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dimanche 25 février 2018

(Pr) Carême, ne pas nous priver!

Prédication du 25 février 18, Villars, «Les vraies valeurs - le bonheur»

Lectures: Luc 12, 13-21; Amos 8, 4-7;  2 Corinthiens 4, 14-18


Vous connaissez la chanson de Gilles: “Le bonheur est chose légère, que toujours notre coeur poursuit, mais en vain, comme la chimère, on croit le saisir, il s’enfuit”.
  


Chers amis, chers paroissiens: qu’est-ce qui vous rend heureux, vraiment? Qu’est-ce qui est le plus important pour vous?

On nous a tant seriné que “l’argent ne fait pas le bonheur, mais... qu’il y contribue”...

Alors bon, je ne vous apprends rien, la Bible nous invite à garder de la distance par rapport aux valeurs matérielles. Et chacun(e) le sait: notre fortune, nos mérites, nos achats, nos titres de gloire, voire nos médailles olympiques... tout cela est bon, voire agréable, mais nous ne les emporterons pas avec nous, au jour de notre mort. Nous ne les emporterons pas au paradis, au sens littéral!

Vous le savez, bien sûr. Tout le monde le sait. Tout le monde le dit.

Mais pourquoi alors tant de gens vivent-ils exactement le contraire? Comment se fait-il qu’aujourd’hui une immense majorité de gens soient obnubilés par les valeurs matérielles, au point de tout penser, tout juger, tout évaluer en termes économiques? Notre société semble incapable de voir autre chose que ce qui se monnaie de manière sonnante et trébuchante. Même le monde politique est devenu secondaire face au commerce et à la finance. Une seule règle, une seule priorité: faire du bénéfice.

Et la morale, l’éthique, dans tout ça? "Mais mon vieux,
c’est du passé, c’est dépassé, c’est démodé, une antiquité!! On ne fait plus de sentiment, quand on peut faire de l’argent..."
  


Pourtant, voilà que ce système est en train de révéler ses limites: par le chômage, d’abord, bien sûr; par toutes les personnes qui sont rejetées dans la bordure, larguées par une société qui ne sait plus qu’en faire... car les assistés coûtent cher!

Le système montre ses limites aussi par la dépression, et par les multiples formes de “casse” que nous connaissons, comme le burn-out, lorsque le corps ou l’esprit ne peuvent plus résister aux pressions de la vie quotidienne. Lorsque les personnes humaines se sentent obligées de répondre aux demandes d’efficacité et de rentabilité qu’elles reçoivent plutôt que de respecter leurs limites physiques ou psychologiques.

Et voilà, encore, que le vide spirituel est en train de nous exploser à la figure, avec la multiplication des sectes, et des fanatismes de toutes sortes. Avec ces groupes qui se rassemblent autour d’un gourou, en quête désespérée de sens à leur vie.  Avec ces gens qui se font plumer comme des pigeons parce qu’ils essaient de fuir notre monde trop matérialiste. Tragique!

Hier c’était l’Ordre du temple solaire, et aujourd’hui le djihad. Il n’y aurait pas toutes ces victimes si, chez nous, tant de personnes soi-disant éclairées n’avaient pas jeté l’évangile aux oubliettes pour s’intéresser en priorité au cours de l’aluminium ou aux mille façons de s’enrichir sans fatigue!?!
  
Chappatte
Et vous voyez que, là, nous sommes concernés. Tous. En tant qu’Eglise, en tant que croyants libérés en Christ, nous avons à mieux dire, et à mieux vivre les vraies valeurs de notre foi. À mieux les chanter, à mieux les danser dans notre quotidien!

Je sais, ça n’est pas facile. Mais nos contemporains déboussolés ont besoin de modèles -pas modèles au sens d’exemple parfait, bien sûr, mais au sens de référence, d’exemple parmi d’autres. Nos contemporains ont besoin de voir, de sentir (j’ai presque envie de dire de humer, de palper) des chrétiens authentiques, que leur espérance transforme, rende plus légers, plus souriants, plus chaleureux, et moins suffisants. Bref, des antidotes à cette morose course au fric qui n’amuse que la toute petite minorité qui gagne à ce jeu-là!

Il est ici, l’enjeu pour nous, en ce début de siècle; la mission qui nous est proposée pour cette année, et les suivantes! Que les disciples du Christ deviennent plus visibles, plus colorés, plus joyeux! “Un chrétien triste, a-t-on dit, est un triste chrétien”!

Si l’Eglise passe à côté de cette mission-là, j’ai bien peur que ce ne soit une dé-mission!

Savons-nous encore défendre nos valeurs? Pas les armes à la main, évidemment, mais savons-nous encore nous enthousiasmer pour nos valeurs spirituelles, et, du coup, contribuer à enthousiasmer les autres?

Dans 24 Heures d’hier, un psychiatre qui a beaucoup travaillé sur cette question du bonheur dit des choses qu’on pourrait croire tirées de l’évangile: “les résultats de notre étude montrent que le secret du bonheur (...) ne réside pas dans un compte en banque ou un statut social, mais dans le succès de nos relations affectives, dans la qualité des contacts que l’on entretient avec les autres
. Le bonheur vient aussi du “sentiment que l’on mène une vie qui a du sens”. (1)
 

Depuis dix jours, nous vivons le temps du Carême, de la Passion. Seriez-vous d’accord de faire un essai? Non pas prendre le sac et la cendre pour nous rabaisser, bien sûr, mais plutôt nous alléger. Elaguer dans notre vie ce qui nous sépare de l’appel de l’évangile. Faire des choix, pour que notre quotidien se débarrasse des valeurs matérielles qui entravent notre mission. Peut-être acheter moins, et vivre plus proches des autres. Cultiver nos relations, nos affections, nos amours... Laisser davantage de place à nos richesses humaines: tendresse, patience, accueil... sourire et paix... Laisser davantage de place, aussi, à la nature et aux trésors qu’elle offre à nos yeux, à nos oreilles, à nos odorats (c’est bientôt le printemps!).

Donc non pas nous priver, mais bien au contraire: nous combler de ce qui nous rend heureux!

D’accord? Allez, je vous fais un prix: un modeste bonheur du Bon Dieu, à l’essai pendant 40 jours. Bien sûr, c’est gratuit! Amen                                          


Jean-Jacques Corbaz 



(1)  Dr Théodore Hovaguimian, 24 Heures des 24-25 février 2018, p. 24


jeudi 22 février 2018

(Ci, Ré) Christ ne nous offre pas le ciel

Guilhem Lavignotte  

"Le Christ ne nous offre pas le ciel, il nous offre le salut. Le salut c’est être délivré de tous ses enfermements pour toujours progresser dans la vie avec le Christ comme dans un cœur à cœur pour voir avec ses yeux, toucher avec ses mains, entendre avec ses oreilles.

C’est cela le salut qu’il nous offre comme il était au commencement, comme il est et comme il sera pour les siècles des siècles. Le Christ ça n’est pas un paradis ou un ciel à gagner. Son salut est une liberté qu’il nous offre dès à présent et qui ne finit pas. Mais vous pouvez l’appeler le ciel si vous voulez, mais sachez que ce ciel commence ici et qu’il est déjà offert."

dimanche 4 février 2018

(Pr, Hu) Entre Dieu et le rire, quel rapport?

