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lundi 10 juillet 2023

(Co, Hu, Vu) Réparation par téléphone


Réparation par téléphone
  

(une parabole apocryphe qu’on croirait tirée du Nouveau Testament)

Quelques Parisiens s’approchèrent du Rabbi pour lui tendre un piège. Ils lui demandèrent: «Pourquoi donc, quand on est dans la mélasse, Dieu ne fait-il rien pour nous aider? Comment peut-il tolérer le mal dans le monde?»


«Incrédules», leur fit-il. Et il leur raconta cette petite histoire.


‘Un homme circulait en voiture sur une petite route de montagne, tard le soir. En pleine forêt, il tomba en panne. La route était déserte, personne à l’horizon. Il appela alors un ami mécanicien, dans l’espoir de se faire dépanner.


Malheureusement, l’ami ne pouvait pas se déplacer. Mais il se fit expliquer l’avarie par le conducteur malchanceux, et il lui dicta dans tous les détails la manière de la réparer. Grâce aux directives précises de son ami, notre homme put remettre sa voiture en marche et arriver sans encombres à son but.’


«Qui donc, ajouta le Rabbi, qui donc a effectué la réparation?»


Les Parisiens répondirent: «C’est l’ami, qui lui a dicté comment faire.»


«Vous avez bien répondu, reprit-il. C’est ainsi que Dieu vient en aide à ceux qui sont dans la mélasse.»


Jean-Jacques Corbaz, novembre 1980

 

 

(Po, Li) Prière du visité

Tu t’es juste posé sur ma vie,
Papillon couleur de folie,
Tu m’as effleuré, t’es envolé.
Et moi, je reste là, coeur embrasé.

Ça s’est passé si vite,
Je ne sais plus si j’ai rêvé,
Si je t’ai fabriqué à mon image,
À mes désirs inassouvis…

Ça s’est passé si vite,
Et pourtant ça a duré longtemps, longtemps,
C’était peut-être tout un tour du monde,
Ou bien mon coeur s’était-il arrêté?

Je ne sais pas: qui es-tu?
Mes poumons t’appellent: souffle
Mon sommeil: confiance
Et mes jours: demain…
Je saurai qui tu es dans la fête,
Dans le sourire d’un gosse amoureux de la vie
Dans le réveil
Et dans le pain.
Dans le soleil à ma fenêtre
- Et même, et surtout quand mes mains
Tremblent de la souffrance d’un monde inhumain.

Tu t’es juste posé sur ma vie,
Et sur mes quêtes, et sur mes mains,
Tu m’as rempli d’une force infinie,
Moi, bonne pâte à ton levain.

Tu m’as effleuré t’es envolé,
Je reste là, coeur embrasé.
Debout. Je suis en paix.



Jean-Jacques Corbaz, décembre 1986 



(Pr) La réincarnation? - Prédication du 10.7.2023

Lectures bibliques: 1 Corinthiens 15, 35-38 + 42-44a;  Luc 20, 27-36
 

Dans un locatif où on s’entend ronfler d’un appartement à l’autre, arrive un jour un célibataire qui a une drôle de manie: le soir, quand il se déshabille, il enlève ses chaussures et les lance contre le mur. Boum! Et re-boum!

Evidemment, ça réveille le voisin, qui apprécie moyennement... Il demande gentiment à notre gaillard de cesser son manège, mais sans succès. Et puis menaces, colère... et rien n’y fait! Chaque soir, il continue de lancer ses godillots contre la paroi. Finalement, le voisin se plaint à la gérance, qui menace notre homme de l’expulser s’il ne s’amende pas.

Ce soir-là, quand il se met au lit, il enlève un soulier, et l’envoie contre le mur. Boum! Et puis, il se souvient des plaintes: “Flûte, mon voisin!” Il enlève la seconde chaussure tout doucement, et la pose avec précaution sur le tapis. Puis se couche et s’endort, en paix.

Mais voilà-t-y pas que 10 minutes après, il est réveillé en sursaut par son voisin, qui lui crie: “SVP, pouvez-vous lancer l’autre soulier, je n’arrive pas à m’endormir!?”

Ah, la force de l’habitude...

À combien de choses extraordinaires, voire inhumaines, l’homme ne s’est-il pas habitué? Vous savez, il s’est même habitué... au christianisme! Bien des gens se sont tellement habitués à la foi chrétienne, héritée de leurs parents, qu’ils n’en sentent plus la force, ni l’originalité. Souvent, nous ne percevons plus guère à quel point l’évangile est provocateur, et contraire à nos valeurs “terrestres”. À quel point il nous remet en question. Surtout la résurrection.

