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dimanche 19 octobre 2014

(Co, Pr) Le match. Elie l'emporte, Elie s'emporte!

Narration du 19 oct. 2014
«Le match. Elie l'emporte, Elie s'emporte!» - 1 Rois 18


Lectures: Esaïe 30, 8-11; Luc 9, 51-56; Ephésiens 5, 8-11


Résumé de l’épisode précédent. En quel Dieu croyons-nous? L’étonnante aventure d’Elie essaie de répondre à cette question, pas simple du tout. Qui est-il? Quel Dieu adorons-nous?

L’histoire avait commencé lorsque le Seigneur YHWH avait envoyé Elie devant Achab, le roi d’Israël, principal responsable de la mode des idoles. En effet, sa femme, Jézabel, était païenne, adepte de Ba’al.

Elie avait accusé: “Le pays entier adore les faux dieux, Ba’al et Ashéra. YHWH, le vrai Dieu, en est ulcéré. Il va donc faire cesser la pluie. Il ne tombera plus une goutte d’eau en Israël!”

Achab n’avait rien répondu. Elie s’était caché, d’abord près d’un torrent, puis à l’étranger, à Sarepta, en Phénicie. Toujours, YHWH avait veillé sur lui. Il l’avait nourri, et s’était montré un Dieu de vie, un père qui aime ses enfants les plus fragiles, les plus démunis. La veuve et l’orphelin avaient bénéficié de cette bénédiction.

Et puis soudain, Dieu avait parlé, à nouveau. Il avait dit à Elie: “Lève-toi, retourne vers Achab, car je vais faire revenir la pluie!”

Elie avait donc quitté Sarepta, et s’était mis en marche vers Israël. Et c’est là que nous le retrouvons, sur le chemin, en direction de Samarie.

Partout où il passe, le paysage est désolé, la terre craquelée, les arbres morts, les oueds asséchés. Ça et là, des cadavres d’animaux, et des ossements; et partout, le “zonnement“ insupportable des mouches. Elie croise des groupes d’enfants, de vieillards, les joues creuses, les yeux enfoncés dans les orbites. Ils vont, le ventre vide, poussés par la faim et la soif sur les chemins de l’errance.

Sur la route, Elie voit aussi des poteaux sacrés dédiés aux Ba’als; panneaux colorés alléchants, qu’il découvre avec stupeur, puis colère! On peut y lire:
Demandez le salut!
Qualité de vie au Club Eden!
Corps de rêve grâce à BodySlim!
Assurances pour le bonheur éternel!

Et, un peu plus loin:

Vous qui cherchez la paix du coeur, la vérité, la guérison, le succès, nous vous invitons ce soir aux jeux des Ba’als!

Ces panneaux New-Age qui jalonnent la route d’Elie traduisent l’aspiration des gens: l’attente d’une vie réussie et tranquille, le désir d’être aimé et reconnu, le besoin de stabilité et de sécurité. Chacun(e) souhaite le bonheur, le paradis sur terre.

Tout en avançant, Elie voit encore de temps en temps des restes d’autels de YHWH à moitié en ruines. Ils lui rappellent ceux qui avaient jalonné la route d’Abraham. On peut y lire:
La mort, c’est être séparé de Dieu.
La vie, c’est vivre de Dieu
Tu es libre de choisir, de dire Oui ou de dire Non.
Vivre la vie que Dieu te propose est un chemin de risque sur lequel tu rencontreras l’inattendu.

Elie sent monter en lui une sainte colère contre cette ordure de Jézabel, qui pousse à l’adoration des faux dieux. Colère aussi contre le peuple qui se laisse entraîner sans discernement. Tout en marchant, il se met à crier: “Dieu, mon Dieu, où es-tu? Réponds-moi, Seigneur, réponds-moi!”


Tout-à-coup, Elie tombe sur Ovadya, le chef du palais. Effrayé, Ovadya se met à genoux devant Elie et s’écrie: “Que fais-tu? D’où viens-tu? Ça fait trois ans qu’on te cherche! À cause de ta parole malheureuse au roi, il n’est pas tombé une goutte d’eau de tous ces trois ans. Les gens risquent la mort, c’est la catastrophe!”

Ovadya conduit Elie au roi. Et dès qu’il aperçoit le prophète, Achab hurle:
- Ah, te voilà, porte-malheur d’Israël, oiseau de mauvais augure! C’est ta faute, cette sécheresse!

- Non, répond Elie. Ce n’est pas moi, le porte-malheur, c’est toi. Toi et le peuple qui avez abandonné le Seigneur pour suivre les Ba’als. Ecoute, voici ce que nous allons faire: rassemble tout le peuple autour de moi, sur le Mont Carmel. Je leur parlerai. Et la pluie alors reviendra.

Aussitôt, Achab envoie des messagers dans tout le pays. Et le peuple s’interroge: c’est qui, cet Elie, qui commande à la pluie? Certains sont pleins de violence: cette catastrophe, ces gens en danger de mort, c’est de sa faute. Tuons-le! Certains paniquent: si Elie est revenu, que va-t-il nous arriver, maintenant? D’autres encore se taisent; leur lassitude est si grande, ils ont tant souffert, que peut-il leur arriver de pire?

La nouvelle se répand, de ville en ville, de village en village. Et des foules se mettent en route. Qui poussés par la curiosité; qui par l’espoir que puisse cesser la famine; qui par soumission au roi tout-puissant...

Arrivé au Mont Carmel, Elie voit rassemblés les 450 prophètes du Ba’al et les 400 prophètes d’Ashéra. Ils sont propres, bien nourris, en bonne santé; un clergé sûr de lui, en tenue d’apparat. Et en face, une foule fatiguée, meurtrie, avec des tuniques usées, aux couleurs fanées; ils ont le visage maigre, les yeux creux. Des enfants pleurent et s’accrochent aux habits de leur mère. De ci de là, des animaux efflanqués traînent, à la recherche désespérée d’une touffe d’herbe.



Elie sent bouillonner sa colère. Ses yeux lancent des éclairs. Il vocifère, bras tendus vers la foule: “Mais enfin, jusqu’à quand balancerez-vous d’un pied sur l’autre? Si c’est YHWH qui est Dieu, suivez-le! Et si c’est Ba’al, adorez-le!”

Le peuple ne répond pas. En face, les prophètes de Ba’al ont un sourire narquois.

“Mais répondez!” crie Elie. Silence...

Le peuple ne répond pas, parce qu’il ne veut pas choisir. Parce qu’il ne peut pas choisir. Deux dieux protègent mieux qu’un seul, pas vrai? Et puis, la vie est ainsi faite que chacun des dieux y joue son rôle, impossible d’en éliminer un sans tout remettre en cause, sans tout bouleverser...

Ce silence fait souffrir Elie davantage encore. Les larmes aux yeux, il crie: “Mon Dieu, où es-tu? Réponds-moi. Réponds-moi!”

Et cette fois, sa décision est prise: c’est à YHWH de relever le défi. Alors, se tournant vers le peuple, Elie annonce: “On va voir qui est le vrai dieu. Je vous propose un match! Un test! Voici la règle du jeu: chaque camp va prendre un taureau, le préparer et l’installer sur un autel, mais sans y mettre le feu. Puis chacun à son tour priera son dieu. Et le dieu qui enverra le feu sur le taureau, ce sera le vrai dieu.



Le peuple semble se réveiller. Il scande: “D’ac-cord, d’ac-cord!”. Un peu partout, des paris s’organisent: “Je mise tant sur Ba’al!” - “Et moi tant sur YHWH!”

Les prophètes du Ba’al préparent tout dans les règles: l’autel, le taureau; du bois bien sec. Ils commencent leurs prières, la foule se tait peu à peu. Tous observent, et attendent. Les prophètes crient: “Ba’al, Ba’al, réponds-nous! Ba’al, envoie le feu!”

