas! Voyez tout ce qui cloche dans le monde: maladies, enfants morts de faim, guerres, injustices…»

Le ministre ne répond rien. Mais, par la fenêtre, il voit dans la rue un homme mal rasé, cheveux longs et sales… Il s’écrie alors: «Vous savez, les coiffeurs n’existent pas!»

Le figaro s’étonne: «Comment pouvez-vous dire ça? J’existe, vous le savez bien!»

«Pourtant, reprend le pasteur, regardez ce passant. Si les coiffeurs existaient, il n’y aurait pas d’homme aussi mal soigné.»

«Hé, réplique le figaro, c’est parce qu’il n’est pas venu chez moi ou chez un de mes collègues!»

«Exact, fait le ministre. C’est la même chose pour Dieu: il existe, mais, si tant de choses clochent sur terre, c’est que beaucoup de gens ne vont pas vers lui et ne veulent rien apprendre de lui.»

À méditer, n’est-ce pas?


Jean-Jacques Corbaz



dimanche 19 mai 2019

(Pr) Ces petits riens si précieux

Prédication du 19 mai 2019 - “Je t’ai racheté”

(pour le baptême de Clara et Lohan)

Lectures bibliques: Esaïe 43, 1-5; Matthieu 23, 1-12
 

- Sais-tu, demande le rouge-gorge, sais-tu combien pèse un flocon de neige?

- Oh, répond la colombe, rien du tout! C’est insignifiant! Négligeable!

- Ecoute, reprend le rouge-gorge, j’étais dans la forêt, et j’admirais l’hiver. J’ai compté les flocons qui tombaient. Sur une branche, qui était fragile, sont tombés 4’277 flocons. Mais quand s’est posé le 4’278ème (qui pèse trois fois rien, comme tu disais, négligeable...), eh bien, la branche a cassé... Parfois, il suffit de peu pour tout changer.

- C’est peut-être vrai, se dit la colombe (une autorité en matière de paix). Peut-être ne manque-t-il qu’un geste, dérisoire, insignifiant, pour que tout bascule... pour que la paix soit possible... ou qu’on soit heureux...

  

Cette jolie histoire illustre une vérité toute simple, mais importante: ce sont des tout petits riens qui peuvent faire tourner la roue, soit du côté du bonheur, soit du côté négatif. Des milliers de petits riens additionnés, minuscules. Si infimes qu’on ne leur accorde souvent aucune importance.

Et ce phénomène est tout spécialement vrai en ce qui concerne l’éducation de nos enfants; les valeurs que nous leur transmettons - souvent à notre insu.

Ecoutez cette anecdote.

Une jeune maman avait l’habitude de donner à son fils, quand elle l’amenait au jardin d’enfants, un bon goûter. À chaque fois, elle y mettait un petit chocolat que son enfant appréciait tout particulièrement. Le garçon aurait bien voulu savoir où maman rangeait ces chocolats, à la maison. Quand il posait la question, ses parents lui répondaient que ces friandises apparaissaient par magie, grâce à un tour de passe-passe qu’ils étaient seuls à connaître.

Un soir, l’enfant est rentré avec un joli crayon qui n’était pas à lui. Le lendemain, il y avait une gomme en forme de ballon de foot. Puis une cuillère dorée, et une image... Tout cela ne lui appartenait pas. Quand sa maman lui a posé la question, le gamin a répondu, simplement: “Ben, je les ai eus en faisant  le même tour de magie que toi pour le chocolat.”

Ayayaïe! Vous devinez que ses parents ont immédiatement cessé de pratiquer de tels tours de passe-passe!!
  


Les enfants observent les adultes avec beaucoup d’attention. Surtout leurs parents, évidemment!
Ils sont un peu comme des ordinateurs, ils enregistrent chaque mot, chaque image... chaque geste; chaque émotion, surtout. Puis il ne se passe rien pendant longtemps. Mais un jour, quand on s’y attend le moins, voilà que la phrase, ou l’attitude, ressort, comme une leçon bien apprise.

Oui, les enfants imitent énormément leurs parents. Des fois, ça nous fait plaisir... et parfois beaucoup moins! Raison de plus pour bien veiller à ce que nous disons et faisons. Surtout à ce que nous faisons!!
  