Alors, parce qu’on s’est habitué, on banalise. On émousse le tranchant du message de Pâques. On met la résurrection à une sauce humaine. On la mélange avec des éléments venus d’ailleurs.


C’est ainsi que de plus en plus de gens, chez nous, s’intéressent à la réincarnation. Les théories orientales, tout comme les superstitions, foisonnent dès que le christianisme s’estompe. Un peu comme les mauvaises herbes dans un jardin qui n’est plus cultivé. Parfois, on confond réincarnation et résurrection. Parfois, et c’est le cas de beaucoup de jeunes, on ne croit carrément plus à la seconde, et on adhère à la première.

Mais qu’est-ce que c’est, la réincarnation?

Cette notion vient de l’hindouisme. Selon cette conception, l’âme habite un corps qui n’a rien de divin. Elle, l’âme, vient de Dieu et son seul but, c’est de retourner en lui, se fondre dans le grand tout. Elle doit abandonner sa personnalité et disparaître dans le néant divin, disent les hindous. Le corps n’est qu’une enveloppe, il n’a aucune valeur.

L’âme va passer d’un corps à l’autre, d’une vie à l’autre, selon l’hindouisme,   jusqu’à ce qu’elle aboutisse à la qualité divine et qu’elle soit absorbée par l’être suprême, le “nirvânâ”.

La vie dans laquelle une âme s’incarne dépend, vous le savez, de la vie précédente: on naît dans une caste élevée ou pauvre selon qu’on a bien ou mal agi. Ainsi donc, les fameux “parias” ou “intouchables” sont condamnés à des existences de misère, obligés de subir les injustices sans pouvoir essayer de les corriger, parce qu’ils auraient fait le mal dans une prétendue vie antérieure. Voilà ce que dit la théorie de l’hindouisme.

Pour la plupart des hindous, la réincarnation est une plaie, dont ils aimeraient vivement être libérés. Une prison d’où ils voudraient s’échapper! Savez-vous qu’entre deux réincarnations dans un corps humain, la théorie dit qu’il y a 8’400’000 réincarnations dans un corps animal ou végétal: ceux qui ont fait le mal revivront dans des espèces méprisables, et ceux qui ont vécu le bien se retrouveront dans le corps d’un éléphant ou d’une vache, animal sacré! Mais le but est toujours d’atteindre le nirvânâ, et d’être ainsi délivré de ces pérégrinations spirituelles.

Cette théorie présente une certaine logique: avec cette conception, il n’y aurait pas d’injustice: chacun serait puni ou récompensé dans son existence ultérieure.

Logique, mais tristement épicier, “donnant-donnant”. Car il faut mériter, il faut gagner son nirvânâ. Beaucoup d’angoisses pour ne pas revenir en arrière (ou redescendre); beaucoup d’inquiétudes pour éviter de prolonger ses souffrances terrestres indéfiniment. Et tout ça pour aboutir à quoi? À la disparition de l’âme dans le grand néant divin, la personnalité qui se dissout dans un Dieu immobile et qui n’a pas de sentiments...



La révélation biblique, en particulier l’enseignement de Jésus, va dans un sens tout à fait différent. La vie n’est pas un cycle à recommencer. C’est une ligne (une ligne pleine de courbes) qui va de la naissance à la mort, et au-delà. Elle est unique; nous ne perdons pas notre personnalité, - et notre corps non plus, du reste! Il faut faire avec!

Notre corps, d’ailleurs, nous est donné par Dieu, comme notre vie. Le corps a de la valeur, il est une bonne chose, une source de joie! “Dieu créa le corps des humains, et il vit que c’était bon!”

Quand arrive la mort, qui est à vues humaines la fin définitive, le point où il est trop tard pour se racheter: c’est là que surgit l’étonnant, la révolution créatrice de Dieu: la résurrection. Non pas une nouvelle vie, mais la même, avec le même caractère, avec la même personnalité, et, plus encore, avec le même corps! “Même”, et pourtant tout autre: Jésus ressuscité à la fois peut traverser les murs ou les portes fermées à clé; mais à la fois il est reconnaissable par ses disciples, on peut voir ses plaies, la marque des clous ou de la lance. La vie des ressuscités est recréée, rachetée gratuitement par Dieu, sauvée. Transformée en Jésus Christ pour accéder à une dimension supplémentaire, qu’on appelle l’éternité.