Un sourire sur les lèvres, Elie regarde la scène: “Votre dieu, il dort. Ou bien il est sourd, plus fort! Ou alors il est en vacances!”

La foule s’amuse, et répond: “Il-dort, il-est-sourd. Plus-fort!”

Les prophètes redoublent de cris. Ils vont jusqu’à se lacérer, se déchirer la peau pour essayer d’attirer l’attention de leur divinité... Le temps passe. Et le feu ne vient pas. La foule s’agite, et les prophètes s’inquiètent. Elie sourit.
 

“À mon tour! hurle-t-il. Regardez!”

Etonné, le peuple le voit prendre douze pierres plates pour reconstruire l’autel. Les plus âgés se souviennent des douze tribus d’Israël, et du Dieu de leurs Pères, qu’ils ont quelque peu délaissé. Elie fait creuser un fossé autour de l’autel, et ordonne de verser douze jarres d’eau sur le bois. L’eau ruisselle, ça sent le mouillé. Toute cette eau gaspillée, après trois ans de sécheresse...

Arrive l’heure du couchant. L’heure de l’offrande. Dans le silence, Elie se met à prier: “Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob,  Seigneur Eternel, fais qu’on reconnaisse aujourd’hui que c’est toi qui est notre Dieu, à tous. Ecoute-moi, et ramène vers toi le coeur de ton peuple”.

La foule, silencieuse, écoute et attend.

Soudain, un éclair éblouissant, un fracas formidable! Le feu embrase le bûcher. En un instant, tout est consumé, le bois, le taureau. Et l’eau.

La foule effrayée se prosterne, dans un grand respect: “C’est YHWH qui est Dieu! C’est YHWH qui est Dieu!”

Elie, euphorique, tout plein de sa victoire, hurle: “Attrapez les prophètes, ne les laissez pas s’enfuir!” Et ivre de son succès, il les égorge tous, 850! Il les égorge, un à un!

Il ordonne ensuite au roi de monter au sommet du Carmel. Au loin, on entend un roulement de tonnerre. Elie, tout excité, impatient, court derrière Achab.

Arrivé au sommet de la montagne, il lève les bras, comme pour attraper Dieu. Puis il se prosterne, couvert de sang et de sueur... Mais la pluie ne vient pas. Comme pour dire que personne ne peut décider à la place de Dieu. Personne, pas même Elie!

Sept fois de suite, Elie, toujours face contre terre, envoie son serviteur pour scruter l’horizon. Et ce n’est que la septième fois qu’un nuage est annoncé. Enfin. Le ciel s’assombrit, le vent se lève, et, oui, la pluie se met à tomber. Enfin!

Elie se relève, et ordonne au roi de rentrer avant que les chemins ne soient inondés. Lui-même court devant le char d’Achab, il ne sent pas la fatigue. La pluie le lave du sang de ses ennemis. Il se sent comme un taureau puissant, invincible; comme un dieu. Et les anciens, le voyant courir ainsi, se souviennent de David, quand il dansait nu devant l’arche.



Elie triomphe. Il est vainqueur sur toute la ligne!

Mais voilà, ce bel enthousiasme ne dure pas. À peine est-il arrivé à Samarie qu’il apprend que la reine Jézabel a donné l’ordre de le faire mourir. “Tu as massacré les prophètes de mon dieu, Ba’al. Demain, tu seras égorgé, toi aussi!”

Elie doit s’enfuir, seul, dans le désert. C’est à nouveau la peur, et l’errance. Courir. Se cacher.

Après plusieurs heures de cavale, il se couche sous un genêt, épuisé.
Et, sous cette couronne fleurie, qui sert à orner les défunts, désespéré, il appelle la mort.

Dans le silence, Elie pressent maintenant que ce Dieu qu’il vient de faire triompher, ce n’est pas le vrai Dieu. Que cette victoire éclatante, qui lui a tant fait plaisir, elle ne rime à rien. Est-ce que lui, Elie, aurait outrepassé les ordres de YHWH? Dieu lui avait demandé d’annoncer le retour de la pluie; mais est-ce qu’il avait aussi ordonné ce match spectaculaire? Et surtout, surtout, le massacre des prophètes de Ba’al?

Elie, perplexe, ne sait plus très bien. Il l’a emporté; mais se serait-il emporté, du coup? Qui est Dieu? Il ne sait plus vraiment.

Il lui reste encore beaucoup de choses à découvrir. À suivre, bien sûr! Amen

Jean-Jacques Corbaz


dimanche 12 octobre 2014

(Co, Pr) Narration du 12 oct. 2014: "Prophète, pfffhh!"

« Un prophète, c’est quoi? » 1 Rois 17

Lectures: Esaïe 30, 8-11; Marc 15, 33-39; 2 Corinthiens 4, 10-11
 

Les vagues roulent, fortes et régulières. De temps en temps, des cris de mouettes percent le grondement de la mer. Et comme à chaque fois, Elie, le prophète Elie, face à la marée, se sent petit, très petit...

Prophète de Dieu. Pffffhh... Mais qu’est-ce que je suis, mais qu’est-ce que l’homme, face à l’immensité de l’univers? face au ciel; aux étoiles; à l’océan?

Les pieds d’Elie s’enfoncent dans le sable mouillé. Il sent sur ses lèvres le goût salé des embruns. Et il ne voit que les vagues, puissantes, à l’infini...

- Lève-toi, prophète! (Ça y est, voilà la voix qui revient, plus forte, bien plus forte que le roulement de la mer). Lève-toi, prophète! Va dire à mon peuple une parole d’espérance!

Est-ce Dieu qui parle? Faudrait voir à ne pas se tromper d’expéditeur!? Est-ce vraiment Dieu?

-Allons, Elie, ne fait pas le bêta, tu sais bien que c’est lui, voyons, tu le connais, depuis tout ce temps.

Alors, il faudra repartir?! Redevenir errant, vagabond, pieds en sang?! Coeur déchiré?! Comment trouver à manger, dans ce pays rabougri, meurtri par la famine, asséché? Et surtout, comment m’accueilleront-ils, “là-bas”? Comme si c’était moi qui avais décidé leur punition!! Comme si c’était ma faute, toutes ces années sans la moindre pluie, plus rien à se mettre dans l’estomac...

- À table! Elie, à table! Viens manger!

- J’arrive! J’arrive!

Elie se met en marche, lentement, vers la petite maison. La veuve le voit entrer, il est tout pensif. De plus en plus souvent, ces derniers jours.

- Assieds-toi, Elie!

- Ouais, merci; mais tu sais, j’ai pas beaucoup d’appétit.


 

La veuve le regarde, à moitié étonnée. Elle se rappelle le premier jour où elle l’a vu. Il était si maigre, il crevait de faim, ce matin-là. Il m’a fait peur. Il voulait m’enlever le pain de la bouche. Enfin, je croyais!

Les images reviennent dans la mémoire de la veuve: par politesse, elle avait écouté ce vagabond, cet étranger. Elle lui avait donné à boire, et même à manger, alors qu’il ne lui restait plus que cette seule poignée de farine pour elle et pour son fils...

Son fils... Elle le regarde, avec tendresse - et étonnement. Comme il a grandi, depuis! Il a une tête de plus qu’elle, à présent. Et il commence à avoir une ombre de moustache. Sa voix est celle d’un homme. À côté d’Elie, complice et amical, ce fils rayonne de force tranquille. Quand on pense qu’il a été si malade, ce fameux hiver, elle l’avait cru mort.

Dans la petite cuisine, personne ne parle. Elie regarde aussi l’adolescent; et il se dit qu’il devra le quitter, mais il est grand maintenant. Presque plus grand et fort que lui. Sur sa lèvre, on voit une ombre de moustache. Et sa voix est celle d’un homme, à présent.

