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dimanche 24 avril 2016

(Pr, Vu) Qu'est-ce que ça change d'être réformé?!

Prédication - discussion du 24 avril 2016

Lectures: Hébreux 10, 11-24; Jean 14, 5-7; Romains 3, 21-24


Il m’arrive volontiers de parler début novembre de la “Fête de la Réformation”. Et plusieurs fois, je me le suis vu reprocher par des paroissiens, pourtant protestants. Pourquoi parler de fête, me disent-ils? C’est d’abord une rupture de l’unité de l’Eglise qui s’est produite en 1517. On devrait plutôt demander pardon de n’avoir pas su préserver une Eglise unie, comme le Christ le voulait.

Cette opinion est respectable, mais elle idéalise les temps d’avant la Réforme! En effet, l’Eglise a connu bien des ruptures d’unité dès le 1er siècle déjà. De nombreux mouvements sont apparus dans tous les temps; certains ont disparu; d’autres sont restés au sein de l’Eglise catholique (ainsi les franciscains); et d’autres s’en sont séparés, comme les orthodoxes ou les Vaudois du Piémont.

Déjà quand on lit le Nouveau Testament (NT), on est frappé par le nombre de conflits, de scissions, de groupes qui se traitent mutuellement de faux apôtres, voire qui s’excommunient.    Toute l’histoire de l’Eglise foisonne d’hérésies, i.e. de doctrines religieuses différentes de celle qui a fini par émerger, après bien des combats.

Au temps de l’apôtre Paul, les ruptures séparaient principalement les chrétiens de culture grecque de ceux qui étaient d’origine juive. Le NT montre comment les seconds (on les appelle “judéo-chrétiens”) voulaient imposer la circoncision à tous les convertis venus du paganisme. C’est ce conflit qui a été entre autres à l’origine du martyre d’Etienne, le premier diacre. Vous voyez, dix ans après la mort de Jésus, il y a déjà des chrétiens qui tuent d’autres chrétiens à cause de leur foi différente!
  

 
L’unité parfaite de l’Eglise n’a donc jamais existé. Et les communautés chrétiennes ont toujours été marquées par les imperfections très humaines de leurs chefs. De plus, il faut rappeler que les Réformateurs n’ont jamais eu l’intention de quitter l’Eglise catholique. Ils voulaient la transformer de l’intérieur, la réformer pour qu’elle corresponde mieux à l’évangile. Et c’est la hiérarchie catholique qui les a expulsés.

Rappeler tout ça ne veut pas dire que les Réformateurs étaient les “bons”, victimes des “méchants” catholiques, bien sûr. Non, le rappeler, ça n’a de sens que dans le but de nous mettre en garde contre le glissement qui guette toute institution humaine, l’Eglise comme les autres (quand cela concerne une communauté religieuse, on parle (hem) d’”églissement”, dirait un humoriste!). Imperceptiblement, on s’écarte de la bonne direction, on dévie, comme un explorateur dans la forêt vierge.

Toute Eglise est imparfaite, il n’y a pas un modèle unique qui serait donné par l’évangile. Même les doctrines sont toujours en lien avec des contingences très terre-à-terre, des circonstances locales ou historiques, voire des tempéraments humains.

Toute Eglise est faillible. Bien sûr, le Saint-Esprit la dirige, mais chacun interprète à sa manière ce qu’il lui souffle. Davantage encore, Luther et ses collègues ont très tôt jugé hyperimportant que la réformation de l’Eglise soit toujours à recommencer, jamais parachevée, sans cesse à reprendre. En latin, “Ecclesia semper reformanda” était leur slogan: l’Eglise est toujours à réformer. C’est une structure contingente, imparfaite, qui doit continuellement se remettre en question pour être mieux fidèle à l’esprit de l’évangile.

Cette volonté de rester sans cesse en mouvement est pour moi l’un des grands trésors légués par la Réforme (aux catholiques comme aux protestants, bien sûr!). Toujours revenir aux paroles du Christ, lui qui est le chemin, la vérité et la vie. Même si, je vous le concède, c’est parfois peu confortable. Il est si agréable de penser avoir trouvé la vérité, et de s’y installer!
  