Comme l’exprime la lettre aux Corinthiens, nous devenons, après la mort, un être nouveau, aussi différent de ce que nous sommes ici-bas que la fleur est différente de sa graine. Mais qui en résulte, qui en sort! Notre personne ne disparaît pas. Elle est au contraire achevée, rendue infiniment plus belle, plus vraie, plus lumineuse. C’est là l’opposé du néant hindouiste. La mort est une éclosion plutôt qu’un examen.


 

Et la résurrection de Jésus, qui est la garantie et la promesse de la nôtre, nous apprend encore autre chose: elle nous apprend que la transformation de la mort commence déjà dans cette vie: l’Esprit de Dieu commence ici notre propre fête de Pâques, chaque fois que nous faisons mûrir les fruits de l’amitié, du respect, du pardon. L’élan créateur de Dieu agit en nous avant notre mort et notre résurrection, il les prépare à travers chaque fête, chaque geste de justice et de paix...

La réincarnation est à l’opposé de l’évangile. Tout ce qui s’est passé à Vendredi saint n’aurait aucun sens, si c’étaient nos existences ultérieures qui devaient gagner notre salut. “Dieu n’est pas le dieu des morts, mais celui des vivants”. Il nous renvoie sans cesse à cette vie où nous sommes, pour que nous la rendions plus habitable pour les autres.

Les doctrines de réincarnation conduisent à l’immobilisme social et à la résignation: si tu es né paria, c’est que tu l’as mérité. Inutile d’essayer d’améliorer ton sort.

Au contraire, l’évangile nous pousse à la responsabilité, le Christ nous invite à agir: transformer déjà ce monde pour qu’il reflète celui de Dieu. S’engager, mais sans craindre une punition: de toute manière, nos existences ne seront jamais parfaites, le bonheur éternel est impossible à mériter. Nous ne gagnerons jamais notre salut, mais c’est Dieu qui nous le donne, gratuitement. Parce qu’il n’est pas un juge, ni un expert d’examens, ni un commerçant avec balance et machine à calculer. Il est d’abord Père, donc plein d’amour, d’indulgence et d’espoir. Il souhaite nous voir grandir dans le bonheur et la liberté. Alors il nous les donne, gratis pro Deo. C’est notre cadeau de Pâques!

Mon voeu, ma prière, c’est qu’à ce message-là, nous ne puissions jamais nous habituer. Que nous l’entendions toujours dans sa fantastique nouveauté. Et que nous sachions le cultiver! Amen

Jean-Jacques Corbaz 


jeudi 22 juin 2023

(CF, Li) Barbe blanche

Nous croyons que Dieu n’est pas celui de l’imagerie populaire, soit un vieillard à barbe blanche qui, de son nuage, tirerait les ficelles du monde pour nous diriger pas à pas.

Nous croyons que Dieu est la force d’amour qui crée le monde, et continue de le créer chaque jour, chaque fois qu’une vie naît; chaque fois qu’un amour est donné.

Nous croyons que Dieu se révèle dans la faiblesse de Jésus, mort sur la croix, acceptant nos souffrances, nos violences, nos démences, pour les démasquer et les transformer partout où elles se trouvent. Il l’a fait pour nous offrir le bonheur, la paix et le sens à nos vies.

Nous croyons donc qu’il est toujours à l’oeuvre à travers nos gestes de justice, et qu’il nous interroge sur nos actes individuels, mais aussi sociaux et politiques, pour nous ouvrir à l’authentique liberté dans l’amour. Amen

Jean-Jacques Corbaz, février 1980 



lundi 19 juin 2023

(Pr) Changer de vie (2°) Jacob, qui a gagné, qui a perdu?

Lectures bibliques: Genèse 32, 23-32; 2 Corinthiens 5, 17-20

Quand j'étais petit, je croyais que baptiser, c'était d’abord donner un nom. Je pensais que c’était au baptême que les parents choisissaient comment appeler leur enfant. J'ai été très étonné quand j'ai su que le prénom devait être fixé dès la naissance, et inscrit à l'état-civil.

Cette idée du baptême qui donne un nouveau nom a pourtant existé, aux premiers temps de l’Eglise, ainsi qu’en terres de mission. D’ailleurs, elle s'enracine dans les âges les plus anciens. Ainsi, dans la Bible, on voit des gens qui changent de nom pour marquer un changement de vie. On voit Simon qui devient Pierre; Saul qui devient Paul. Et, dans notre passage, Jacob, qui reçoit le nom d'Israël. 