Elie revoit ce jour comme si c’était hier. Quand il l’avait trouvé, sans vie, dans les bras de sa mère. Mais il l’aimait, cet enfant! Alors, il n’avait pas pu se retenir, il avait crié vers Dieu, il avait appelé... et Dieu avait répondu! Ranimé le garçon, et guéri. Dieu avait montré qu’il est un Dieu de vie!

 

Elie et la veuve se regardent, et ils pensent à la même chose: “Je suis un prophète, mais un prophète exilé et chassé. Aujourd’hui je dois repartir, Dieu m’appelle, dans mon pays. “Il est un prophète en exil. Est-ce qu’il va rentrer dans son pays?”

Alors, la veuve n’y tient plus. Elle pose la question à haute voix.

“Un prophète?” Le garçon est étonné. “C’est quoi, un prophète? Pourquoi te faut-il partir? Où iras-tu? Pour parler de quoi, de qui?”

Elie respire profondément et répond:

“C’est le Dieu vivant qui m’envoie. Dans mon pays, en Israël, il a été oublié. Le roi s’est mis à adorer des idoles. Le peuple a suivi, bien sûr. Alors, je suis allé devant Achab, le roi. Je lui ai dit que Dieu ne tolère plus ces religions païennes, que Dieu est bien plus fort que Ba’al, son idole. Et que, pour le prouver, il allait nous envoyer une sécheresse épouvantable. La famine! Et c’est bien ce qui est arrivé.

“J’attendais que le roi se mette en colère. Ou qu’il négocie. Mais non. Il n’a rien dit. Rien.

“Et alors, c’est Dieu qui m’a parlé. Il m’a envoyé me cacher, dans un ravin, au bord d’un ruisseau. Comme si Dieu lui-même était condamné à se cacher! Et chaque jour, écoute bien, c’est incroyable: malgré la sécheresse, oui, chaque jour des corbeaux m’apportaient à manger. Du pain et de la viande. Et j’avais l’eau du ruisseau pour boire et me laver.

- Mais alors, demande l’adolescent, pourquoi es-tu parti de ce ravin?

- Hélas, reprend Elie, le ruisseau s’est tari. Plus d’eau! J’ai bien dû m’en aller.

- Mais, Dieu a continué de s’occuper de toi?

- Mhh, presque, fait Elie. Il m’a envoyé à l’étranger, loin de tout. Et j’étais inquiet, bien sûr. Est-ce que Dieu pourrait me suivre, en-dehors d’Israël? Est-ce que Dieu pourrait me protéger, à l’étranger?

- Et alors, insiste le garçon? Alors?

- Alors, j’ai rencontré une femme. Elle n’avait plus qu’une poignée de farine à donner à son fils, pour le nourrir. Elle a fait des galettes. Et tu sais, c’est incroyable: chaque soir, il ne restait qu’une pincée de farine et quelques gouttes d’huile; et chaque matin, Dieu a redonné farine et huile, et il en redonnera toujours, jusqu’à ce que la pluie revienne! ... Cette femme, c’était ta mère. Et son enfant, eh bien, c’était toi!

Elie le regarde avec affection. “Tu es un homme, maintenant. Moi, je dois partir. Tu prendras soin de ta mère.”

Le silence est revenu. Lourd de plomb. Aucun des trois n’a plus faim.

Soudain, Elie se lève, brusquement. Renverse son tabouret, et court presque dans sa chambre. Il prend son baluchon, qui était prêt, et franchit la porte. La veuve essaie de se lever, mais Elie est déjà dehors, déjà parti. Son fils la serre dans ses bras. “Maman,  laisse-le, ils ont besoin de lui, là-bas. Pour dire des paroles d’espérance.”

- Je sais, dit la veuve. Dieu va envoyer la pluie. Enfin. Peut-être alors que son peuple lui reviendra?

                                      



 Mais Elie n’était (de loin pas!) au bout de ses surprises. À suivre! Amen

Jean-Jacques Corbaz 


samedi 11 octobre 2014

(Ci, Ré) 8 choses à dire à la personne qui fait son deuil


8 choses à dire à la personne qui fait son deuil

Quand un proche disparaît, on reçoit d'abord beaucoup de manifestations de soutien et de conseils. Certains nous sont utiles, d'autres moins. J'ai récemment publié un article intitulé "Les 8 choses à ne pas dire à la personne qui fait son deuil" (en anglais), dont voici le pendant, afin que vous sachiez exprimer des sentiments qui aideront cette personne.

1. "Je sais que tu souffres beaucoup."
Ce qui n'est pas du tout la même chose que "Je sais ce que tu ressens", une phrase que j'éviterais absolument dans la mesure où, même si vous avez traversé des épreuves similaires, chaque personne porte le deuil différemment. A l'inverse, les mots "Je sais que tu souffres beaucoup" expriment votre empathie.

Dans leur ouvrage Grieving the Loss of Someone You Love: Daily Meditations to Help You Through the Grieving Process (non traduit en français), Raymond R. Mitsch et Lynn Brookside indiquent que la phrase "Je sais que tu souffres beaucoup" contient les six mots les plus utiles à quelqu'un qui vient de perdre un proche.
"Aucune phrase ne permet de briser plus efficacement l'isolement dans lequel nous plongent le regret et une profonde tristesse, écrivent-ils. Quand ces six mots viennent appuyer un geste ou un contact physique, ils réchauffent le cœur et permettent de relever la tête. Ils disent à la personne qui souffre qu'elle n'est pas seule avec son chagrin."

2. "Tu veux que je te prenne dans mes bras ?"
Je sais pertinemment que tout le monde n'aime pas les manifestations physiques de sympathie, mais je sais aussi que lorsque j'étais en deuil ces gestes me manquaient terriblement. J'avais envie de serrer le facteur dans mes bras, mon prof de spinning, ma voisine et même son petit chien. Comme si j'étais une poupée de porcelaine, brisée en mille morceaux, et que chaque contact permettait peu à peu d'en recoller les pièces.

Deux semaines après la mort de ma mère, mon fils est parti en excursion au zoo pendant deux jours. Mon mari faisait partie des accompagnants. J'ai préparé leurs affaires et les ai regardés partir. Quand la voiture est sortie de l'allée, j'ai été envahie d'un immense sentiment de solitude. Je me souviens avoir épluché mon carnet de contacts jusqu'à ce que l'une de mes voisines décroche.
"Tu pourrais passer me serrer dans tes bras?", lui ai-je demandé.
J'avais sans doute l'air pathétique, mais c'est ce dont j'avais besoin à cet instant précis. Ça n'allait pas faire disparaître la douleur, mais ça m'a permis de surmonter cette mauvaise passe.


3. "Je suis sincèrement désolé(e)."
C'est direct. C'est honnête. Ca va droit au but. Ca montre que vous vous souciez de la personne. Et, comme le note Patti Fitzpatrick, un pasteur spécialiste des questions liées au deuil, « face à la douleur, il existe deux solutions très efficaces et d'une simplicité confondante : 1) soyez disponible et 2) dites : 'Je suis sincèrement désolé(e).' Point à la ligne. »


4. "Je suis là pour toi."
A vrai dire, la plupart des gens sont mal à l'aise face à la douleur des autres. Voir un proche dans tous ses états n'est pas chose aisée. Il est normal de vouloir les sortir de cette mauvaise passe, mais ça n'est tout simplement pas possible. Ce que vous pouvez faire de mieux, en revanche, c'est faire comprendre à la personne qui souffre que vous êtes là si elle a besoin de quoi que ce soit.