 
Bien sûr, cette remise en question ne va pas se faire en fonction des goûts de quelques-uns ou des modes. Elle doit se fonder toujours sur l’évangile. Un évangile lu et réinterprété, là aussi, à la lumière des circonstances et des temps. Et c’est là, vous l’avez compris, un second trésor essentiel transmis par les évènements d’il y a 500 ans. Le NT est sans cesse à rouvrir, il a toujours à nouveau des richesses à nous faire découvrir. Nous n’aurons jamais fini d’explorer toutes les pistes qu’il déroule devant nous, lui qui transcende toutes nos habitudes.

Le troisième trésor que je discerne avec vous, ce matin, tient à l’autorité. Car une question se pose alors: s’il y a réforme continue et interprétation à toujours actualiser, qui décide?

Dans les structures anciennes, au Moyen Âge et avant, c’étaient des hiérarchies qui exerçaient l’autorité. Dans la société civile, les gens du peuple n’avaient aucun pouvoir. C’étaient les seigneurs locaux qui prenaient les décisions, eux-mêmes dirigés par les nobles, ducs, comtes ou barons; et ces derniers devant obéissance au roi ou à l’empereur.

De même, dans l’Eglise médiévale; les fidèles étaient entièrement soumis au curé, qui était comme un seigneur local; avec l’évêque au-dessus de lui; et le pape régnait.

Les Réformateurs n’ont certes pas inventé la démocratie, elle a existé sous diverses formes dans l’antiquité parfois. Mais Luther et les autres ont eu le génie de s’extraire des modèles sociaux de leur temps. Ils ont redécouvert dans la Bible ce qu’on appelle le “sacerdoce universel”, c’est-à-dire la liberté pour chaque croyant de s’approcher de Dieu au plus près, sans intermédiaire. Comme le dit la lettre aux Hébreux, Christ a ouvert pour nous un chemin nouveau et direct pour accéder au Père. Les Réformateurs ont ainsi développé des Eglises qui ont cultivé ce troisième trésor.

Ce faisant, ils ont préparé le terreau pour nos démocraties modernes. Un excellent article de Jacques-André Haury, dans la Revue des Cèdres de décembre dernier, le met bien en évidence: les régions où la politique a donné le plus de pouvoir au peuple sont des terres qui ont cultivé de longue date la foi réformée!
   


Quatrième trésor que nous devons à Luther: le libre-arbitre. Chacun est responsable de ses valeurs et de sa foi, et peut les exercer librement. Nul ne peut être contraint de croire ceci ou de penser cela. Pas besoin de développer ce point, on voit clairement une filiation entre ce thème de la Réforme et les Droits humains apparus au 18è siècle.

Enfin, cinquième et dernier trésor que je souhaite vous exposer ce matin (il y en a encore des quintaux, et vous en aurez vous-mêmes à partager dans la discussion de tout-à-l’heure!), cinquième et dernier trésor pour ce matin: le salut par grâce. Si je suis libre, le NT me dit aussi que Dieu ne va jamais me condamner pour mes erreurs. Je n’ai pas à mériter d’être sauvé, ni par mes actes, ni par un rite, ni par quoi que ce soit. Le salut est gratuit (c’est ce que veut dire le mot “grâce”: gratuité). Comme la lettre aux Romains le souligne avec vigueur, tous nous sommes pécheurs; mais Dieu, dans sa bonté sans limite, nous sauve tous et nous rend justes sans que nous ne le méritions.

Ce trésor se dit, en latin, ”Sola gratia” (par la grâce seule) ou “sola fide” (par la foi seule). C’est Dieu qui nous rend justes, par son amour infini. Je ne peux que l’accepter dans la foi.

Voilà les cinq aspects importants de la Réforme que je voulais vous partager ce matin. Mais, et vous? Quels sont vos trésors, ceux que vous avez reçus des évènements d’il y a 500 ans? Je me réjouis de vous entendre, et d’échanger à ce sujet.