Prédication du 4 février 18, Ollon, 10h «Dieu et humour?!»

Lectures: Psaume 2, 1-4; Jean 9, 24-40; 1 Corinthiens 1, 27-29 



Le philosophe grec Aristote disait ”le rire est le propre de l’homme”. On peut en conclure avec un clin d’oeil que le rire n’est pas sale! Voire peut-être qu’il nous nettoie! Qu’il purifie l’esprit, et l’âme!

Blague à part, Aristote voulait souligner que le rire (ou, de manière plus générale, l’humour) est un élément essentiel pour le genre humain. Mais serait-il essentiel aussi pour les questions dernières que nous nous posons, celles sur le sens de la vie, celles sur notre finalité humaine? Autrement dit, les questions spirituelles, au sens religieux du terme, ont-elles quelque chose en commun avec les traits d’esprit, les réparties spirituelles, au sens humoristique cette fois?

Le fait que ce soit le même mot pour les deux domaines indique en tout cas un lien!


Première piste de réponse: le recul. Trop souvent, l’être humain prend les choses au premier degré. Il subit les évènements le nez dans le guidon, sans beaucoup réfléchir à ce qui donne à sa vie un sens, une direction, une vérité profonde. L’humour peut souvent permettre ce recul indispensable; il peut nous proposer une échelle des valeurs qui redonne une juste proportion aux malheurs de l’existence ou à ce qui nous fait peur, notamment. C’est ce qu’enseignait déjà Confucius: “Celui qui ne parvient pas à regarder la réalité de loin, eh bien il verra les ennuis de près!”

Les humoristes d’aujourd’hui, les clowns, les comédiens utilisent abondamment ce ressort. On pourrait citer presque toute l’oeuvre de Fernand Raynaud, par exemple. Vous vous souvenez de cet étranger qui avait été chassé parce qu’il “venait manger le pain des Français”. Depuis son départ, pourtant, au village “on n’a plus de pain du tout: car il était boulanger”!

En prenant ainsi à rebrousse-poil nos manies, nos préjugés, les humoristes montrent le décalage entre nos vies et ce qu’elles pourraient être (ou devraient être). Par surprise, ils nous interrogent sur nos vraies valeurs, et sur ce qu’elles changent ou non, sur nos actes. Pour moi, c’est une démarche hautement spirituelle, Devos ou Raynaud ont été d’excellents moralistes.

Citons encore ce mot du cinéaste Woody Allen, passé maître dans de tels décalages comiques entre les problèmes de fond et les soucis de surface: “Le doute me ronge: et si tout n’était qu’illusion? Et si rien n’existait? Dans ce cas, j’aurais payé ma moquette beaucoup trop cher!”
  


Deuxième piste: l’humour peut même aller jusqu’à poser la question de Dieu; ouvrir à la foi.

Cette affirmation étonne certains, qui pensent que le comique se moque du sacré, et que la religion est quelque chose de sérieux. C’est ce que devait se dire cette dame qui achetait de la lecture pour une amie hospitalisée. La libraire lui demande si elle envisage un livre religieux; l’autre lui répond: “Oh mon Dieu non! Elle va déjà beaucoup mieux!”

Pour moi, le rire nous rappelle nos limites, nos impossibilités. Donc il nous redit qu’il y a, dans la foi, cette instance supérieure, Dieu, qui dépasse, qui transcende nos épaisseurs humaines, et qui nous promet de nous recréer à neuf, ressuscités, dans un monde de perfection cette fois, lorsque nous verrons face à face!

C’est au fond toute la collision entre le fini et l’infini qui se joue dans l’humour; la collision entre la perfection et l’imperfection. J’aime ainsi ce sketch de Raymond Devos où il renverse le slogan “Dieu existe, je l’ai rencontré”. L’humoriste raconte qu’il a vu le Seigneur alors que ce dernier était en plein doute: dans son église, Dieu ne voyait plus personne, et il en arrivait à douter de l’existence de l’homme! Apercevant Devos, le Créateur s’écrie: “Oh, miracle! Une humaine apparition!” Puis il remonte au ciel  tout heureux pour y annoncer: “L’homme existe, je l’ai rencontré”!
   


Troisième piste: l’humour met en question nos idées toutes faites dans le domaine religieux aussi! Nous oublions trop souvent qu’on ne possède jamais la vérité, que c’est elle qui nous éclaire. Dans la foi, rien n’est jamais acquis: on n’est jamais chrétien, on le devient toujours, disait Kierkegaard.

L’humour peut donc mettre le doigt sur nos faux sérieux qui nous éloignent du Christ, lui qui “n’avait pas de lieu où reposer sa tête”.  Il rappelle que la foi doit constamment lutter contre les fausses évidences, les dogmes sclérosés, les banalités qu’on récite... C’est ce qu’a découvert ce pasteur qui parlait avec un paysan des récoltes, terriblement maigres cette année-là. “Il faut prier, mon cher!” disait le ministre. Et l’autre de rétorquer: “La prière ne sert à rien. C’est du fumier, ici, qu’il faudrait!”

  


Quatrième chapitre: l’humour est tout spécialement utile lorsque c’est l’Eglise elle-même qui se prend trop au sérieux! Quand la foi devient une institution, souvenons-nous que cette institution est humaine et imparfaite! Le rire est un bon antidote contre le cléricalisme, ou quand l’Eglise se prend pour son propre but, à l’image des pharisiens dans l’évangile de Jean.

C’est comme une fois y avait Ouin-Ouin qui se fait “attraper” par le pasteur, parce qu’il ne l’a plus revu au culte depuis... oh, bien longtemps. “Monsieur Ouin-Ouin, vous ne croyez donc plus en Dieu?” “Ben, le Dieu du ciel que oui, répond l’autre. Mais c’est son personnel au sol qui ne m’inspire plus trop confiance”! ... C’est vrai, et c’est bien dit. Nous, le “personnel au sol”, pouvons faire obstacle à la foi. Et nous avons besoin de cet humour-là pour nous le rappeler.

Un pasteur et un chauffeur de taxi arrivent en même temps devant la porte du paradis. Or, le ministre est envoyé au purgatoire, tandis que l’autre est directement accueilli au Ciel.  Le pasteur rouspète, bien sûr, mais il s’entend répondre: “Tu sais, il a plus de mérite que toi! Quand tu prêchais, les gens dormaient. Mais quand lui les conduisait, eh bien, ils... priaient”!”
  

Cinquième et dernière piste (et c’est une piste d’envol plutôt qu’une piste d’atterrissage)! Je lis dans la Bible que Dieu lui-même a de l’humour. Par la manière dont il échappe à nos mainmises, à nos tentatives de le mettre de notre côté. Dieu se rit de nos prétentions humaines, dit le Psaume 2. Il transcende, il dépasse toujours nos définitions, nos lois terrestres, nos récupérations de sa sainteté.