Ben Keckler, le pasteur qui s'occupe de mon groupe de soutien, a trouvé les mots pour le dire : « Quand on fait un travail de deuil, on ne veut pas que les gens nous voient dans cet état mais on a besoin d'eux pour nous en sortir. »

5. "Mardi prochain, je t'apporte des lasagnes faites maison."
Ce n'est qu'un exemple. Proposer de faire quelque chose de concret permet d'éviter le sempiternel: "Dis-moi si tu as besoin de quoi que ce soit." Les gens disent ça parce qu'ils veulent se rendre utiles mais ignorent ce dont a besoin la personne qui souffre. Or celle-ci ne le sait souvent pas elle-même, et elle n'a pas non plus la force d'y voir plus clair et de vous demander les choses.

C'est pourquoi il vaut mieux proposer quelque chose de concret comme, par exemple: "Je vais faire des courses. Si tu veux, je peux te ramener du pain et du lait."

6. "Est-ce que tu veux parler de lui/d'elle?"
Il est normal de se dire que l'évocation du défunt risque d'attrister celle ou celui qui fait son deuil. En fait, c'est l'inverse qui se produit. Quand on perd quelqu'un de très proche, on pense à cette personne en permanence. Au bout de quelques mois, on est choqué de voir que les gens n'en parlent plus. Ca nous brise le cœur. Evoquer un souvenir ou une anecdote sur le défunt indique à notre interlocuteur qu'on se souvient de la personne disparue, ce qui est très réconfortant.


7. Demandez "Comment te sens-tu" et soyez vraiment à l'écoute de sa réponse.
Quand vous donnez le sentiment que vous ne posez pas simplement la question pour être poli, et que vous n'attendez pas qu'on vous réponde juste: "Oh, ça va mieux", votre sollicitude participe au processus de guérison.

Keckler explique que le mot "mieux" est en fait l'acronyme de "Misérable, Instable, Exaspéré, Usé et Xénophile", puisque les personnes endeuillées passent par une vaste gamme d'émotions. Faire la part des choses peut s'avérer difficile, ce qui explique pourquoi il est très important de pouvoir parler librement de ses sentiments avec des personnes de son entourage.
Quelques mois après le décès de ma mère, je me rappelle avoir dit à mon mari que j'avais compris qui étaient les personnes avec qui je me sentais "en sécurité". A travers nos conversations et nos interactions, je savais qui acceptait de me voir telle que j'étais, et qui avait du mal à le faire. Les amis qui me mettaient « en sécurité » prenaient régulièrement de mes nouvelles. Ils s'asseyaient avec moi et me laissaient pleurer. Ils ne se formalisaient pas quand je les appelais en sanglotant si fort qu'ils ne comprenaient pas un mot de ce que je leur disais. Ils me laissaient libre de partager ce que je souhaitais leur dire, et c'est ce dont j'avais besoin.

8. Ne dites rien.
Que les choses soient claires : je ne parle pas d'éviter la personne qui fait son deuil ou de faire sembler d'ignorer que quelqu'un est mort. Ce type de comportement serait extrêmement blessant. Ce que je suggère, c'est de ne pas hésiter à fermer sa bouche et à ouvrir son cœur. Tenez-leur la main. Proposez-leur un mouchoir. Faites du café. Demandez-leur s'ils veulent marcher un peu. Quoi qu'il en soit, laissez-les parler. Le meilleur cadeau qu'on puisse leur faire dans ces cas-là, c'est de les laisser s'exprimer librement.

Mitsch et Brookside écrivent: "La plupart d'entre nous n'ont pas appris à parler de ce qui nous faisait souffrir. Nous avons enregistré, de manière consciente ou inconsciente, l'idée que 'ça ne sert à rien de parler', que 'pleurer ne changera rien' ou qu'on 'se fait du mal à parler de ça'. C'est absolument faux. Parler de sa souffrance ne l'alimente pas, elle permet au contraire de l'évacuer."

 

lundi 6 octobre 2014

(Hu, Li) Le caté quand on a ...




Le caté quand on a 7 ans, on n’y pense pas, c’est pour dans si longtemps!

Le caté quand on a 10 ans, c’est pour les grands! On y pense, parfois un peu inquiet, parfois en se réjouissant (d’être grand!).

Le caté quand on a 11 ans, c’est pour bientôt! Quelle barbe, ça va être emm... bêtant!

Le caté quand on a 12 ans, on est en plein dedans. Des fois ça rigole, on fait les chenapans. Des fois ça désole, on s’ennuie abondamment!

Le caté quand on a 14 ans, on peut choisir: Noël, un jour, un camp. On ne veut pas toujours l’avouer, mais c’est intéressant!

Le caté quand on a 15 ans, c’est bientôt la fin, vivement! La photo, les cadeaux, la fête... ça fera plaisir à Grand-Maman!  - Et Dieu, mon vieux? La réponse, ça dépend, si on parle au pasteur, ou aux copains, ou aux parents...

Le caté quand on a 16 ans, c’est fini, depuis longtemps! Oublié, la page est tournée, on n’est plus des enfants!

                                     *                    *                    *

Le caté, quand on a 40 ans: ah mes amis! Mais c’était le BON VIEUX TEMPS!


Jean-Jacques Corbaz, ancien catéchumène




(CF, Li) Jamais Dieu


Jamais Dieu n'aime la souffrance,
Jamais il ne culpabilise ou punit.
Jamais Dieu ne préfère les puissants aux fragiles,
Jamais il n'accepte d'être le monopole d'une race ou d'une Eglise.

Je ne crois pas en un Dieu qui demanderait la guerre ou l'injustice,
Qui enverrait le sida, la cancer ou toute autre maladie,
Un Dieu qu'on pourrait utiliser pour bénir des armes.
Je ne crois pas en un Dieu qu'on ne pourrait prier que sous certaines formes,
Et qui favoriserait les riches à cause de leur argent.

Pour moi, le Dieu de Jésus n'est pas un ennemi du plaisir,
Il dépasse toujours nos catégories morales.
Je crois que le Dieu de l'évangile nous aime comme nous sommes, sans nous juger,
Qu'il n'a rien contre l'avortement, l'amour avant le mariage et l'homosexualité.

Je ne crois pas en un Dieu qui expliquerait tout, manipulerait tout,
Et qui nous priverait de notre liberté,
Je ne crois pas que la Bible soit un livre de science ou d'histoire,
Qui ait réponse à tout
Et qui s'oppose aux théories de l'évolution.

Jamais Dieu n'aime la souffrance,
Jamais il ne culpabilise ou punit.
Toujours, il marche avec nous, discret, fragile,
Mais toujours il sera infiniment autre que ce que je comprends de lui!

Jean-Jacques Corbaz



(Co, Pr, Li) Le mystère de la licorne, tintin pour Noé!

Saynète:
La licorne se prélasse chez elle. Dehors, la pluie tombe dru. Noé arrive devant la porte de la licorne, muni d'un pébroc.