Etrange, cette lutte mystérieuse! Bizarre, ce Jacob! Nous qui aimons voir clairement qui sont les bons et les méchants, Jacob nous déroute. Il est choisi par Dieu, qui veut le bénir; et pourtant, yayouille: il ruse; il trompe son frère puis son père; il vole son beau-père; et il trouve le moyen de se battre contre Dieu lui-même!

Jacob serait-il si mauvais?

Je crois surtout que ce gaillard nous ressemble beaucoup, avec son mélange de qualités et de défauts, lui qui lutte parfois contre Dieu et parfois pour Dieu. J'en ai rencontré, des Jacob, et même dans mon miroir!

C'est un malin, Jacob. On se rappelle l'épisode des lentilles: Esaü, son aîné, rentre d'une journée de chasse, affamé. Voyant son frère qui prépare une soupe, mmmh, il demande à manger. Mais Jacob fait du chantage: OK, je t’en donne, mais je l'échange contre ton droit d'aîné! Esaü, mort de fatigue et de faim, accepte.

Deuxième supercherie: il reste à extorquer au père sa bénédiction, donc son testament. Car recevoir la bénédiction d'un chef de clan, c'est obtenir une partie de ses pouvoirs. C’est ainsi que Jacob se déguise pour tromper Isaac, qui est presque aveugle.

Esaü, se rendant compte qu’il s’est fait rouler, crie vengeance. Alors, notre héros s’enfuit et va se réfugier chez un oncle. Il épouse les deux filles de Laban, mais il s'enrichit sur le dos de son beau-père, en lui piquant les meilleures bêtes du troupeau. Encore une supercherie!

Le résultat ne se fait pas attendre: sa belle-famille veut sa peau, et Jacob doit fuir, une fois de plus. Il est obligé de rentrer au pays, près d’Esaü.

Mais il a toujours peur de son frère. Alors, il déploie de nouvelles ruses pour tenter d’apaiser sa colère: des troupeaux, en cadeau, partent devant. Puis Jacob répartit sa famille en petits groupes, pour qu'en cas d'attaque, certains puissent s'enfuir.

C'est ainsi qu'il se retrouve seul. Tout seul, avec sa frousse! Et, là-contre, eh bien, ses ruses ne peuvent rien. Plus il se rapproche d'Esaü, plus il tremble.

Il arrive à la rivière – la frontière. C'est le soir. Un inconnu l'attend. Ils se battent; roulent dans la poussière, toute la nuit.

Au fond, Jacob ne lutte-t-il pas surtout contre lui-même?

Toute sa vie, il a misé sur les tromperies. Cent fois, Dieu a voulu le bénir. Mais Jacob n'écoutait pas. Il ne se fiait qu'à lui-même, son intelligence, sa ruse. Le jour où il avait fui son frère, il avait même marchandé avec Dieu: «Si je m'enrichis, avait-il dit, alors je chasserai de ma famille toutes les idoles».

Jacob? Il a plus confiance en lui qu'en Dieu. C'est peut-être pour cela qu'il nous ressemble. Il préfère voler une bénédiction par roublardise que la demander ou l'attendre. Désespérant!


Qu'auriez-vous fait, vous, à la place de Dieu, avec un gaillard aussi peu recommandable?

Lui, il a souri dans sa barbe: «ah bon, Jacob, tu veux jouer au plus futé? D'accord! À malin, malin et demi!»

Et vous le savez, l'inconnu qui lutte avec Jacob, vers la rivière, c'est Dieu, dit la Bible. Dieu qui se bat avec une force semblable à celle de son adversaire, si bien que le combat peut durer une éternité; il n'y aura ni vainqueur ni vaincu.

Arrive le matin. «Laisse-moi partir, dit Dieu, j'abandonne». Et Jacob, qui ne loupe aucune occasion de s'offrir un avantage, Jacob rétorque: «OK, je te laisse à condition que tu me donnes ta bénédiction» - donc une partie de tes pouvoirs!

Dieu accepte. En apparence, il a perdu le combat; le combat de la rivière. Mais il a gagné la guerre; la guerre d'usure qui le voyait poursuivre Jacob depuis des dizaines d'années, pour lui proposer de vivre avec lui, et le bénir. Et là, c'est Jacob qui demande lui-même cette faveur.


J'aime ce Dieu tellement proche, qui roule par terre avec nous, et nous laisse gagner au petit jeu du plus fort, pour nous donner faim de ses promesses, de son alliance.