En vivant cette discussion, vous l’avez déjà compris, nous réaliserons concrètement les cinq trésors dont je vous ai parlé: toujours nous réformer; le faire à partir de l’évangile, à redécouvrir sans cesse; le vivre ensemble, dans une autorité partagée; le faire en toute liberté; et enfin le vivre avec confiance, en se sachant déjà entièrement aimé et sauvé par Dieu. À lui seul la gloire!

Amen                                          
  

 

De la discussion sont ressortis de nombreux éléments,  j’en mentionne trois:

- la Réforme a mis l’accent sur la liberté et sur la responsabilité.    Nos contemporains n’oublient-ils pas trop la seconde?

- l’action sociale est aussi fille de la réforme: Armée du Salut, Croix-Bleue... l’évangile qui libère nous rend solidaires les uns des autres.

- nous humains avons besoin de “veaux d’or”, d’objets, de rites pour vivre notre religion. Ils sont utiles, mais attention à ne pas les diviniser!  



Jean-Jacques Corbaz 



dimanche 17 avril 2016

(Pr) Du 17 avril: «La résurrection de Lazare - et la tienne?!»

Lecture: Jean 11, 1-57 


- Monsieur le pasteur! Sur quoi allez-vous prêcher, dimanche?

- Eh bien, sur la résurrection de Lazare.

- La résurrection de Lazare? Charrette, dit-il en se grattant la tête. C’est-y vrai, cette histoire?

Il a raison, mon interlocuteur. Sa perplexité, je la comprends bien. Car ce genre de récit provoque en nous la question: “Est-ce que ça s’est vraiment passé comme ça? Comment est-ce possible?”
  

 
Il faut se souvenir, d’abord, de ce qu’est la Bible. Elle n’est pas un recueil de textes magiques ou de recettes. Elle est avant tout un ensemble de témoignages sur Dieu et sur Jésus. Témoignages d’hommes et de femmes qui ont vécu des choses très importantes. C’est un peu comme dans les fables de La Fontaine: l’essentiel n’est pas de savoir s’il est possible que le corbeau et le renard se parlent; l’important, c’est la morale de la fable, i.e. ce que l’auteur veut nous faire comprendre à travers cette histoire.

Les récits de miracles ou de phénomènes surnaturels de la Bible sont du même ordre. C’est tout spécialement vrai pour la résurrection de Lazare, puisqu’elle ne figure pas dans les trois autres évangiles de Matthieu, Marc et Luc; seul celui de Jean la raconte. C’est donc que ce passage concerne une situation particulière.

Nous devons donc nous poser la question: qu’est-ce que l’auteur veut nous dire, à travers cette histoire?

Est-ce qu’il veut souligner le fait que Jésus est un super-faiseurs de miracles, qui épate les foules? Non, car après la résurrection de Lazare, on ne mentionne pas une admiration de l’assistance, comme souvent ailleurs. On ne voit aucune des personnes présentes s’émerveiller de la puissance du Christ sur la mort. Au contraire: la conséquence de la résurrection de Lazare, c’est que les juifs cherchent à faire mourir Jésus.

D’autre part, le miracle est raconté de manière très brève: il n’occupe que deux versets sur les 57 du chapitre!

Donc, Jean veut nous dire autre chose. Autre chose que ce qu’on croit lire en général dans ce récit.

Quoi donc?

D’abord, une question: qui est le personnage principal de ce chapitre? Lazare? Marthe? Marie? ... J’espère que d’avoir lu les 57 versets d’affilée vous a aidés à sentir à quel point cette histoire est centrée sur le Christ. C’est lui qui prend les décisions; c’est lui qui interprète les évènements; c’est lui qui provoque même le complot des juifs contre lui.
  

 
Notre récit ne s’intéresse pas tellement à Lazare: on ne sait rien de sa vie, avant sa mort; on ne sait rien de ses pensées, après sa résurrection; il ne parle pas, il ne fait qu’obéir aux ordres de Jésus! On ne voit pas non plus ses soeurs lui courir dans les bras.