Noé: Toc, toc, toc! ... Mme Licorne!?
Licorne: J'ai déjà donné!
Noé: Toc, toc, toc!
Licorne: Vous ne savez pas lire: ma maison est interdite aux chiens et aux démarcheurs.
Noé: Mais je ne suis pas un chien!
Licorne: Eh bien, prouvez-le!
Noé: Je m'appelle Noé.
Licorne: C'est un nom de chien, ça!
Noé: Ah non, c'est un nom de prophète!
Licorne: Oui, mais c'est bien connu, les prophètes sont des... marcheurs. Démarcheurs!! Hahaha!
Noé: (sortant de son personnage) Ecoute, si tu commences comme ça, on ne va pas s'en sortir!
Allez, on recommence.
Licorne: Bon, si tu veux!
Noé: Toc, toc, toc!
Licorne: Qui c'est?
Noé: C'est l'plombier! Euh non: je ne suis ni un chien ni un démarcheur.
Licorne: Dans ce cas-là, entrez!
Noé: Il était temps, je suis trempé...
Licorne: Enchanté, moi c'est Licorne.
Noé: Mais non, mais non, je voulais dire que je suis complètement mouillé!
Licorne: Ah, d'accord! Et quel bon vent vous amène?
Noé: C'est Dieu!
Licorne: Ciel! Mais quel dieu? Celui de la fertilité? Celui de la lune, des légumes, des agrumes...
Noé: Vous prenez le ciel pour un supermarché!? Mais non, je vous parle de Dieu, du vrai, du seul!
Licorne (faussement intéressée): Ah, bon... ce vieux barbu... et comment se porte-t-il?
Noé: Il se porte mal, il ne les supporte plus!
Licorne: Il ne supporte plus qui?
Noé: Mais les humains. Parce qu'ils sont rats, parce qu'ils sont gras, parce qu'ils sont... beuarrk! Depuis le meurtre d'Abel, tout va Caïn-caha!
Licorne: Et alors?
Noé: Et alors: zou! Tout le monde à la flotte!
Licorne: Mais je ne sais pas nager, moi, sans ma bouée!
Noé: Et c'est là que j'interviens!
Licorne: Vous savez nager, vous?
Noé: Non, mais je vous ai construit un grand bateau, pour tous les animaux.
Licorne: Un bateau? Mais où ça?
Noé: Eh bien, ici!
Licorne: Mais nous sommes en montagne, il y a des kilomètres jusqu'à la mer.
Noé: Comprenez: nous n'irons pas aux eaux. Mais les eaux d'en haut descendront en bas, et les eaux d'en bas monteront en haut. C'est clair!
Licorne: Clair comme de l'eau. Vous êtes tombé dedans quand vous étiez petit?
Noé: Mais non!
Licorne: Ce n'est pas un bateau qu'il vous faut, mais un psychiatre!
Noé: Alors, comment expliquez-vous qu'il soit déjà si plein?
Licorne: Le psychiatre?
Noé: Mais non, le bateau!
Licorne: Plein de quoi?
Noé: Plein de couples de chaque espèce! C'est un zoo pour affronter les eaux!
Licorne: (lubrique) Oh! Excitant, ça!
Noé: (soupir) Ce doit être la corne!
Licorne: Quoi, ma corne? Qu'est-ce qu'elle a, ma corne?
Noé: Elle vous rend borgne! Une paire de mules ferait moins d'histoires.
Licorne: Encore heureux! La licorne est à la mule ce que le soulier verni est à la savate.
Noé: Et qu'est-ce qu'il décide, le soulier verni?
Licorne: Il préfère le plancher des vaches!
Noé: Les vaches, elles, elles préfèrent le plancher de mon bateau!
Licorne: Pouah! Des vaches sur un bateau! Bonjour l'hygiène!!
Noé: Mais ce sont des vaches croyantes! Les vaches croyantes sont anti-sceptiques... Hem! (Gag pour connaisseurs!) C'est une question de foi.
Licorne: Justement, mon foie à moi ne pourra jamais supporter ça!
Noé: (soupir) Pour l'amour du Ciel, Licorne, cessez de vous contempler l'ombilic. Pensez à votre avenir!
Licorne: Monter sur un bateau en pleine montagne, c'est pas ça qui va faire avancer ma carrière.
Noé: Alors, c'est non?
Licorne: C'est non! Croyez-moi! Dans ces montagnes, j'aurais l'air moins ridicule sur des skis!
Noé: Que c'est triste Licorne: bientôt, pour tous, vous ne serez plus qu'une légende. Je me souviendrai de vous.
Licorne: Ah! Moi aussi, je me souviendrai de vous. Franchement, avec votre bateau, ici, vous êtes un cas, Noé! Hahaha! Canoë!! (elle rit lourdement)


Olivier Arnéra, Patricia Chalm et JJ Corbaz




(après la saynète et la phrase d'orgue)

J'aime cette histoire de Noé, à cause de la liberté qu'elle souligne! Elle nous rappelle que Dieu a un projet pour nous; il a des rêves; des promesses. Il veut nous sauver, comme les vaches et la licorne de notre saynète, et les autres. Mais il nous laisse toujours entièrement libres d'accepter ou de refuser sa main tendue. Exactement comme les catéchumènes seront libres de demander le baptême ou non; ou bien de le confirmer ou non, s'ils sont déjà baptisés. Cela sans esprit de jugement ou de comparaison. Avec respect, toujours.

Attention, pourtant: quand on dit que Dieu veut nous sauver, n'imaginons pas trop ce mot "sauver" dans un sens céleste ou désincarné: toute la Bible nous le répète: la relation avec Dieu veut nous faire du bien, ici et maintenant, sur cette terre, d'abord! Cette amitié avec Dieu voudrait nous libérer des rancunes et des violences, autant celles que nous commettons que celles que nous subissons. Elle voudrait nous débarrasser des jugements et des condamnations, autant ceux que nous commettons que ceux que nous subissons. La foi veut nous aider à embellir notre vie, ici-bas déjà! Pour Dieu, tout être humain est infiniment précieux!

Pour rester dans l'histoire du déluge: on raconte que les animaux qui se trouvaient dans l'arche se sont posé mille questions en voyant embarquer Noé et sa famille. Les plus lucides, sachant déjà combien les êtres humains peuvent être nuisibles sur la terre, se disaient: "Tu crois que c'est raisonnable de les laisser monter... eux?"  ...

Chers paroissiens, et vous tous présents ce matin: Dieu n'a pas sauvé des êtres parfaits, et loin de là (je m'en souviens chaque fois que je regarde un miroir...). Dieu ne cherche pas des personnes au-dessus de tout reproche. Non, c'est de nous qu'il a besoin, comme nous sommes. Femmes ou hommes, ou adolescents, ou enfants, il ne souhaite qu'une chose: que nous puissions donner à celles et ceux que nous rencontrons le goût d'une vie légère, colorée, libérée, bref d'une vie spirituelle. Sur les pas du Christ.

Pour les catéchumènes que nous entourons aujourd'hui, et pour tous ceux et celles qui leur ressembleront, puissions-nous devenir de tels repères...

Vous savez, un re-père: c'est un reflet du père. Ici: du Père majuscule! Amen





Bénédiction:
La foi, disait Bernanos, la foi c'est 24 heures de doutes moins une minute d'espérance. Que cette minute-là nous ouvre à une vie ensoleillée et féconde, avec le Christ!
Allons en paix,
Dieu nous bénit, le Père, le Fils et le St-Esprit. Amen

mercredi 24 septembre 2014

(Co, Bi) Le dragon


Ouvrir des portes
 
Il était une fois une petite fille qui vivait dans un beau pays entouré de montagnes impressionnantes.


Un jour, montrant le plus haut de ces sommets, la gamine demande: «Qu'y a-t-il là-derrière?» Mais personne ne lui répond. Tous les adultes paraissent très effrayés ou embarrassés par cette question.


À force de s'interroger, la petite fille n'y tient plus. Elle décide d'aller voir elle-même. Elle grimpe sur la montagne, sans demander la permission. Parvenue au sommet, elle voit effectivement quelque chose d'effrayant: un énorme dragon, menaçant, vit là, derrière la montagne.


Terrorisée, elle veut s'enfuir. Mais elle aperçoit à ce moment un berger près du monstre. L'homme vient à sa rencontre en lui faisant signe. Puis il prend la fillette par la main et l'invite à s'approcher du dragon. Elle le suit. O surprise, plus elle s'approche, et plus le monstre rapetisse. Pour finir, il est tellement minuscule qu'elle le prend dans sa main. Tout à fait rassurée, elle lui demande son nom. Le dragon répond: «la peur».