Vient alors la bénédiction. «Tu ne t'appelles plus Jacob, celui qui prend la place d'un autre, l'embobineur. C'est fini. Tu t'appelles Israël, c'est-à-dire «Dieu se bat» ou «celui qui lutte avec Dieu». Dans cette alliance nouvelle, tu n'appartiens plus à tes faux dieux: ta ruse, tes tromperies. Non, tu es un partenaire de Dieu, un lutteur de Dieu!

À cette époque, le nom est beaucoup plus qu'une étiquette. Il indique un rôle, une fonction. Par exemple, l’esclave qui changeait de maître recevait un nouveau nom, car seul celui qui a des droits sur vous peut décider comment vous appeler!

Jacob, qui es-tu? Par mon alliance, dit Dieu, tu cesses d'être le rusé-qui-trompe, tu deviens mon partenaire dans mon combat.

Israël, à son tour, voudrait entendre le nom de son adversaire. Car si Dieu le prononce, il donne à l'homme du pouvoir sur lui. 

Mais Dieu disparaît. Et c'est Israël-Jacob qui le dit, ce nom, face au soleil levant. Debout, il sait que, de ce combat, tous deux sont sortis vainqueur.
                                                       

Cette belle histoire de la Bible est un mythe, une parabole. Jacob représente ici le peuple d’Israël, qui s’est tant débattu, parfois pour Dieu, parfois contre lui. Mais nous pouvons y lire aussi l'annonce déjà du baptême en Christ; l'alliance que Dieu nous offre, pour laquelle il nous cherche avec autant d'assiduité que Jacob. Et que nous suivons si mal!

Nous, nous disons souvent: «Si Dieu existait, il devrait ceci ou cela...». Mais, comme Jacob, nous ne voyons pas un problème essentiel: c’est que les obstacles à la bénédiction de Dieu et à ses bienfaits, c'est nous qui les dressons, pas lui!

«Laissez-vous réconcilier» dit l'apôtre Paul. Laissez la paix de Dieu, son amour, pénétrer dans vos vies par l'alliance qu'il vous offre. Abandonnez vos fausses sécurités, votre confiance excessive en vos stratagèmes. Acceptez vos fragilités, et regardez-les à la lumière de la tendresse immense de Dieu.

Et si cette alliance pouvait réellement changer notre vie de personne placée sous le regard passionnaimant de Dieu? Souvent, nous avons besoin de beaucoup d'années, comme Jacob, pour apprivoiser cette relation spirituelle. Et pour demander à Dieu sa bénédiction.

Puissions-nous y parvenir! Mais aujourd'hui, à nous, adultes, la question est posée: qui es-tu? Quels sont tes dieux? Où est ta force? Amen
  
Jean-Jacques Corbaz





vendredi 2 juin 2023

(Po) Rien qu’un

 

Qu’il y ait sur la terre,
Au milieu des millions de misères,
Un rayon de soleil;

Qu’un petit d’homme espère
Et secoue ses couches de poussière,
Se dressant vers le ciel;

Qu’une seule sirène,
Au meilleur des maillons de la chaîne,
Au plus fort des plafonds de nos peines,
Annonce le réveil:

Alors,
Dieu ne sera pas mort!

Jean-Jacques Corbaz, septembre 1985  


(Po, Co) Tu cherches

 

Nîmes, Tour Magne
C’est à Nîmes que je l’ai rencontré, entre la Tour Magne et les Arènes, c’est-à-dire un peu partout. D’habitude, je n’accoste que les jeunes-filles, et je ne sais pas encore aujourd’hui pourquoi j’ai dérogé pour lui. Peut-être à cause de ses yeux si grands, si ouverts sur l’invisible; peut-être parce que sa folie ressemblait à la mienne… C’était un jour de pleine lune, la nuit ne reviendrait jamais. Et moi, savais-je quand je reviendrais?

Je lui ai dit, balbutiant ma presqu’espérance:
- Vieil homme, où se trouve la place des fêtes?

Il me répondit, avec son accent inimitable, que je vais essayer d’imiter pour vous tout de même:
- Héh, mom bong, ça fé quaïnze ang queu jeu lacherchossi, moi-mêmeu, véh!

Conciliant, je conciliabulai de concert:
- On pourrait peut-être la chercher ensemble?

La réponse tomba, comme un silence de plomb:
- Ma placeu dé fête, elleu n’é pas la mêmeu queue la tienneu!