Comme un cinéaste, l’évangile de Jean focalise sur le personnage qui seul signifie quelque chose pour nous; celui que seul il faut prendre absolument au sérieux: le Christ. Croyez en Lazare ou pas, l’important n’est pas là, qu’il ait été ramené à la vie ou non. D’ailleurs, ensuite, il est mort une seconde fois; au contraire de Jésus, qui vit pour l’éternité. Croyez en Lazare ou pas, l’essentiel c’est Jésus, qui donne un message de vie. Et c’est cela qu’il faut prendre au pied de la lettre!

Ce message du Christ, ici, parlons-en un peu. Pour relever, d’abord, la situation particulière de ce chapitre 11: il fait la charnière entre d’une part le ministère de Jésus (sa prédication et ses miracles) dans les 10 premiers chapitres; et d’autre part le récit de la Passion, ses derniers jours à Jérusalem, sa mort et sa résurrection, qui occupent la fin de l’évangile, les 10 derniers chapitres.

Notre histoire est donc placée là un peu comme une préparation à ce qui va suivre; on pourrait même parler de “répétition générale” de la Passion. Comme si Jésus (ou Jean) voulait préparer ses disciples (ou l’Eglise) à ce qui va survenir, à Vendredi Saint et Pâques. Derrière ce qui arrive à Lazare, c’est bien la mort et la résurrection du Christ qui se dessinent, son combat contre les forces de destruction!

Quand l’évangile nous dit que Jésus frémit, ou qu’il est attristé, on pense à son chagrin, seulement. Or le mot grec qui est utilisé dans la version originale contient deux dimensions différentes: la tristesse, et aussi la colère.
   

   

Impossible, en français, de trouver un mot qui évoque les deux sentiments. Les traductions sont donc toujours à moitié fausses, par la force des choses. (Si vous trouvez un terme qui puisse rendre les deux dimensions, faites-nous signe, ça rendra un fier service aux traducteurs!).

Chez Jésus donc, colère et tristesse. Car il vit, déjà, le combat de Golgotha. Il va déjà affronter la mort sur son propre terrain. Dans l’évangile de Jean, la victoire du Christ, ce n’est pas Pâques, mais Vendredi Saint! Vous savez, dans l’évangile de Jean, Christ est glorifié entièrement sur la croix, car c’est là qu’il a vaincu la mort, en l’affrontant souverainement. En acceptant de passer par là, comme nous, bien qu’il était Dieu. En toute liberté.
   
Liberté. Voilà un mot essentiel qui apparaît. J’ai toujours été intrigué par un mot, dans ces paroles de Jésus lorsque Lazare sort du tombeau: “Déliez-le et laissez-le aller”. Délier n’est-il pas trop fort, pour des bandelettes de parfum? Il pouvait déjà marcher, puisqu’il sort par lui-même. Mais, en grec, c’est bien ce verbe: celui qu’on emploie pour libérer des prisonniers enchaînés, ou détacher du bétail.

Il y a donc bien, dans le texte original, un mot un peu excessif qui a été utilisé. Pas par maladresse! Non, à dessein, pour montrer que cette résurrection est le signe de la liberté, de la libération que Jésus vient nous offrir.

“Déliez-le et laissez-le aller”. Le second verbe le souligne encore. Ce mot grec est celui qu’on emploie pour laisser partir vers la liberté; pour donner son envol à celui qui est délivré. Le pasteur Zeissig dit que c’est le geste qu’on fait après un dépannage réussi. “Bon vent! Que ta liberté te rende heureux!”
  

 
Au fond, dans cette histoire, qui donc était mort? Et qui était vivant?

Les morts, n’étaient-ce pas aussi Marthe et Marie, prisonnières de leur chagrin, de leurs regrets, voire de leurs reproches (“si tu avais été ici...”)? Marthe et Marie, et leurs pleureuses, et leurs consolateurs, et leurs espérances (“À la fin des temps, oui, je sais, il ressuscitera...”)? Mais non! dit Jésus. La résurrection, elle est pour ici et pour maintenant, parce que le fils de Dieu vous aime à ne pas pouvoir être plus proche. Parce qu’il a choisi de venir, de traverser le Jourdain pour vous donner la vie (même si, pour cela, il doit perdre la sienne).