C’est un pasteur qui voit avec colère qu’on lui vole des raisins de sa treille, pendant la nuit. Alors, il y met un panneau où il écrit: “Dieu voit tout”. Le lendemain, les dernières grappes ont disparu; et une main anonyme a rajouté sur la pancarte: “Dieu voit tout... mais il ne dénonce pas!!”

Dieu n’est pas le gardien de notre morale, il échappe à nos emprises. C’est nous qui sommes appelés à entrer dans sa vérité, qui toujours dépasse les nôtres de plusieurs kilomètres!
  

Voilà quelques réflexions que j’avais envie de partager avec vous, ce matin, sur le rire dans sa relation avec Dieu. Bien sûr, il ne s’agit pas de “sanctifier” n’importe quel humour. Il y a des comiques tellement peu spirituels! Mais je me demande si l’humour, dans son ouverture à l’inattendu, n’est pas l’un des véhicules privilégiés de la liberté de Dieu, et de celle du chrétien. Liberté qui, vous le savez, est un fruit éminent du Saint-Esprit. Car “là où est l’esprit du Seigneur, écrit Paul, là est la liberté”. Amen                                          


Jean-Jacques Corbaz 


 


dimanche 31 décembre 2017

(Pr) La relation entre Dieu et nos années

Prédication du 31 décembre 17, «Le temps de Dieu...»

Lectures: Apocalypse 1, 4-8; Luc 13, 6-9; Genèse 1, 14-19 

Je vais sans doute vous étonner: l’année qui vient, 2018, vous allez voir Dieu! Oui, en 2018, vous allez voir Dieu!

Rassurez-vous, je ne me suis pas converti à l’une de ces sectes braquées sur la fin du monde. Je n’ai pas non plus reçu une révélation prophétique extraordinaire! Vous allez voir Dieu  parce que ça fait partie de sa nature, ça fait partie de sa façon d’être. Je vais m’expliquer.
 

 
Beaucoup de chrétiens pensent que, pour Dieu, le temps n’a aucune importance. N’est-il pas l’Eternel, l’Infini, celui qui traverse les siècles sans jamais vieillir? Pour bien des gens, la vocation humaine serait justement d’essayer d’échapper aux limites d’ici-bas pour rejoindre le monde éternel de l’au-delà. Le but de la religion serait de nous faire accéder au royaume divin, là où tout est lumière et paix, au-dessus de cette terre de souffrances.

Cette perspective, cette idée est très importante dans les religions orientales, surtout pour le bouddhisme: quitter ce temps, cette terre pour s’élever et rejoindre Dieu.

Et aujourd’hui, dans une société où les incertitudes se font durement ressentir, et les bouleversements, et le manque d’espoirs concrets, on comprend que beaucoup de gens sont fascinés par cette recherche d’un monde immuable et sûr, au-delà des pénibles réalités.

Pourtant, la Bible nous dit des choses différentes, et à mon goût plus stimulantes! Pour elle, Dieu est au-dessus du temps, c’est sûr: “devant lui, mille ans sont comme un jour”. Mais il n’est pas un Être Suprême figé dans son éternité et sa divinité: il bouge, il se déplace!

L’Apocalypse insiste beaucoup sur ce mouvement: elle décrit Dieu comme “celui qui est, qui était et qui vient”. Formule géniale! “Celui qui est, qui était et qui vient”, c’est-à-dire celui qui dépasse les catégories du temps, celui qui ne se laisse enfermer dans aucune époque; et celui qui bouge vers nous!

Dieu n’est pas hors du temps, comme dans les religions orientales. Au contraire, le temps, notre temps, n’est pas étranger à Dieu, pas plus que l’espace! Dès la première page de la Bible,  le Créateur s’inscrit dans nos mesures humaines de temps: “Que la lumière soit - et la lumière fut... Il y eut un soir, il y eut un matin, ce fut le premier jour”.


Cette évocation des débuts du monde est une manière imagée de proclamer ceci: le temps n’est pas une fatalité mauvaise, dont il faudrait sortir. Mais c’est un cadre dans lequel Dieu inscrit volontairement sa création.

Vous savez peut-être que la Genèse s’inspire beaucoup des récits des origines venus des autres religions du Proche-Orient. Or, aucune de ces autres religions ne décrit les débuts de l’univers dans un tel cadre de journées. C’est bien une originalité de l’Ancien Testament que de valoriser le temps de cette manière!

Pour la Genèse, chaque jour qui passe, aujourd’hui encore, est  un jour où Dieu crée, un jour que Dieu habite, puisque la vie continue de jaillir, autour de nous, et à travers nous. La création n’est pas finie, elle se prolonge dans notre temps, ici-même!

On remarquera encore que la Genèse situe au quatrième “jour” la création des astres: soleil, lune et étoiles. Ils ont deux rôles: celui d’éclairer la terre jour et nuit; mais d’abord celui de servir de “signes pour les fêtes, pour les jours et pour les années” dit la Bible. Alors que les religions voisines, par exemple à Babylone, les adoraient comme des divinités, les astres pour l’Ancien Testament sont les marques du temps, créés par Dieu. Des repères pour nos calendriers.

Le temps est donc un cadeau du Créateur. Mais un cadeau où il s’est emballé lui-même, si j’ose dire! Emballé dans les deux sens du terme! Emballé au sens où il s’y est placé, volontairement; il s’y est inscrit. Et emballé au sens où il le fait avec enthousiasme! Dieu s’emballe pour nous, dans sa passion pour l’humanité,  cette humanité pourtant si mal foutue!
Autrement dit, Dieu s’engage dans notre temps, afin de faire alliance avec nous. Depuis le fameux récit de l’arc-en-ciel, au sortir du Déluge, jusqu’à Jésus-Christ, en passant par Abraham, Moïse, Jérémie et tous les autres, Dieu travaille dans notre temps. Il le fait pour y semer des graines de bonheur et de paix.

L’histoire où nous vivons n’est donc ni vouée à la perdition, ni livrée au hasard. Elle a un but. Dans notre histoire, Dieu intervient régulièrement, il agit lui-même à travers tous les évènements où les auteurs bibliques ont reconnu la main de leur Seigneur.

Et bien sûr, vous l’avez déjà pensé, ces interventions de Dieu culminent dans l’évènement que nous avons célébré il y a une semaine, la venue de Jésus, en qui les apôtres ont discerné la venue de Dieu lui-même! Epiphanie! Révélation!

Depuis Noël -comment pouvons-nous en douter?-, le salut du monde ne se joue pas en-dehors du temps, mais à l’intérieur de notre histoire, à l’intérieur de notre monde: dans le temps. Et l’évangile va insister là-dessus: Jésus est né “alors que Quirinius était gouverneur de Syrie”; puis “il a souffert sous Ponce Pilate”. C’est dans un temps bien précis, concret, que tout a basculé en faveur de notre salut. Comme l’a chanté Jo Akepsimas: “Jésus était bien de son temps, et c’est pour ça qu’il est du nôtre”.