Vous avez remarqué avec quelle facilité on se tutoie dans les contes fantastiques - remarque qui me permet de souffler et de reprendre mes esprits.

Autour de moi, la rue était vide. Mon petit homme avait disparu. 

Extrapolant sa direction, je courus cahin-caha-Caïn à belle allure - mais pas très longtemps. Au premier virage, je le vis qui dérapait légèrement, droit devant mon oreille gauche. Visiblement, il cherchait. Je l’ai suivi, sans mot dire, longtemps…

 

Nîmes, les Arènes


C’est à Nîmes que nous l’avons rencontré. Entre les Arènes et la Tour Magne, c’est-à-dire pas très loin. Presque aussi ahuri que nous - j’avais fini par attraper l’accent.

C’est à Nîmes qu’il m’accosta. Entre la Touraine et les Allemagnes, c’était pas très original. Mais sa question me condamna:
- Vieil homme, où se trouve la place des fêtes?

Malheureux! Lui et moi, malheureux. Moi, vieil homme, l’étant devenu par trente ans de quête, de quête vaine et pourtant progressive, de dérapages et d’yeux trop grands. Trente plus quinze égalent quarante-cinq. Quarante cingle. Lui, jeune homme, trente ans, l’avenir devant lui. Comme moi, alors. L’avenir, à chercher sans désespérer; à désespérer tout de même, mais sans s’arrêter; à s’arrêter quand-même, mais aussi à repartir… 

Malheureux…
- Malheureux…

Ma réponse hésitait, comme contrainte à la chute.
- Malheureux…

Et lui, l’innocent:
- Bienheureux, vieil homme, tu la cherches comme les autres. Mille fois tu l’as frôlée, mais toujours de trop loin. Vieil homme, bienheureux, tu n’as pas cherché en vain!

Et moi, amer, sans illusion, je savais que jamais je ne reviendrai:
- Malheureux, mon fils, lourde vie où je me traîne, sans but, et les autres avec moi. Autres devant, autres derrière. Malheureux les autres devant, usés par la poussière. Malheureux les autres derrière, devant eux tant de misère. Et toi, tu es le dernier, longue, longue misère.

Et lui, nuit de plein soleil, et lui, qui ne partirait plus:
- Je suis la place des fêtes, la tienne et celle de tous les autres. Tu as tant cherché sans trouver. Aujourd’hui, je te suis donné.

Emerveillé, je tendis les bras. Mes vieux bras fatigués, lourds de s’être tant arqués vers l’utopie inespérée. Emerveillé, je tendis mes bras muets…

Et soudain, la rue était vide. Le jeune homme avait disparu.

Pour la dernière fois, j’ai pleuré. Un arc-en-ciel irisait mes paupières.


 
Jean-Jacques Corbaz, août 1980 

(Po) Voyage en France

(à Sylvie, qui part pour Royan)



 
La Souterraine
Emerge de la plaine
Quand on la Creuse.
Avec toi, là-bas,
La vie est pleine et creuse.
Tu reviendras.

Royan, plus loin, la ville heureuse,
Aux joues bien rondes,
Toute Gironde,
Bien au chaud dans ses charentaises,
Ville berceuse
Où tu deviens couleur de braise.

Et moi, chez moi,
Soleil de feu,
Je ne fermerai Palézieux
- On Maraconté tant de choses,
Je pense à toi,
Lèvres mi-closes,
Je voyage vers toi, ma mie en rose,
Sachant que chaque jour qui va
Rapproche celui-là
Où je pourrai, tout chose,
Enfin te serrer dans mes bras.

Jean-Jacques Corbaz, juillet 1983  


 


jeudi 18 mai 2023

(Hu, Vu) Ascension = ?


 

(CF, Li) Trois appels


J'appelle Dieu la source de toute vie,
Ce jaillissement créateur, toujours nouveau,
Qui nous précède, inlassable,
Et qui nous fait vivants.

J'appelle Christ cet homme, Jésus, fils du peuple,
Pauvre parmi les pauvres,
Lumière des révoltés,
Rappel des résignés.
Cet homme devenu Dieu par sa vie d'amour,
Par sa mort d'espoir,
Par sa vie malgré tout.

J'appelle Esprit de Dieu cette présence aujourd'hui,
Force de lutte
Qui nous rassemble
Pour nous rendre responsables les uns des autres,
Qui nous envoie, comme nous sommes,
Devenir les mains de son agir,
Les voix de son appel,
Le coeur de son accueil.