Qui était vivant? Jésus seul, qui va mourir; Jésus, que son miracle “projette” au milieu des complots des chefs juifs pour l’éliminer. Jésus seul est vivant, parce que libre.

Seul? Mais nous aussi; quand nous croyons en lui; quand nous mettons notre espérance, notre vie entre ses mains; quand nous parvenons, à certains moments, à recevoir sa délivrance, sa liberté; à effacer nos peurs de la mort. “Déliez-le et laissez-le aller”: c’est de nous, c’est de toi qu’il dit cela, le ressuscité: “Bon vent! Que ta liberté te rende heureux!”
   


Pour finir, qui est le personnage principal de cette histoire? N’est-ce pas nous-mêmes? Toi, moi, aux prises avec notre peur, avec notre mort, avec nos chaînes? “Déliez-le et laissez-le aller!”

En ce temps-là, la mort faisait si peur qu’elle devenait presque un dieu. Jésus la remet à sa place. En restant jusqu’au bout en souveraine liberté, il devient Dieu à la place de la mort.

Dès lors, pour nous, humains, la question n’est plus la même, le but est changé: l’essentiel, ce n’est plus de ne pas mourir; l’essentiel, c’est d’être libre, dans la vie ou dans la mort. La vraie vie, ce n’est pas l’absence de décès, mais c’est la liberté face à la mort. C’est déjà ce que disait un autre verset de ce chapitre, mais qu’on a peut-être trop entendu: le verset “Celui qui croit, même s’il meurt, vivra”.

Avec la foi, la frontière entre la vie et la mort n’est plus la même. Elle n’est plus infranchissable!

Cette résurrection de Lazare nous parle donc de liberté. Elle s’adresse aux personnes en fin de vie, que nous ne sommes pas. Elle s’adresse aussi aux proches, aux familles, aux soignants de ces personnes en fin de vie, ou aux endeuillés (et là, nous sommes sans doute plus concernés). “Déliez-le et laissez-le aller”. “Bon vent, que ta liberté te rende heureux”. Elle veut nous aider à ne pas regarder la mort avec peur; au contraire, la qualité de vie, la foi, la libération sont mille fois plus importantes.

Ce chapitre de l’évangile veut encore nous rendre plus libres à l’égard de la hantise de vieillir, de déchoir, de perdre nos facultés; voire de démériter, de souffrir... Un peu ce qu’il y a derrière ce dicton chinois: “Je te maudis! Puisses-tu vivre très longtemps!”
   

- Monsieur le pasteur! Sur quoi allez-vous prêcher, dimanche?

- Eh bien, cher ami, sur votre vie. Sur votre qualité de vie. Votre liberté.

- Charrette! C’est vrai?

Amen                                          


Jean-Jacques Corbaz 



dimanche 10 avril 2016

(Pr) Qui est tout proche du Seigneur? Une étonnante histoire d'idole

Prédication des 3 et 10 avril

Lectures: Juges 17, 1-13; Jean 21, 15-19


Il se passe de drôles de choses, en ces temps anciens, dans la région montagneuse d’Ephraïm (c’est-à-dire pas très loin de Jérusalem). Nous sommes à l’époque des Juges, donc peu après la conquête de la Palestine par Josué et les Hébreux.

Un homme parmi tant d’autres, un obscur inconnu va sortir de l’ombre. Il s’appelle Mika. Tout un programme, ce nom, puisqu’il signifie: “Qui est tout proche du Seigneur? point d’interrogation” - Et la manière dont le texte hébreu nous le présente veut suggérer que ce Mika est le symbole, l’image des hommes qui cherchent Dieu. “Qui est tout proche du Seigneur? point d’interrogation”, c’est donc vous et moi, quand nous essayons de donner un sens à notre vie. Vous et moi, quand nous essayons, souvent maladroitement, d’orienter notre spiritualité vers Dieu.