 


Aujourd'hui, il y en a tant et tant, de ces gens qui nous font peur. Requérants d'asile, mendiants Rom, étrangers, musulmans, jeunes excités... la liste est longue ! Or, tous ces gens, eh bien, le Christ, berger des coeurs, rêve de nous les présenter de très près. Saura-t-il faire fondre nos craintes?

Vous le savez, il n'a pas de baguette magique pour réussir. Ça dépend de nous, aussi.


Nous pourrions, peut-être, nous y aider les uns les autres?


JJ Corbaz

 

dimanche 14 septembre 2014

(Pr) Secte ou cadeau, l'offrande - prédic du 14 9 14

Matthieu 10, 1-8; 2 Corinthiens 8, 1-9 + 13-15; Matthieu 25, 31-40

Une paroissienne me disait un jour: "Pour moi, ce qui caractérise une secte, c'est qu'elle demande de l'argent..."

Oups! J'ai souri, euh... un peu jaune, en pensant à quel point notre Église a besoin de la générosité des siens aujourd'hui. Nous sommes de moins en moins soutenus par l'État, et donc nous devons solliciter de plus en plus le porte-monnaie, ou plutôt le portefeuille de chacun(e). Vous vous souvenez peut-être de ce superbe dessin de Burki, paru dans 24Heures il y a 5 ans:


L'Église Réformée du Canton de Vaud a été longtemps une institution dans notre pays. Les pasteurs étaient salariés par l'État, et les lieux de culte ou les salles de paroisses étaient entièrement pris en charge par les communes. Nous avons pris l'habitude de ce train de vie confortable.

Or, aujourd'hui, la situation a bien changé. Je souhaite vous en parler ce matin, pas tellement pour faire pression sur vous et vous inciter à donner davantage (ce qui est bien peu évangélique!), mais pour que vous puissiez mieux comprendre le pourquoi de nos sollicitations financières! J'aimerais que vous puissiez entendre cette prédication sans culpabiliser. À titre d'information. Et pour cela, je vous invite d'abord à faire un peu d'histoire récente.

En 1970, le peuple vaudois a accepté le "statut des catholiques", stipulant que l'État se charge du salaire d'autant de prêtres de l'Église catholique que de pasteurs protestants, en proportion de la population des deux confessions. C'était très équitable.

Mais ce système nous a joué des tours! Car nos frères catholiques n'ont jamais reçu la totalité de ce à quoi ils avaient droit. En effet, ils n'avaient pas assez de prêtres pour occuper tous les postes que l'État devait leur payer. Le Canton a ainsi économisé environ 36 salaires pendant une trentaine d'années!

Et quand la nouvelle constitution vaudoise est entrée en vigueur, le statut a été modifié: les Églises reçoivent non plus les salaires de X postes, mais des subventions globales. La somme totale versée aux deux Églises sur les dernières années a alors été répartie, toujours en proportion de la population des deux confessions. Attention, la somme totale versée, donc sans les 36 postes catholiques reconnus mais non occupés. Par conséquent nous, réformés, avons perdu ainsi les salaires de 18 pasteurs, juste parce que les catholiques n'utilisaient pas l'entier de la dotation à laquelle ils avaient droit... Et cela, alors que la population du canton, même des protestants, augmente régulièrement. Et que les besoins spirituels croissent eux aussi de manière importante. Ne nous reste que le choix de payer nous-mêmes ces postes, ou de les supprimer...

Regretter le passé ne nous avancera pas. Et revenir en arrière est impossible. Essayons plutôt de trouver du positif dans ce qui nous arrive. Car cette "entrée choc" dans le 21è siècle peut nous amener à progresser dans trois dimensions (au moins!): elle peut nous faire progresser en responsabilité; elle peut susciter en nous davantage d'enthousiasme et de vigueur missionnaire; et enfin elle peut nous faire grandir spirituellement.


Reprenons l'un après l'autre ces trois bénéfices (si j'ose dire... Oui, j'ose: bénéfices!).

D'abord, ce changement de régime financier peut nous enrichir en responsabilité. Il est devenu impossible, aujourd'hui, d'entrer dans l'Église comme dans un hôtel cinq étoiles, tout confort. Chacune des personnes qui s'y engage est invitée à retrousser ses manches: soit en soutenant financièrement les activités de sa communauté chrétienne; soit en assumant des responsabilités dont certaines étaient autrefois du resssort des pasteurs, comme le catéchisme, ou les visites; ou quantités de démarches que seuls peuvent mesurer les membres d'un conseil paroissial. Autrement dit, si nous voulons que l'Eglise vive, c'est à nous de lui en donner les moyens, sans compter d'abord sur les autres.

Ensuite, ce changement peut susciter en nous plus de vigueur missionnaire et d'enthousiasme. En effet, nous aurons avantage à être plus nombreux à partager ces tâches et ce soutien. Il s'agira d'intéresser davantage de monde à nos actions, à notre message. Nous apprendrons à mieux communiquer, à mieux mettre en évidence nos valeurs, nos points forts. Par exemple des promesses de l'évangile vécues dans le respect de chacun(e), sans jugement ou exclusion; la priorité du spirituel sur le matériel; un amour reçu sans conditions. Nous gagnerons à nous présenter comme des artisans de changement, porteurs de projets pour notre société, et non plus comme des gens qui perpétuent un ron-ron que certains considèrent comme légèrement désuet.

Et puis, en faisant cela, nous retirerons automatiquement le troisième bénéfice, celui de grandir spirituellement. Car nous devrons nous remettre en question; ne rien considérer comme acquis; chercher toujours à nous rapprocher des vérités de l'évangile. Nous deviendrons plus pauvres au sens des Béatitudes, c'est-à-dire mieux conscients de nos fragilités; donc plus disponibles à la proximité de Dieu.

Voilà, je suis convaincu que le grand virage que nous prenons en ce début de siècle peut devenir une chance pour nous. Celle de former une communauté chrétienne plus vivante et plus rayonnante, pétillante, stimulante.

Nous l'avons entendu, Jésus disait à ses disciples: "Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement!" Pourrons-nous encore vivre notre foi ainsi, ces prochaines décennies? Ah, je l'espère. À mon sens, il serait regrettable de devoir faire passer les familles à la caisse pour un baptême, un mariage ou un service funèbre. Et ce sera toujours un "plus" pour nous de réaliser l'énorme gratuité du cadeau que Dieu nous offre. Ses promesses de pardon, de salut. Le fait que, chacun(e), nous sommes pour lui infiniment précieux.

Vous commencez à vous en rendre compte sérieusement, j'imagine, cela va changer de manière importante notre manière de vivre l'offrande. Nos engagements financiers pour notre paroisse, notre Eglise, vont être repensés. Et, peut-être, stimulés (je l'espère!)... Je repense à ce vieux pasteur du Midi qui lançait à ses paroissiens, un jour de fête de l'offrande: "Dieu ne s'intéresse pas à ce que vous donnez, mais à ce que vous gardez"!

Bien sûr, il y a (toujours!) la tentation du repli. La tentation de nous dire qu'au fond, nous pourrions diminuer nos versements à la caisse de l'EERV, à Lausanne, et que tant que notre paroisse fonctionne, c'est l'essentiel...

Mais ce serait ignorer que la caisse de l'EERV, à Lausanne, c'est nous aussi. Par exemple, l'Etat nous laisse maintenant gérer les ministres et autres personnes employées par l'Eglise. Cela signifie calculer les fiches de paie, remplir les formulaires pour l'AVS, pour les assurances accident, pour les impôts; trouver des remplaçants quand c'est nécessaire, pour les postes vacants, les maladies ou autres arrêts de travail; organiser la desserte la meilleure possible du canton, en tenant compte des particularités de tous... Pour accomplir ces tâches administratives qui étaient autrefois assumées par l'Etat, il faut salarier plusieurs personnes.