J'appelle Dieu ces trois présences,
Une seule source aux trois bouches,
Un seul ami aux trois visages,
Un seul Dieu, dans sa diversité.

Amen


lundi 15 mai 2023

(Pr) Après Pâques: «Frères, que faire?» - L’éthique chrétienne

 Prédication du 15 mai 2023

Lectures bibliques: Actes 2, 32-33 + 37-39; Romains 12, 1-3; Colossiens 3, 1-4


C’est une petite phrase qui n’a l’air de rien, mais qui m’a titillé, qui a mis en route en moi toute une réflexion. La demande des personnes qui ont entendu le discours de l’apôtre Pierre, juste après l’évènement de Pentecôte, le don du Saint Esprit aux croyants. Ils questionnent: «Frères, que devons-nous faire?».

Et là, je me suis dit: mais quelle chance elle a, la paroisse, la communauté, à qui on pose cette question! Quelle chance! Car aujourd’hui, c’est si souvent l’Eglise qui recherche des bénévoles, qui court après les personnes disponibles pour leur offrir des responsabilités, pour leur demander de faire quelque chose!

Quelle chance elle a, la communauté, la paroisse, surtout si elle peut répondre à cette demande par autre chose que «déplacer des chaises pour l’Assemblée paroissiale» ou «préparer des gâteaux pour la kermesse»!!

Frères, que devons-nous faire? C’est toute la question de l’éthique, c’est-à-dire du comportement des chrétiens.

La réponse de Pierre dans le livre des Actes est brève; mais ça ne veut pas dire qu’elle est simple! Il dit: «Changez de vie (ou de comportement)». Il s’agit de se tourner vers d’autres valeurs, orienter notre existence et nos actes différemment, comme le tournesol pivote pour mieux s’exposer à l’astre du jour.

L’apôtre Paul dira, lui, dans sa lettre aux Romains: «Dieu nous a libérés du carcan du péché. Ne vous conformez donc pas aux habitudes de ce monde, mais laissez Dieu vous transformer et vous donner une intelligence nouvelle.»

Que devons-nous faire? Et si cette demande nous était adressée aujourd’hui, que répondrions-nous?

Pas facile! Car la tentation est grande de dire: «Faites le bien - et pas le mal»; et de dresser un catalogue de ce qu’il faut faire, et de ce qu’il ne faut pas faire.

Or, à notre grande surprise, Jésus n’est pas du tout préoccupé par le bien et le mal. Il n’en parle jamais! Il remplace ces notions anciennes par un appel à aimer: «Tu aimeras le Seigneur… tu aimeras ton prochain».

Il y a 2000 ans, c’était audacieux, de remplacer la morale par l’amour. C’était révolutionnaire. Mais des siècles d’autorité ecclésiastique en ont usé le tranchant, si bien que l’amour selon le Christ est devenu une vieille rengaine fade et lisse dans l’esprit d’aujourd’hui; sans consistance, sans pointe, sans engrenage… Pour tant de nos contemporains, «aimer son prochain» est devenu quasi «être gentil avec tout le monde», voire «ne pas faire de vagues»! Comme si je ne grondais jamais mes enfants ou mes petits-enfants parce que je les aime?!

 

Il nous faut donc aujourd’hui réapprendre ce que c’est qu’aimer selon le Christ. Réapprendre ce que ça a d’incisif, de risqué, d’aimer ainsi. Aimer parce que nous avons changé de vie. Aimer parce que nous avons quitté les habitudes de ce monde pour laisser Dieu nous transformer. Aimer parce que nous sommes morts à notre ancienne manière de vivre, pour reprendre l’image de la lettre aux Colossiens, et que nous sommes ressuscités à une vie nouvelle!

Chers amis en Christ, voici une des conséquences du message explosif de Pâques: ils sont morts pour nous, tous les catalogues de choses à faire ou à ne pas faire, les listes du bien et du mal, les morales et les moralistes! Ils sont morts à Vendredi saint pour qu’à Pâques ressuscite une autre vie, celle de la liberté! Depuis Golgotha et la Résurrection, la foi en Dieu n’a plus de contraintes, plus d’obligations.

La religion juive était basée sur la loi, c’est-à-dire sur un règlement qui essaie de prévoir et de préciser chaque cas: «Si ton prochain fait ceci et cela, tu feras alors ceciceça…». Il suffit de consulter le catalogue et d’appliquer les sanctions.