Mika, l’homme qui cherche, commence d’ailleurs sa quête de manière bien peu recommandable: il dérobe une grosse somme d’argent à sa propre mère.  

Cette dernière alors maudit le voleur en présence de son fils. A-t-elle des soupçons? On n’en sait rien. Mais cette malédiction va porter du fruit: Mika avoue que c’est lui; très probablement par crainte d’une punition divine, par superstition, par peur d’être maudit.

La réaction de sa mère est alors étonnante: elle bénit son fils!! Pourquoi? Eh bien, certainement pour annuler sa malédiction. Elle redoute que ses premières paroles ne fassent du tort à Mika. Alors, elle les contrebalance par des bénédictions.

Et elle ne s’arrête pas là: elle décide de consacrer cette somme à un lieu de culte, dans leur maison, puisque cet argent est déjà engagé dans le domaine religieux, à cause de ses malédictions et de ses bénédictions. Remarquez: elle fait fabriquer une idole, une idole pour le Seigneur! Elle ne ressent aucune contradiction entre le vrai Dieu et une image païenne, alors que ces dernières sont pourtant expressément interdites dans tout l’Ancien Testament!
  


Tout cela est donc bien peu orthodoxe; peu moral. Et le rédacteur du livre des Juges a presque l’air de s’excuser quand il commente, au verset 6: “A cette époque, il n'y avait pas de roi en Israël, et chacun agissait comme il lui semblait bon.” En somme, c’était presque l’âge des cavernes pour la foi et l’éthique, ne vous choquez pas, M’sieu-dames!

Mika,“Qui est tout proche du Seigneur? point d’interrogation”, Mika a donc des besoins spirituels et une recherche religieuse qui, hem, ont peu d’influence sur son comportement et sa morale! Sur ce plan, il ressemble assez à beaucoup d’entre nous, qui avons de la peine à mettre en accord nos bribes de foi et nos actes concrets, vous ne trouvez pas?

Et c’est alors que commence la réflexion principale de cette histoire, une méditation intéressante sur la proximité de Dieu, et sur les intermédiaires dans la foi: comment vivre mieux en conformité avec la volonté du Seigneur? Qui, oui, qui donc pourra assurer que cette famille va continuer d’être bénie, et qu’elle marchera sous le regard de Dieu? Qui va la diriger, dans ce monde où chacun agit comme il lui semble bon? Vous voyez que, là aussi, le sujet se révèle d’une étonnante actualité!

Mika installe d’abord, comme prêtre de son autel, un de ses fils. Mais ce dernier n’est pas formé pour un tel boulot. C’est pourquoi, quand passe un lévite, un spécialiste du sacré, disponible, Mika l’embauche. Contrat de travail, cahier des charges, tout se passe alors de manière très règlementaire. Comme pour dire que l’anarchie décrite au début du chapitre est déjà bien loin.
 


Le lévite devient même “comme l’un des fils de la maison”, nous dit-on, et la Bible ajoute que tous ces gens forment une paroisse, c’est le mot qui désigne en grec des étrangers qui vivent ensemble. Exactement le terme qu’on a utilisé pour traduire la situation de ce lévite de Juda qui s’établit chez des gens d’une troisième tribu, celle d’Ephraïm. Une paroisse. Car en ce temps-là, les différentes tribus qui formeront Israël se considèrent encore comme étrangères les unes aux autres. Il leur arrive de se faire la guerre entre elles!

Happy end. Notre passage s’achève sur l’expression d’un grand contentement. Mika se dit: «Maintenant, le SEIGNEUR me fera du bien, j'en suis sûr, puisque j'ai un lévite comme prêtre». Dieu est de mon côté, pas de problème, j’ai les meilleurs atouts en main...

Eh bien, pas du tout! L’histoire rocambolesque continue au chapitre 18. Une autre tribu d’Israël, celle de Dan, vient envahir Ephraïm. Ils s’emparent et de l’idole et des statuettes sacrées, et même du lévite, qui se trouve enrôlé malgré le premier contrat; tout cela sans que Mika ne puisse réagir; il est impuissant, face à cette armée!