Et puis, les paroisses ne peuvent plus tout faire. Il y a de plus en plus de tâches qui doivent être empoignées au niveau cantonal ou au niveau régional: le journal Bonne Nouvelle; les sites internet; la présence dans les EMS, les hôpitaux et autres institutions; les aumôneries de jeunesse, des gymnases ou des Hautes Ecoles, qui font un superbe boulot pour la nouvelle génération; la préparation de matériel attractif pour les enfants et les catéchumènes, c'est important. Sans oublier les animations comme celles de St-François ou de Crêt-Bérard, qui sont suivies par un large public, pas toujours celui de nos paroisses... Il y en a encore des ratapées! Tout cela, ce sont nos contributions à la caisse de l'EERV qui permettent.

Enfin, n'oublions pas la solidarité, qui se développe continuellement, puisque les misères augmentent encore plus vite! Centre Social Protestant, entraides, Terre Nouvelle, réfugiés... Notre Eglise trouve essentiel de vivre sa foi aussi dans la dimension de la générosité pour les plus fragiles, les démunis, qui sont la présence du Christ parmi nous, selon l'évangile.

Oui, les besoins sont immenses. Et notre Eglise est sans cesse confrontée à l'impossible défi de vouloir d'une part être présente et agissante au mieux, le plus largement possible; et en même temps de "faire avec" les contributions des paroisses, et leurs pauvretés. Sachez-le: notre Eglise accomplit le maximum avec ce qu'elle reçoit, et elle traque le gaspi partout où elle peut!

Pour terminer, laissez-moi revenir à la paroissienne qui disait: "Ce qui caractérise une secte, c'est qu'elle demande de l'argent..."  Je lui ai répondu en lui parlant de l'Eglise Libre que j'ai connue dans mon enfance. Elle n'était absolument pas soutenue par les pouvoirs publics, elle dépendait de la seule générosité de ses fidèles. Malgré cela (ou à cause de cela, peut-être?), elle a été un terreau extraordinairement fertile de conviction ouverte; d'engagement responsable; de mission enthousiaste et de rayonnement évangélique. Tout cela, sans le moindre esprit sectaire!

Amen

JJ Corbaz

dimanche 7 septembre 2014

(Pr, SB, FA, Vu) Les géants tombés de Genèse 6, prédication du 7 sept 2014


Lectures: Genèse 6, 1-4; Matthieu 20, 25-28
 

Que voilà un passage biblique étonnant! On se croirait en pleine mythologie grecque, avec des dieux qui s’unissent à des terriennes, et des demi-dieux, et des héros fameux... Mais qu’est-ce qu’on peut en tirer pour un chrétien, aujourd’hui? Qui sont ces Fils de Dieu? Et ces filles des hommes? Et ces géants, ces personnages célèbres?

J’ai eu envie de prêcher sur ces versets énigmatiques pour essayer de voir avec vous si de tels textes ont leur place dans notre culte. Alors, attachez vos ceintures, vous donnerez votre réponse vous-mêmes dans 20 minutes!



 

Quand un passage est obscur, le mieux est de consulter plusieurs traductions; voire si possible de revenir au texte original, dans la langue où il a été écrit. Comme j’en vois parmi vous qui ne maîtrisent pas tout à fait (!) l’hébreu, la langue de l’Ancien Testament (AT), je vous en propose tout de suite une traduction littérale, au mot-à-mot, la plus fidèle possible à l’original.

(1) Et il arriva, quand l’être humain commença à se multiplier sur le sol, et des filles leur furent nées,
(2) que les fils des dieux virent les filles de l’être humain, qu’elles étaient belles (ou bonnes), et ils prirent pour eux des femmes de tout ce qu’ils choisirent.
(3) Et YHWH dit: “Mon esprit ne demeurera pas dans l’être humain pour toujours, car lui aussi est chair, et ses jours sont de 120 ans.”
(4) Les “tombés” étaient sur la terre en ces jours-là, et aussi après, chaque fois que les fils des dieux venaient vers les filles de l’être humain et qu’elles enfantaient pour eux; ce sont les héros d’autrefois, les hommes de nom (ou de renom).


Quelques mots d’explication sur certains termes. D’abord, bien sûr, ces “fils des dieux” (ou fils de Dieu?). Il faut savoir que le mot “fils” (en hébreu: “BEN”) désigne un individu membre d’un groupe. Par exemple, un “fils de célibataire”, dans la langue de l’AT, ne veut pas dire un enfant illégitime, mais un individu qui fait partie de l’ensemble des célibataires. En français, on dira simplement “un célibataire”. Un “fils de cheval”, c’est un cheval (mâle ou femelle, d’ailleurs). Et quand la Bible parle, souvent, des “enfants d’Israël” (vous vous souvenez d’avoir beaucoup lu cette expression dans l’AT), c’est le même mot “ben” au pluriel; les “enfants d’Israël”, il ne s’agit pas des gamins du peuple, mais de l’ensemble des hommes, des femmes et des enfants. En français, là encore, on dira juste: les Israélites.

Au vu de cela, on comprend mieux que les “fils des dieux” peuvent être traduits par “les dieux”; les individus appartenant à l’ensemble “Dieu(x)”. Mais on n’est pas beaucoup plus avancé...

Un détail important: le passage que nous lisons aujourd’hui est dû à un auteur de l’AT qu’on appelle le Yahwiste; parce qu’il nomme toujours Dieu “YHWH”, c’est-à-dire l’Eternel, ou le Seigneur. Or: les “fils de dieux” ne sont pas, en hébreu, fils de YHWH, mais fils d’Elohim. Elohim, un mot au pluriel qu’on traduit dans l’AT par “Dieu”.

Par conséquent, le mot “dieux”, ici, ne désigne pas le Seigneur, l’Eternel.

Il reste donc trois possibilités:
(1) soit les fils des dieux seraient des dieux, au pluriel; les divinités d’une religion polythéiste (à plusieurs dieux), comme les Grecs ou les Romains. Mais dans la Bible, ce serait étonnant.
(2) soit notre expression désignerait des anges, des êtres célestes qui vivent auprès de Dieu. C’est le choix de la Bible en français courant, qui traduit “les habitants du ciel” au lieu de “fils des dieux”.
(3) enfin, troisième possibilité: à plusieurs reprises, l’AT utilise le mot elohim, dieux, pour désigner des humains, mais des humains spécialement puissants, au pouvoir étendu. Le roi d’Israël est souvent appelé “dieu”, ainsi que les principaux magistrats, les juges; les roitelets de provinces, les chefs d’armée. Pourquoi on les appelle “dieux”? Parce que leur pouvoir élevé les a promus à un rang proche de celui de Dieu, ils sont un peu ses représentants, sa famille.

(Entre parenthèses, c’est cette étrange coutume qui explique qu’on a rapidement appelé Jésus, lui aussi, “fils de Dieu”). Fermons la parenthèse, et lisons le Psaume 82, où Dieu juge les puissants du monde en les appelant dieux, eux aussi.

Dieu est là, entouré de son conseil;
au milieu des dieux il rend la justice:
«Jusqu'à quand jugerez-vous avec partialité,
en acquittant les coupables?
Faites plutôt justice au faible, à l'orphelin,
respectez les droits du pauvre, du misérable.
Relâchez le faible et le malheureux,
arrachez-le aux griffes des méchants.
«Mais vous ne comprenez rien,
vous êtes dans le noir, avançant à tâtons;
et toute la terre est ébranlée.
Je le déclare, vous êtes des dieux,
vous êtes tous des fils du Très-Haut,
pourtant vous mourrez comme les hommes,
vous “tomberez” comme n'importe quel chef.  (Ps. 82, 1-7)


La tradition juive a, le plus souvent, choisi cette troisième possibilité concernant les “fils des dieux” de notre passage. Et la plupart des chercheurs, aujourd’hui, confirment cette interprétation. Avec eux, lisons donc, derrière ces gens énigmatiques qui couchent avec des terriennes, non pas des êtres célestes, des anges (lesquels d’ailleurs n’ont pas de sexe, dit-on... hum!), mais des hommes puissants, des gens haut placés, qui ont beaucoup de pouvoir.