Ce n’est pas un hasard si, aujourd’hui encore, le Christ nous sert de repère pour compter les années. Quand on dit “2018”, est-ce que nous réalisons que nous prenons comme axe de notre temps le point culminant de l’action de Dieu dans notre histoire? Est-ce que nous réalisons encore qu’ainsi, nous décrivons la succession des années non pas comme un éternel recommencement, à l’image des religions hindoues par exemple, mais comme un mouvement qui part d’un début et qui va vers une fin? “Au commencement, Dieu créa...”. Le temps ne tourne pas en rond, Dieu y travaille! Et il voudrait nous y faire travailler avec lui!
   

Mais attention! N’allez pas en déduire que l’humanité avance sans cesse, en progressant constamment. On est bien revenu de cette théorie moderniste. Il suffit d’ailleurs de regarder comment va notre terre!

Non, l’histoire du monde, selon la Bible, elle est plutôt décrite comme une succession de crises où se manifestent à la fois l’orgueil humain et la ténacité de la fidélité de Dieu! Chaque jour, chaque année sont des invitations à renverser le premier, l’orgueil, pour faire mieux place au second, le projet de Dieu.

Le temps est donc précieux, il nous est donné comme une matière première à transformer, ou un terrain à cultiver. Rien n’est moins biblique que de chercher à “tuer le temps” ou à le fuir. Au contraire, mettez-le à profit, inscrivez votre temps dans celui de Dieu! Le temps du travail; celui des loisirs; celui du repos; celui dédié à la famille ou aux amis: le temps qui nous est donné est une chance: faites-y fleurir l’espérance, la solidarité, la paix qui viennent de Dieu!

Et même si vous n’y parvenez pas, ne craignez rien. Dieu connaît nos limites. Souvenez-vous de la parabole du figuier, lui qui n’avait donné aucun fruit en trois ans. Le vigneron, c’est-à-dire le Christ, insiste pour lui offrir encore une chance. Il sait que nous avons besoin de beaucoup de temps. Et il nous le donne. Il nous le donne.
  

Je disais tout-à-l’heure que vous allez voir Dieu, l’année prochaine. Vous avez peut-être compris en cours de route que Dieu est dans notre temps; et que nous l’y verrons, si nous savons le regarder! Que Dieu travaille dans notre temps, et que nous l’y verrons, si nous retroussons nos manches à ses côtés!   En disant “2018”, déjà nous disons que Dieu y est venu, dans notre histoire, en Jésus. Espérons que le “politiquement correct” n’en arrive pas à bannir cette référence au Christ!
  

À la veille de cette année, j’ai envie de terminer par un voeu. Celui-ci: que notre temps, celui de l’action et celui de la prière, celui de la fête et celui de la souffrance, celui de l’amour... que  les temps et les moments qui se succéderont pour nous cette année deviennent mieux un antidote efficace contre le découragement; contre l’égoïsme et la peur! Un ferment d’espérance! Un champ où puissent éclore les fleurs colorées de l’amour de Dieu. Amen.


Jean-Jacques Corbaz    



mardi 26 décembre 2017

(Co, Pr) Le Noël d’Ahmed

Culte d’Ollon, le 25 décembre 2017

Lectures : Luc 2, 1-20; Esaïe 2, 2-5

C’est l’histoire d’un jeune homme appelé Vincent. Vincent fait partie d’une caravane qui traverse le Sahara, au mois de décembre. Avec ses compagnons, il avance lentement, au pas tranquille des chameaux lourdement chargés, dans le désert rempli de lumière et de soleil.

Jour après jour, il ne se passe presque rien: le matin, le guide réveille la caravane en chantant ses prières... Tous boivent leur café puis se remettent en selle. Et après, le temps passe à regarder l’horizon, le sable et les dunes, le vide et... le silence...

Parfois, un chameau trébuche, ou bien une gourde tinte. Ou encore, le guide se met à chanter d’une voix chaude et sereine, et le désert devient plus lumineux encore.

Le soir, le camp s’organise. L’un fait le pain, un autre le feu. La nuit tombe; et, dans l’obscurité, les caravaniers contemplent les étincelles danser au-dessus des flammes et s’en aller rejoindre les étoiles.
 


Mais un jour, Vincent et ses compagnons reçoivent une visite. Imprévue. C’est un jeune garçon qui porte un long vêtement très ample et un turban enroulé sur le visage; ça lui donne un air de profond mystère. On ne lui voit que les yeux, immenses.

Le jeune garçon tend une théière vide à Vincent, pour demander de l’eau. Puis, satisfait, il s’assied sans un mot.

Le lendemain, quand la caravane repart, il prend la route avec eux. Il marche sur la piste au même rythme lent que les chameaux.   Et cela tous les jours suivants aussi. Au bout d’une semaine, Vincent apprend qu’il s’appelle Ahmed, et peu à peu ils deviennent presque amis.

Ahmed est chamelier. Il va chercher trois dromadaires dans un village, au-delà du désert. Avant de rencontrer la caravane, il se déplaçait seul, avec son bâton, sa gourde et sa théière.

Chaque jour, il apprend quelque chose à Vincent: il lui enseigne à distinguer les dunes, à repérer la piste quand elle se perd dans le sable; il lui montre comment reconnaître de loin les arbustes dont il cueille les branches pour les sucer. Les caravaniers appellent ces plantes les “arbres-brosses-à-dents”.

Ahmed apprend aussi à Vincent à verser le thé le plus haut possible sans en renverser une goutte... A deviner les points d’eau si utiles, puisque le précieux liquide est rare. Et que sans lui, on est perdu.

Ce jeune garçon qui n’a rien, c’est lui qui sait tout. Il apprend à ses nouveaux amis simplement à regarder.
 

 
 

Mais, le soir du 24 décembre, c’est à Vincent d’apprendre quelque chose à Ahmed. Il lui raconte l’histoire de Noël. La naissance de Jésus... La fête à l’église... Les sapins qu’on décore... Les bougies, qui sentent si bon... Les cadeaux dans la cheminée... Le Père Noël... Les surprises...

Ahmed écoute en silence, bouche ouverte. À chaque nouveau détail, ses yeux s’agrandissent encore, on dirait qu’ils vont pousser jusque sur son turban!

Mais ça n’est pas facile d’expliquer Noël au milieu du désert... pas facile d’imaginer un sapin dans ce pays sans arbre... ni surtout une cheminée sur cette terre brûlante!

- Tu vois, fait Vincent, Noël, c’est la fête des enfants. C’est le plus beau jour de l’année!

- Ah, mais non, ça n’est pas possible, réplique Ahmed. Le plus beau jour de l’année, c’est le premier jour de pluie après la sécheresse... quand l’herbe ne poussait plus tellement il faisait sec, que les bêtes avaient soif, si soif... Et puis tout à coup, voilà l’eau qui tombe, et tombe, comme une promesse! Ce jour-là, les femmes se mettent à chanter et danser, c’est la joie! Les chèvres tirent la langue pour attraper les gouttes au passage! Les enfants sautent dans les flaques d’eau! Et j’appelle mes chameaux, et je danse avec eux! Quand il recommence à pleuvoir, toute la vie renaît, c’est vraiment le plus beau jour du monde!

