Ces heures intimes du milieu de la nuit étaient son domaine. Dans les rues du village, où les siècles collaient aux façades; à travers les champs, où le passé couvait, silencieux mais présent. Peu d’années. Peu d’années encore, mais grosses de temps mort, mais lourdes de tant porter. Peu d’années vécues, combien à déployer?
Un bruit d’automobile, au loin. Promeneur hâtif vers son port, rejoindre le feu, chaleur de vie. Les autres. Le lit. Les murs. Sécurité.
Le passé dans son dos le courbait contre terre. Terre grasse et indolente de ses ancêtres paysans. Terre vieille et sûre qu’il rejoindrait - un jour.
Sa pensée cheminait à grands pas bottés, semelles épaissies par la boue glaise. Je viens, tu sais, je viens. Mais j’arrive avec tout ça dans ma hotte: mon pays, mes collines, ces pommiers, ces maisons. J’arrive avec ces hommes gestes lents, bouche lente, pensées lentes; mais si pleins, si pleines. J’arrive avec mon cœur, mes pipes, mes souvenirs tièdes ou glacés. Mes espoirs demi-ton. Mes compromissions. J’arrive avec le temps passé sur mes épaules.
Je viens. Mais pourquoi je vois si mal? Le brouillard est-il partout autour de moi? Non, il y en a aussi sur mes lunettes; poussières, saletés. Et puis non, il y en a encore dans ma tête, mes brumes d’avoir tant existé.
Le passé sur ses épaules alourdissait sa marche. C’est ainsi qu’il allait, au rythme de sa terre. La récolte est maigre, cette année. Les pommes-de-terre trop grosses ont un vide au milieu. Les épis trop petits. La vigne mal mûre.
Le pays l’empêchait de courir. Même de vouloir courir. La mort immobile, même pas menaçante, et pourtant inexorable. La mort enracinée dans le terroir, avec les vieux, avec les autres, dans les virgules et les soupirs.
Le passé annonçant la mort pesait sur ses épaules. C’est ainsi qu’il traînait sa lente presqu’espérance. Ne le jugez pas, coursiers de l’avenir galopant à son approche, ne le jugez pas. Je crois que c’est comme cela qu’il vivait, et qu’il vivait heureux.
Jean-Jacques Corbaz,14.10.77