Mais depuis le ressuscité de l’évangile, le croyant est renvoyé à lui-même: ce qu’il faut faire? Eh bien, changer de vie! Et pas une seule fois, mais toujours! Faire continuellement exploser les routines et les conformismes, pour rejoindre l’autre en vérité; et pour rejoindre Dieu; et se rejoindre soi-même. En vérité.

Chercher la meilleure solution à chaque fois, sans avoir de catalogue à consulter, ni de livre de recette à suivre. Chercher ce que Dieu pourrait préférer, au cas par cas. Peser chaque fois les inconvénients et les avantages, pour les uns et pour les autres. Vous le savez, ce n’est pas du tout facile, la liberté!

Par exemple, quand une personne est atteinte d’une maladie incurable et qui entraîne des souffrances intolérables, que décider? Que faire, ou que ne pas faire? Chaque situation n’est-elle pas différente?

Un autre exemple. On a beaucoup fait du christianisme une religion individuelle.  Et c’est vrai, et c’est important que chacun, face au Dieu de l’évangile, se situe personnellement dans la foi ou dans le doute, ou dans les deux! Mais le comportement que Jésus appelle a aussi plein de dimensions communautaires. L’éthique chrétienne nous interpelle également dans notre vie sociale, voire dans notre vie politique. Là aussi, je dirais même là surtout, l’évangile nous propose des valeurs différentes de celles du monde; il appelle des idéaux, des modèles qui contestent ceux de notre société.

Que les chrétiens s’installent dans le conformisme, et ils perdent une part importante de leur vocation. Et je pense là à des Eglises trop proches du pouvoir, comme au Moyen Âge, voire encore naguère en Europe même, parfois. Je pense aussi à ces télévangélistes américains qui me semblent davantage attirés par la richesse que par l’altruisme!

«Changez de vie». «Ne vous conformez pas aux habitudes de ce monde». Ressuscitez!» Puisse ce temps entre Pâques et Pentecôte nous aider, cette année et toutes les autres, à répondre à notre vocation d’humains: réellement libérés pour aimer, pour servir, pour faire grandir l’espérance.

Que devons-nous faire? On peut tourner le Nouveau Testament dans tous les sens, il n’y a pas de réponse précise, du genre «faites ceci mais pas cela». La question demeure, et c’est très bien ainsi.

Dans le provisoire où je vis, je ne peux que répondre ceci: la vie chrétienne est un chemin, un chemin de relation avec le Christ. Mettez-vous en route avec nous sur ce chemin, et ensemble nous découvrirons le goût neuf de la liberté de Jésus. Et ensemble, nous construirons un peu de ce monde, nouveau, à l’image de notre seul modèle: le royaume de Dieu, le règne du Christ.

J’avais presque terminé cette prédication quand j’ai lu, dans 24 Heures de samedi, les quatre pages consacrées aux 10 ans de l’assassinat de Marie Schluchter, dont j’ai bien connu les parents. En y repensant, je me dis que l’attitude de cette famille, face à un drame abominable, est une magnifique illustration de ce changement d’orientation dont parle le Nouveau Testament. Ces gens, tellement frappés par cet évènement injuste et immérité, ces gens n’ont jamais cédé à la haine, ni au désir de vengeance. À aucun moment ils ne se sont écartés d’une attitude évangélique. Oui, ils ont réussi à ce que, comme nous l’avons chanté,  l’amour de Dieu les façonne («Comme un souffle fragile»). Merci à eux pour cet immense témoignage!

Un dernier mot. Ou plutôt une autre manière d’exprimer ce que je viens d’essayer de dire. Nous les devons à Roland de Pury dans son «journal de cellule» en 1943, alors qu’il était emprisonné par la Gestapo.

«Si, au lieu de perdre notre temps et notre liberté à nous garder rancune, à nous envier, à nous mesurer les uns aux autres, à nous hisser les uns par-dessus les autres, si nous voulions essayer de recevoir chaque heure de notre vie comme le captif reçoit sa première heure de liberté, (…) ne serait-ce pas au milieu de nous déjà le royaume de Dieu? (…) Je sais qu’il ne faut rien anticiper. L’heure de la fin n’a pas encore sonné; mais celle de Pâques a sonné déjà; nous sommes déjà rachetés, affranchis des chaînes de l’injustice et de la mort; nous sommes déjà sortis de la cellule infernale que bâtissait, pierre à pierre, notre incrédulité.» 


Roland de Pury.
 

Amen


Jean-Jacques Corbaz