Ahmed s’arrête, essoufflé. Puis il réfléchit un temps; et demande:

- En fait, tu as dit que le Père Noël apporte des cadeaux à tous les enfants de la terre. Alors, pourquoi il n’est jamais venu vers moi?

- Euh, fait Vincent, c’est peut-être parce qu’il n’y a pas de sapin...

- Ou pas de soulier, dit un autre... Tu n’as que des sandales...

- Ou pas de cheminée, dit un troisième...

Ahmed quitte ses compagnons et grimpe sur une petite dune, légèrement à l’écart. Debout, immobile, il reste là longtemps, comme s’il avait un problème difficile à résoudre. Le vent du soir s’est levé, et fait danser la toile de son habit autour de son corps dressé. Seul, ainsi, Ahmed a l’air d’un roi. Debout face au désert. Dans ce pays trop sec, même les larmes ne coulent pas.

   


Quand Ahmed redescend enfin, il fait nuit. Alors, près du feu, il apporte de grosses pierres et... il construit... une cheminée!?

Il plante son bâton dans le sable durci, et, avec quelques petites branches d’“arbre-brosses-à-dents”, il fabrique... quelque chose qui ressemble un peu à... à un sapin?! Il enroule la longue étoffe de son turban autour de son drôle d’arbre, y accroche sa théière en guise de guirlande... Avec quelques cailloux qui brillent au clair de lune, avec les étoiles dans le ciel, on dirait presque une décoration de Noël.

- Vincent, demande Ahmed, peux-tu me prêter une de tes bottes?

Vincent sourit, mais il est en même temps un peu embarrassé. Pas à cause de la botte, bien sûr. Mais parce que la belle légende du Père Noël a fait rêver Ahmed, rêver tellement fort que le réveil, demain, va être pénible.

Tandis que le jeune bédouin chante sa prière tout plein d’espoir avant de dormir, Vincent réfléchit. Soudain, il a une idée! Et tous les Européens de la caravane pensent la même chose.

   

Arrive le matin. Ahmed se réveille en même temps que les autres. Et tout de suite, il court vers sa cheminée improvisée, et la botte qui se dresse fièrement devant.

A l’intérieur de la chaussure, il voit un petit paquet entouré de papier doré, comme un trésor. Le jeune bédouin ouvre, très vite. Il découvre une photo, une photo qui représente une jolie maison européenne avec deux personnes assises devant. Un homme et une femme, aux cheveux gris.

Rien d’autre? Ahmed retourne le cliché. Derrière, une écriture élégante qu’il peine à déchiffrer:

 “Je souhaite un très joyeux Noël à mon ami Ahmed. Je suis tombé en panne avec mon hélicoptère, impossible de lui amener les cadeaux que je lui destine. Je les lui apporterai l’année prochaine, le 25 décembre, dans la maison de la photo. Signé: le Père Noël.”

Les yeux du jeune chamelier paraissent encore plus grands que la veille.

- Eh mais! dit Vincent en feignant l’étonnement, mais c’est ma maison! Ce sont mes parents! Ahmed, l’année prochaine, tu viendras passer Noël chez moi! Tu seras notre invité!

 
 
Et c’est ainsi qu’un petit chamelier a pu voir, réellement, la fête de la naissance de Jésus; et en découvrir de l’intérieur la dimension extraordinaire de la générosité. Celle des êtres humains, qui reflète celle, infinie, de Dieu. Ça s’est passé en Suisse, pas loin d’ici. Une année après l’étonnante histoire que je viens de vous raconter.

Vincent ne l’a jamais oublié.


Nicolas-Jean Bréhon.  Adaptation J-J Corbaz   



 

À méditer aussi ce mot de l’homme politique et chrétien engagé Pierre Aguet:

“Jésus a résumé et précisé les règles de l’humilité et de l’amour du prochain en montrant l’exemple. L’une de ces règles n’est autre que la générosité. J’ose comparer un pommier qui donne beaucoup de fruits à un humain sans cesse au service des autres. Toute vie est faite pour démultiplier la générosité. C’est le sens même de la vie. Ceux qui, bloqués par l’égoïsme, s’écartent de cette règle se privent de ce qui conduit à l’harmonie et au véritable bonheur.” 
 


(Po) Noël, le coeur de Dieu

 Noël, c’est le coeur de Dieu posé sur notre terre,
Offert à nos aveux, fragile, insondable mystère
Et pourtant, sous nos yeux, obstinément lumière;
C’est tout l’amour de Dieu, sa tendresse de père
Vivante à l’infini.
 
Noël, c’est le regard de Dieu posé sur notre monde,
La vie qu’il a bâtie, qu’il espère et qu’il veut,
Qu’il sème et qu’il féconde;
C’est un amour de frère qui veut ouvrir la ronde
D’un univers guéri de ses pires folies.
 
Noël, c’est une mort, offerte un vendredi
Qui s’annonce à l’aurore
Pour nous rendre plus forts.
Noël, c’est notre vie.
 
Jean-Jacques Corbaz

 

mardi 19 décembre 2017

(Ci, Ré) La paix se construit dans le dialogue

Anselm Grün à propos de la paix de Noël


"Souvenons-nous qu’en grec ancien (la langue d’origine des textes du Nouveau Testament qui parlent de paix), le mot "eirene" (paix) vient de la musique, et signifie le fait que plusieurs sons différents jouent ensemble. Le mot latin "pax" (paix) renvoie à la négociation, au fait de tomber d’accord sur quelque chose dont on discute.

Une vraie paix ne naît que si les personnes, avec leurs besoins et leurs opinions propres, sont chacune reconnue pour ce qu’elles sont, et se parlent. Il ne s’agit pas alors d’aboutir à une opinion uniforme, mais plutôt de cheminer dans le dialogue, pour reconnaître les raisons et les fondements propres à l’opinion de chacun.


Le récit de l’Evangile de Luc (Luc 1.78-79, version Parole de Vie) nous rapporte le cantique de Zacharie : « Notre Dieu est plein de tendresse et de bonté. Il a fait briller sur nous une lumière venue d’en haut, comme celle du soleil levant. Elle éclairera ceux qui vivent dans la nuit et dans l’ombre de la mort, elle guidera nos pas sur la route de la paix ». 


La paix est un chemin, une route à parcourir. Elle n’a rien de statique, elle est un parcours à poursuivre ensemble dans l’échange. C’est ainsi qu’elle se fait jour, comme une lumière apaisante, dans les paroles et les regards reçus et donnés."


Anselm Grün

dimanche 17 décembre 2017

(Pr, Co) Le saule le trésor et la lumière du monde

Prédication du 17.12.17

Lectures: 2 Corinthiens 4, 6-9; Matthieu 13, 44


C’est l’histoire de François Mallet, il y a longtemps, pendant la guerre. François a trente ans, et rêve de se marier. Depuis la mort de ses parents, il est seul dans la ferme, trop grande. Il n’a avec lui qu’un vieux domestique de campagne, Armand. Et puis quelques économies: une épaisse liasse de billets, de l’argent qu’il a hérité de ses parents, et qu’il garde précieusement dans un petit coffre, pour rénover sa maison, le jour où il se mariera.