Ce que je viens de dire peut paraître accablant: quelle lourde responsabilité! Certain(e)s pourront même l’entendre de manière culpabilisante: oh, mais quel mauvais père je suis (ou mère, ou grand-mère, ou parrain, biffez toutes les mentions inutiles et rajoutez-en à la pelle...); quel mauvais schtroumpf je fais, je ne suis pas un bon éducateur pour mes enfants...

À celles et ceux qui réagissent ainsi, je dis avec force: pensez à votre baptême! Car l’eau versée, nous l’avons dit, elle est preuve de pardon de la part de Dieu, et de renouveau de vie. L’eau que nous avons reçue en signe d’Alliance, elle chante à qui veut l’entendre: “Clara est le trésor de Dieu, sa passion, son désir le plus fou! Il ferait tout pour qu’elle soit heureuse et libre!” “Lohan est le trésor de Dieu, sa passion, son désir le plus fou! Il ferait tout pour qu’il soit heureux et libre!”

Et vous pouvez mettre votre prénom à la place de celui des baptisés: “Patrick est le trésor de Dieu, sa passion, son désir le plus fou! Il ferait tout pour qu’il soit heureux et libre!” - “Céline est le trésor de Dieu, sa passion, son désir le plus fou! Il ferait tout pour qu’elle soit heureuse et libre!” - Et Kenzo - et Evelyne - et Marianne - et Aurélien - et chacun(e) de nous...

Ainsi, pensez donc: si Dieu, qui seul est parfait, ne nous condamne pas; mieux: si, pour lui, nous sommes ses enfants adorés, ceux pour qui il donne sa vie; voyez-vous la valeur que cela nous confère?

Valeur aux yeux de Dieu; mais aussi aux yeux des autres. Et encore, et c’est sans doute le plus difficile à réaliser: valeur à nos propres yeux, à nous!

Savez-vous que les auréoles ont été inventées, au Moyen Âge, pour montrer que les chrétiens (oui, tous les chrétiens!) étaient habités d'une lumière vive, reçue d'En-Haut, et qui rayonnait autour d'eux? Ce disque lumineux autour de la tête voulait dire: "Voilà quelqu'un qui a su laisser vivre en lui (en elle) la Clarté majuscule de Dieu, et qui sait aussi la diffuser autour de lui (autour d'elle) par ses paroles ou par ses actes".

Elle est là, la fabuleuse nouvelle de Pâques! La lumière du Ressuscité vient nous habiter, et nous transformer. Grâce à elle, nous devenons, avec tous nos défauts (que nous connaissons bien), nous devenons des pensionnaires du coeur de Dieu; infiniment dignes d’être aimés au Ciel et sur la terre!

Infiniment dignes d’être aimés! Foncièrement aimables, donc! Et pour que cet amour se réalise, concrètement, vous pensez avec quelle ferveur Christ nous appelle à dire “Que ta volonté soit faite, sur la terre comme au ciel”!

  

Oui, éduquer des enfants est difficile, Dieu lui-même en sait quelque chose! Alors, mettons-nous à l’oeuvre avec application, avec sérieux... Mais en nous souvenant toujours que, grâce à Pâques, Dieu nous aide à transformer nos gestes maladroits en présences bienfaisantes.

Nous sommes invités à nous engager, à nous mettre au boulot derrière le Christ, mais nous sommes aussi aimés, pardonnés d’avance. Nous risquons de nous tromper, parfois; souvent; très souvent. Mais nous avons reçu aussi la promesse ferme que ces erreurs ne nous enlèveront rien de la tendresse du Père, ni de son salut. “Même si les montagnes venaient à s’en aller; même si les collines venaient à s’effondrer, dit Dieu, mon amour pour toi restera tout proche; mes promesses de paix jamais ne seront ébranlées” (1). C’est exactement ce que nous disons de sa part à chaque baptême!

J’aime le dicton portugais qui dit: “Deus escreve direito por linhas tortas” (Dieu écrit droit avec des lignes courbes, tordues - je veux dire: avec nous!!). Amen
 

Jean-Jacques Corbaz

(1) Esaïe 54, 10