Le lieu de culte subsistera pendant des siècles, mais au bénéfice d’autres Israélites, ceux de Dan, alors que notre ami “Qui est tout proche du Seigneur? point d’interrogation” se retrouve gros-jean comme devant.
  

 

Méditons donc quelques minutes avec le livre des Juges sur la fragilité des intermédiaires religieux... et sur la question “Comment vivre en communion avec Dieu?” “Qui sera vraiment tout proche du Seigneur? point d’interrogation”.

À travers cette aventure, en tout cas, Mika va se trouver remis en question; les chemins qu’il avait pris pour sa vie spirituelle, sa recherche, ne sont pas longtemps satisfaisants. Idoles, statuettes sacrées, prêtres... La Réforme, au XVIè siècle, l’a bien remis en évidence: rien ne vaut la ligne directe avec Dieu!

Ouf, chic, enfin une conclusion morale? Euh, oui, sauf que beaucoup de nos contemporains protestants réclament encore des (1°) signes, des (2°) objets, voire des (3°) ministres du culte pour pouvoir vivre tout proches du le Seigneur. Une paroissienne me disait: “Priez pour moi, M. le pasteur! Dieu vous écoutera plus que moi. Vous êtes quand même consacré à son service”...

Aujourd’hui, dans ces temps troublés, à une époque où tout veut nous faire croire qu’il n’y a pas de roi, et où chacun agit comme il lui semble bon (rien n’a changé!), le besoin d’intermédiaires reste fort. Osons-nous parler à Dieu comme à un ami, proche, attentionné? Ou bien nous croyons-nous obligés de multiplier les prouesses spirituelles ou les spécialistes pour tenter de l’atteindre?

Tout-à-l’heure, nous avons dit à Lison que, pour Dieu, elle est une princesse, à l’image de ses parents quand nous avions célébré leur mariage. Prince et princesse, le baptême nous affirme que nous le sommes tous aux yeux, en Christ. 
   Dès lors, à celui qui nous regarde ainsi comme son trésor le plus précieux, comment parler de manière cérémonieuse, indirecte ou artificielle quand nous voulons lui confier le plus intime de nous-même?

L’évangile, depuis Noël jusqu’à Vendredi saint et Pâques, l’évangile nous redit que Dieu est là, tout près, tout prêt à nous bénir!

Pourtant, à travers le mystère de la Résurrection, le Nouveau Testament nous précise aussi que l’être humain a besoin de signes, de gestes, d’objets pour parler de cette Transcendance si forte, si haute. Dieu nous offre donc les signes tout quotidiens de l’eau du baptême, du pain et de la coupe; il nous offre des personnes qu’on appelle “ministres”, c’est-à-dire serviteurs, pour nous aider à le sentir merveilleusement proche de nous, qui que nous soyons, où que nous soyons; si maladroits que nous soyons pour le chercher!

Mais davantage encore, et c’est ici le message fort de notre histoire, Dieu nous appelle à devenir nous-mêmes, qui que nous soyons, des signes quotidiens, des ministres, des artisans de sa proximité qui permettent à ceux qui nous entourent de vivre en communion avec lui; des reflets vivants de son intérêt infini pour chacun(e). Il nous dit, comme Jésus à Pierre, qui venait pourtant de le trahir par trois fois, il nous dit “Fais paître mon troupeau. Occupe-toi de mes agneaux”.

En effet, Mika,“Qui est tout proche du Seigneur? point d’interrogation”, Mika est béni par sa mère, peut-être à moitié païenne. Donc à combien plus forte raison sommes-nous appelés à nous bénir les uns les autres, pour retrouver, plus proche encore, l’étonnante passion de Dieu pour toutes et tous!?  
  

Amen                                          


Jean-Jacques Corbaz 




(à Orges et Grandson, cette bénédiction partagée s'est vécue notamment par la prière commune, avec des intentions de prières sur feuilles de papier)