Hélas, François ne pourra pas réaliser ses rêves. Un jour, le facteur lui apporte une grosse lettre: il est mobilisé. Départ dans quelques jours pour l’armée. La guerre.

Armand, le domestique, est trop âgé pour être appelé sous les drapeaux. Alors, François lui confie la ferme et les travaux des champs. “Ne t’en fais pas, dit Armand, tu peux compter sur moi!”

Rassuré, François peut partir délivré de ce souci. Mais lui reste un problème: que faire avec le coffre et l’argent? Les banques risquent de tomber entre les mains des ennemis, c’est trop risqué. La ferme elle-même peut être attaquée. Donc, il faut cacher son petit trésor. Mais où?

Tout-à-coup, il a une idée: les saules! En effet, il y a, à côté de sa grange, une rangée de vieux saules creux où il allait jouer quand il était petit. Depuis longtemps, il n’y a plus d’enfant dans la ferme, et personne n’y va plus. Ce sera une excellente cachette!

François va vers les saules et les examine bien, ils n’ont pas changé. Il voit que le cinquième saule est profond, ça ira extra!   Il monte sur une échelle, et laisse descendre son précieux coffret au bout d’une corde. Personne ne l’a vu, ouf!

Et puis François passe chez son voisin, le père Jules. Il lui explique ce qu’il a fait. “Je sais que je peux te faire confiance, Jules.   Je n’ai pas d’enfant. Si des fois je ne reviens pas de cette guerre, j’aimerais que mon argent soit donné à Armand, il m’a tellement aidé. Si je devais mourir, serais-tu d’accord de simplement lui indiquer la cachette et de lui dire de profiter de cet argent pour ses vieux jours?”

Jules accepte, bien sûr, et promet à François de ne jamais divulguer son secret. “Ne t’en fais pas, tu peux compter sur moi!”

                            



Pendant six mois, François est sous les drapeaux, sans avoir la moindre nouvelle. Et puis, pas de chance, il est fait prisonnier. Il reste quatre ans en Allemagne, dans un camp. Et ce n’est que lorsque la paix est revenue qu’il peut enfin rentrer à la maison.

Et ce qu’il redoutait est arrivé: l’armée ennemie a pris le village; et sa ferme, comme la plupart des autres, est à moitié détruite, portes enfoncées, fenêtres arrachées; à l’abandon. On lui raconte qu’Armand, son domestique, n’a pas réussi à empêcher les soldats de piller la maison. Et qu’il a dû aller travailler dans un village voisin.

Le coeur battant, François se dirige vers les saules. Son argent ne sera pas de trop pour réparer sa ferme et racheter quelques vaches. Ouf, les arbres creux sont toujours là. Un, deux, trois, quatre... François monte dans le cinquième, et cherche son coffret. Hélas, rien! Pas le moindre objet à l’intérieur du vieux saule!

Plein de colère, il court chez le père Jules et lui tombe dessus: “Mon argent! Mon coffret! Qu’en as-tu fait?”

Etonné, Jules jure ses grands dieux qu’il n’a pas touché ni l’arbre ni la cassette. Et qu’il n’a rien dit à personne.

- Menteur! crie François, dans une fureur noire. Tu m’as volé, sale hypocrite! Il traite Jules de tous les noms. Et s’en va, en claquant la porte.


                             



Quelques jours après, il y a un décès au village. C’est la vieille Marguerite, la plus pauvre de la commune. À cette occasion, François revoit son ancien domestique, Armand. Ce dernier lui raconte ses tribulations, et son impuissance à empêcher l’armée ennemie de s’emparer de la ferme.

Puis ils parlent de Marguerite. “Elle n’avait pas tous les jours à manger, se souvient l’ancien domestique, tant la misère l’accablait. Un hiver, la foudre est tombée sur un des saules à côté de la ferme. Alors, j’ai coupé à la hache tous les morceaux de cet arbre cassé, et je les ai donnés à Marguerite, pour qu’elle puisse se chauffer...”

En entendant cela, aussitôt, François se lève. Tout pâle, il prend Armand par les épaules, et sa voix tremble quand il demande:
- “C’était... quel saule?”

- Ben, c’était le premier depuis la grange. Pourquoi?

Aussitôt, François court vers les arbres. Et dans le quatrième saule, il trouve son précieux coffret. Et l’argent qu’il avait caché!


 
C’est Armand qui m’a raconté cette histoire. Il a ajouté que François lui avait donné deux gros billets, pour le remercier. Et qu’ensuite, François avait couru chez le père Jules, pour tout lui expliquer. Et lui demander, tout honteux, de l’excuser. Depuis, les deux paysans se sont réconciliés et ils s’entraident pour leurs travaux.

                            



“Ce trésor, nous le portons dans des vases d’argile”. Il y a le trésor, et il y a ce qui le contient: un saule creux, un pot de terre... une armoire. Le trésor est important, il a beaucoup de valeur; mais ce qui contient le trésor est tout aussi important, même s’il n’a aucune valeur en lui-même. Tout aussi important justement parce qu’il contient le trésor! Ce n’est plus un vieux saule comme il y en avait des milliers, un vieux saule qui ne valait trois fois rien; il est devenu un arbre d’une immense valeur! Quelle différence de prix entre le quatrième saule et le cinquième, tout à coup! À cause de ce qui est dedans!

“Ce trésor, nous le portons dans des vases d’argile”. Nous sommes faibles, mal foutus, écrasés par les accidents de la vie. Nous sommes fissurés, fêlés, à deux doigts de la rupture. Pourtant, toujours, nous restons debout dans notre espérance, parce que Dieu a fait de nous les dépositaires de sa lumière fabuleuse. Le trésor de sa passion pour nous, de ses promesses de pardon, il l’a placé dans nos coeurs. Par le Christ, nous devenons non plus de simples saules (encore moins des saules pleureurs!); non plus de simples ensembles de muscles, de peau, de sang: nous devenons enfants de Dieu, adoptés par amour.

Davantage encore, nous devenons ainsi, logiquement, frères et soeurs, appelés à vivre réconciliés, comme François et Jules; à reconstruire un monde où règnent la justice et la paix.
                                   

  
Dans le Nouveau Testament, nous sommes tous des saint(e)s. Savez-vous que les auréoles ont été inventées, au Moyen Âge, pour montrer que les chrétiens (tous les chrétiens!) étaient habités d'une lumière vive, reçue d'En-Haut, et qui rayonnait autour d'eux? Ce disque lumineux autour de la tête voulait dire: "Voilà quelqu'un qui a su laisser vivre en lui la Clarté majuscule de Dieu, quelqu'un qui sait aussi la diffuser autour de lui par ses paroles ou par ses actes".