 

Et qu’ont-ils fait, ces hommes? Ils voient que les femmes sont attirantes; alors ils les prennent pour se marier. C’est la seule fois, dans l’AT, que le mariage est décrit par ce mot tout seul, prendre. Partout ailleurs, on raconte ou bien que les parents offrent leur fille, ou bien que l’homme et la femme se donnent l’un à l’autre (et vous connaissez les dialogues romantiques du Cantique des cantiques); ou bien encore c’est Dieu qui conduit les époux l’un vers l’autre. Ici, aucune mention du don: les puissants prennent, ils s’emparent des femmes, c’est tout.

Il ne s’agit donc ni de femmes fatales, ni de sexe contre nature entre être humains et divins. Nos versets dénoncent le fait que les détenteurs du pouvoir en ont abusé (qui a dit “Berlusconi”?! - ou le roi David!?); ils ont utilisé leur puissance pour leur propre avantage au lieu du bien de tous, au lieu de la justice, comme l’affirme le Ps. 82 que nous venons de lire. Arrogance et orgueil, quand on se croit tout-puissant.

Ces haut placés ont agi comme si Dieu n’existait pas. Et c’est pourquoi le Créateur reprend son esprit. Deuxième énigme, cette sentence: YHWH dit: “Mon esprit ne restera pas dans l’être humain pour toujours, car lui aussi est chair, et ses jours sont de 120 ans.”

Ce n’est pas une punition décidée souverainement, donc! Mais c’est la conséquence logique du choix des puissants: “Ils ignorent mon existence, alors je ne peux plus leur donner la force qui les fait vivre”. Pour le Yahwiste, l’homme est fait de terre (Adam veut dire, en hébreu, “le terreux”), l’homme est fait de terre, + de l’esprit de Dieu. Donc si l’Eternel enlève son souffle de vie, l’homme retourne à l’état de poussière.




Troisième partie de notre passage; et troisième mystère. Je cite: “Les “tombés” étaient sur la terre en ces jours-là, et aussi après, chaque fois que les fils des dieux venaient vers les filles de l’être humain et qu’elles enfantaient pour eux; ce sont les héros d’autrefois, les hommes de nom (ou de renom).” Mais qui sont donc ces héros, ces géants? Et que veut nous dire l’auteur par cette phrase?

Ce verset utilise volontairement un style qui ressemble aux mythologies orientales: emphatique. Mais il le fait pour souligner le contraire: ces hommes de renom, ces héros fameux, on ne dit justement pas comment ils s’appellent! Quand on connaît l’importance du nom pour les juifs, c’est un indice révélateur. Ces géants, littéralement ces “tombés”, (le mot qui désigne les gens de très grande taille vient du verbe “tomber”), ces surhommes, on n’en a pas gardé de souvenir important, ils sont insignifiants, puisque leur nom, prétendument fameux, il est... tombé dans l’oubli! Vous voyez qu’il y a, quand on parle en hébreu de ces géants, un jeu de mots intraduisible en français!

Par contraste, il y a juste avant notre passage une liste impressionnante de noms: les ancêtres de Noé sont tous cités, et nommés quatre fois en quatre phrases consécutives! Davantage encore, Noé lui-même, le véritable héros de l’histoire qui commence avec notre passage, Noé, on voit son nom écrit des dizaines de fois. Comme pour dire: ces prétendus surhommes, ils ne sont rien de rien, à côté de Noé; et même à côté du moindre de ses ancêtres.

Et voilà que nous débouchons tout naturellement sur le récit du déluge. Les hommes ne sont que chair, c’est-à-dire qu’ils sont faillibles, mortels. Ils agissent comme si Dieu n’existait pas. Alors, l’Eternel va leur retirer son souffle de vie.

Après avoir dû limiter l’existence humaine à 120 ans, le Seigneur décide de balayer de toute la terre ces hommes qui le renient. Voici le passage qui suit immédiatement les quatre versets que nous essayons de comprendre:
Le Seigneur vit que les hommes étaient de plus en plus malfaisants dans le monde, et que les penchants de leur cœur les portaient de façon constante et radicale vers le mal. Il en fut attristé et regretta d'avoir fait des hommes sur la terre. Il se dit: «Il faut que je balaye de la terre les hommes que j'ai créés, et même les animaux, grands ou petits, et les oiseaux. Je regrette vraiment de les avoir faits.»
Mais Noé trouva grâce aux yeux du Seigneur.




Pause. Merci de m’avoir suivi jusqu’ici! Mais il faut revenir à notre question de départ: qu’est-ce que ce passage peut nous dire, à nous chrétiens, aujourd’hui?

Selon notre exégèse, le Yahwiste nous propose l’alternative: ou bien vivre en relation avec Dieu; ou alors choisir notre propre bien, et prendre ce qu’on veut, et ainsi se couper de l’esprit du Créateur. Ceux qu’on croyait à première vue des fils de Dieu, ce sont en fait des types d’hommes comme on en voit beaucoup aujourd’hui: ceux qui font leurs choix; ceux qui regardent, et qui s’emparent, qui veulent faire carrière, et saisir les bonnes occasions, et s’enrichir sans tenir compte des autres, ni de l’Autre avec majuscule! Les Khadafi de la politique, ou de l’économie, ou de la religion! Mais aussi les roitelets du quartier, ou du club, ou de la famille! Arrogance et orgueil, quand on se croit tout-puissant. Pas toujours facile d’échapper à ce travers, même dans nos petites responsabilités, dans nos bribes de pouvoir! Pas simple de résister aux tentations de manipuler les autres, de les faire passer là où ça nous arrange, de chercher notre seul intérêt.

Lorsque les (soi-disant) “grands” de ce monde n’ont pour priorité que leur égoïsme, ils se condamnent à la plus dure des chutes: retomber pour n’être plus que poussière.

À l’opposé nous est proposé l’exemple de Jésus. Lui n’a pas cherché son propre bien, son intérêt. Il s’est abaissé jusqu’à la mort, la mort sur la croix. C’est pourquoi Dieu l’a élevé au rang de souverain; il lui a donné le nom qui est au-dessus de tous les autres noms, afin qu’au nom de Jésus, tout genou fléchisse, dans le ciel, sur la terre et sous la terre, et que chacun reconnaisse Jésus comme Seigneur, à la gloire de Dieu le Père. (Philippiens 2, 8-11)

Puissions-nous, dans nos pouvoirs, nos valeurs et nos choix, nous inspirer de ce seul vrai Fils de Dieu. Amen


Dessin: Auderset


(après l’interlude: traduction JJC):

(1) Lorsque les hommes commencèrent à proliférer sur la terre, et qu’ils donnèrent vie à des filles,
(2) les puissants du monde virent que ces femmes étaient attirantes. Ils s’en emparèrent pour se marier avec elles. Ils les choisirent selon leur bon plaisir.
(3) Alors, le Seigneur constata: “Mon souffle de vie ne va pas donner indéfiniment sa force à l’homme. Il est limité; il ne vivra pas plus de 120 ans.”
(4) C’était l’époque où il y avait des géants sur la terre. Il y en eut encore par la suite, d’ailleurs: chaque fois que les puissants s’approchaient des femmes du peuple, et qu’elles leur faisaient des enfants. Ce sont les héros d’autrefois, aux noms célèbres, fameux... Vous les connaissez, non?


Jean-Jacques Corbaz