La lumière de Noël nous est donc donnée pour qu’elle rayonne et pétille autour de nous! Gestes de bonté, de respect pour celles et ceux qui nous entourent; gestes de confiance et d’espérance; gestes de reconnaissance aussi: nous reconnaissons être les dépositaires de ce trésor immense. Qui que nous soyons. Tout ébréchés que nous sommes: n’est-ce pas à travers nos fêlures que la clarté de Dieu peut sortir de nous?

À Noël, le Christ nous dit: “Tu es un vase qui contient le trésor du Père, sa lumière. Tu es mille fois précieuse, mille fois précieux. Puisse la clarté du Ciel illuminer le monde autour de toi! Paix sur la Terre à chacun(e) de vous les bienaimés, les passionnaimés de Dieu”.  Amen


 
Jean-Jacques Corbaz  


Et après l’interlude, cette jolie phrase de Jean-François Ramelet: 
“C’est parce que Jésus Christ ne fait d’ombre à personne qu’il est lumière du monde.”

(Co) Elias, la chaleur donnée

Conte du 17 décembre

Il était une fois un petit garçon qui s’appelait Elias. Elias avait toujours froid. Froid sur sa peau, et froid dans son coeur. Il y avait tellement peu de soleil, dans son pays! Il faisait si souvent nuit! Et puis, les adultes n’avaient jamais le temps de s’occuper des enfants...

Alors, un jour, Elias décide de partir. Il se met à marcher, pour essayer de trouver ce qui pourrait le réchauffer.

Il marche longtemps, longtemps... Et voilà que la nuit s’épaissit encore, et le froid qui le mord...

Au ciel, Elias voit des étoiles. Mais, se dit-il, les étoiles!? Elles ont du feu, c’est ça qui les fait briller, dans le noir. Elles pourraient peut-être m’en donner??

- Ohé, les étoiles, crie Elias. Vous n’auriez pas du feu pour moi? J’ai si froid!

- Bien sûr, répondent les étoiles. Nous avons du feu, mais nous sommes si loin! Tu ne peux pas venir jusqu’à nous.

- Oh, dit Elias. Mais est-ce que vous pourriez m’envoyer un peu de chaleur? S’il vous plaît!

- Hélas, nous sommes trop loin, disent les étoiles. Tu ne recevras pas grand-chose. Mais nous voulons bien essayer. Couche-toi dans un creux de la terre, et nous allons t’envoyer le plus possible de lumière.

Elias se couche dans un creux du sol, et les étoiles tiennent parole. Le ciel se remplit d’une douce lumière, couleur d’espoir. Bien sûr, ça ne donne pas beaucoup de chaleur. Mais au moins, Elias se sent moins seul. Il a un peu moins froid à la peau, et un peu plus chaud au coeur. Il s’endort, apaisé. Comme bercé par une musique douce.

         
                            


Quand il se réveille, les étoiles ont presque disparu. C’est le matin. Elias a toujours froid, mais froid...

Il faudrait faire du feu, se dit-il. Et là, il se souvient, son grand-papa lui a montré un jour comment allumer un feu avec deux pierres. Elias cherche des pierres à feu, comme son grand-papa lui a montré. Il finit par en trouver, et il les frotte l’une contre l’autre, au-dessus d’un petit tas de brindilles qu’il a rassemblées. Il frotte longtemps, il se fait mal aux doigts, ça ne marche pas...

- Pourtant, avec grand-papa, le feu s’allumait!

Il frotte encore, il a envie de pleurer. Et soudain, une étincelle, et une autre! Une petite flamme s’allume, et le petit tas se met à brûler. Vite, Elias ajoute un peu de bois sec, puis encore... Le feu grandit, il réchauffe l’enfant, mmmmhh, c’est bon!

Quand le soir arrive, Elias se couche à côté du foyer. Il s’endort, bercé par les braises, qui chantonnent les vieilles mélodies du début du monde.
 



 
 

Mais c’est la pluie, mêlée de neige, qui le réveille. Elias a froid. Le feu s’est éteint, le bois est tout mouillé. Il a beau recommencer à frotter les cailloux, il n’y a plus d’étincelle.

- Oh, j’ai trop froid, dit l’enfant. Et il recommence à marcher, pour trouver un endroit à l’abri du vent et de la pluie.

C’est ainsi qu’il découvre la caverne. Il entre. Il y fait presque bon. Et il y a là un gros tas de feuilles mortes qui font comme une couverture... Elias se glisse dessous...

Tout à coup, il entend un bruit. Il y a quelqu’un dans la caverne!

- Y... y a quelqu’un? crie le garçon, tout apeuré.

- Oui, y a quelqu’un, fait une grosse voix.

Elias écarquille les yeux. Devant lui, il voit un ours, un ours énorme, qui le regarde, sans méchanceté.

- As-tu du feu? demande l’enfant.

L’ours se gratte la tête, un peu ennuyé.

- Non, je n’ai pas de feu. Mais je veux bien te réchauffer. Viens!

Elias se lève. Il n’est pas très rassuré: l’ours est si gros! Mais un ours qui parle, ça ne peut pas être méchant.

L’ours prend le petit garçon tout contre lui. Il le serre doucement, et le berce, comme une maman.Elias a tout plein de poils de l’ours dans le nez et les oreilles, mais il sent une bonne chaleur qui lui vient. Il découvre qu’il n’a jamais eu aussi chaud, sur la peau et dans son coeur.

- Tu pourras rester quelques jours, dit le gros ours. Mais après,   il faudra que tu partes.

- Mais pourquoi? demande Elias. Je suis si bien, avec toi!

- Ce n’est pas possible, dit le gros poilu. Tu es un enfant d’homme, et moi, je suis un ours. Mais je connais quelqu’un qui pourra te donner du feu, c’est le potier. Je te montrerai le chemin. Maintenant, repose-toi, nous allons te donner le plus possible de chaleur.

Le garçon se laisse faire. À travers la poitrine de l’ours, il entend battre le coeur de son nouvel ami. Ça fait comme un son de contrebasse.
  

 
 
 

Trois jours après, Elias s’en va, triste de quitter la famille des ours: c’est si bon, avec eux! Mais il n’a pas le choix.

Il arrive chez le potier, qui est en train de fabriquer un immense pot, une espèce de cruche.

- Tu viens chercher la cruche à feu? demande l’homme. Regarde: il y a des trous pour que les flammes puissent respirer. Tu ajouteras du bois quand les braises deviendront toutes petites. Ainsi, tu pourras faire du feu partout, et la pluie ne l’éteindra pas.

L’enfant attend, impatiemment, que la cruche soit prête. C’est long! Mais finalement, le potier la lui donne.

- Tu peux la prendre, elle est finie. Je te donne aussi des braises, et du bois. Au revoir, Elias!

                                    

                        

Le garçon s’en va, emportant, délicatement, son précieux trésor. Il est heureux, même s’il sent encore un peu le froid. Surtout que cette nuit-là est encore plus glaciale que les autres. Brrrr!

C’est une toute petite lumière qui le guide vers une maison, ou plutôt vers une sorte d’abri pour les vaches ou les moutons. Il entre. Il lui semble que tous les courants d’air de la terre se sont donné rendez-vous dans cette étable.

Il y a là un homme et une femme, penchés sur un tas de paille. Et, sur la paille, à côté d’un mouton, il y a... un tout petit bébé.

- S’il te plaît, dit l’homme, ferme la porte. Il fait si froid!

- Vous avez froid? demande Elias.

- Oh oui, répond l’homme, terriblement froid. Surtout notre enfant. Nous ne savons plus que faire pour le réchauffer.

Elias est très étonné.

- Mais vous n’êtes pas allés à l’hôtel?

- À l’hôtel? Ils n’ont pas voulu de nous. Et tout est plein.

Le garçon reste longtemps silencieux... Il regarde l’homme, et la femme. Et le bébé.

Puis il se décide.

- Ecoutez... j’ai peut-être une idée. Je vous prête ma cruche à feu. Et puis...

- Et puis? dit la femme.

- Eh bien, je pourrais prendre le petit dans mes bras pour le réchauffer. Comme l’ours m’a montré. Si vous êtes d’accord?

- Oh merci, dit la femme. Tu sauras très bien faire cela, j’en suis sûre.

Elias prend le bébé dans ses bras, doucement, tout contre lui. Il le serre avec précautions. Il le réchauffe. Et tout à coup, mais? Il ne comprend pas ce qui lui arrive. Il sent que son coeur devient chaud, mais chaud... Il y a en lui comme un feu merveilleux, et ça vient de ce petit enfant qu’il tient dans ses bras! Ça vient de la chaleur que lui, Elias, a donnée au bébé!

Il se sent tout heureux, comme il ne l’a jamais été. Il se met à chanter, comme un ange... Et on raconte que, depuis, plus jamais il n’a eu froid, ni sur la peau, ni dans son coeur.



 

Joël Allaz et Jean-Jacques Corbaz 



(Co) Le chant du pipeau


Le chant du pipeau

Dans un pays d’Orient, des roseaux se balancent au bord d’une rivière. Il y en a de très grands, très beaux. Ils dressent fièrement leurs longues tiges. Ils regardent dans l’eau le reflet de leurs feuilles coupantes. Ils admirent la légèreté de leurs fleurs: on dirait des bouquets de plumes blanches.
Il y a aussi des roseaux plus petits. Ceux-là se tiennent tranquilles entre les grands. Pourtant, le vent qui passe fait chanter tous les roseaux.
Tous? Non. Car il y en a un, vraiment très, très petit, pas très joli, qui ne chante pas. Il murmure tristement, pour lui seul:
- Je ne peux pas chanter. Je ne pourrai jamais. Je suis trop petit ! Le vent n’arrive pas jusqu’à moi. Oh, comme j’aimerais chanter moi aussi !
 
Près de la rivière, il y a  des bergers qui gardent leurs moutons. L’air est chaud dans ce pays d’Orient. Aussi, le troupeau et les bergers restent-ils dehors toute la nuit.

Une nuit, il y a étonnamment davantage d’étoiles que d’habitude. Puis une grande lumière  apparaît dans le ciel.
Les bergers ont un peu peur. Ils n’osent pas lever les yeux.
Mais des voix très douces, très belles, se font entendre:
- N’ayez pas peur, bergers !  Nous vous annonçons une grande nouvelle: un Roi est né pour vous sauver, pour vous dire que Dieu va vous pardonner. Allez l’adorer ! Ce n’est qu’un bébé encore. Vous le trouverez couché dans une crèche, dans une pauvre étable. Partez, bergers, et annoncez à tous la bonne nouvelle !
Ce sont les anges qui parlent ainsi. Ils chantent aussi de leurs voix pures. Et leurs chants remplissent le ciel.
 
Les bergers n’ont plus peur. Pourtant, ils se demandent si vraiment ils doivent partir?
- Mais oui, nous devons y aller, puisque les anges l’ont dit !
C’est Raphaël, le plus jeune de tous - encore un très petit garçon - qui a parlé. Lui n’a pas eu peur un seul moment. Il a regardé, émerveillé, les grandes belles étoiles de cette nuit-là. Et quand il a entendu la voix des anges, il n’a pas été étonné du tout.
- Bon, dit le vieux berger-chef, nous partirons donc. Mais puisque cet enfant à la crèche est un Roi, il faut que nous lui apportions des cadeaux.
Et voilà tous les bergers qui cherchent ce qu’ils ont de mieux à offrir. L’un prend un agneau nouveau-né. Un autre prépare des fruits dans une corbeille de jonc. Le troisième lie une grosse gerbe de blé. Un autre encore remplit un pot de miel.
- Et moi, pense Raphaël, qu’est-ce que je vais offrir au petit Roi ? Je n’ai rien, rien du tout qui soit à moi!
Et il se désole en écoutant le vent qui passe dans les roseaux. Alors, une idée lui vient; un grand sourire éclaire son visage :
- Je sais ! Je vais faire un pipeau et je le lui donnerai !
Raphaël descend vers la rivière. Il écarte les hauts roseaux fiers. Ce ne  sont pas ceux-là qu’il veut. Il se baisse. Il cherche. Il ne voit pas très clair malgré toutes les étoiles qui brillent jusque dans l’eau.
- Voilà! J’ai trouvé celui qu’il me faut ! crie enfin Raphaël tout content.
Il coupe délicatement un petit roseau à moitié étouffé parmi les grands. Et c’est - vous l’avez deviné - c’est justement le petit roseau qui aurait tant voulu chanter !
Raphaël sait très bien tailler les pipeaux. Pendant que les bergers se préparent, il a vite fait de fignoler le sien.
- Regardez, vous autres, ce que je vais offrir au petit Roi ! dit Raphaël aux bergers.
- Quoi ? ce bête pipeau ? Tu rêves mon garçon!
- Et d’abord, l’enfant est trop petit pour en jouer !
- Et sûr que sa mère ne voudra pas s’encombrer de cette saleté !
 
- Oh! murmure tristement Raphaël
- Oh! souffle tristement le roseau.
- Tant pis, pense Raphaël, nous irons quand même là-bas, mon pipeau et moi. Nous verrons bien !

Ce qu’ils on vu, d’abord, c’est une très pauvre maison. Mais, au-dessus, brille une grande étoile.

Les bergers entrent. Ils s’agenouillent devant la crèche où repose le petit enfant. Et ils offrent leurs présents :
- Marie, voici du miel pour votre bébé.
- Voici un agneau nouveau-né qui vous donnera sa laine et son lait plus tard.
- Voici du blé pour en faire du pain.
- Voici des fruits pour calmer votre soif.
- Oh, merci, bonnes gens, merci beaucoup! dit Marie.
Alors, tout à coup, on entend un chant très pur, très doux, très beau.
Si beau que chacun se tait.

Ce chant est si doux que Marie sent couler de douces larmes sur ses joues.
Si pur que le petit enfant regarde vers le coin le plus sombre de l’étable.
Et là, se tient Raphaël, jouant de son pipeau. Jouant de tout son cœur, de toute sa joie.
Un petit berger qui n’avait rien à offrir,
Un petit roseau qui pouvait -enfin- chanter.


Anonyme. Adaptation J-J Corbaz