Pour vous y retrouver

Bonjour! Bienvenue sur ces pages, que j'ai plaisir à ouvrir pour vous!
Vous trouverez sur ce blog différentes sortes de contributions:
- annonce (An),
- billet (Bi),
- citation (Ci),
- confession de foi (CF),
- conte (Co),
- formation d'adultes (FA),
- humour (Hu),
- image (Im),
- liturgie (Li),
- poésie (Po),
- prédication (Pr),
- réflexion (Ré),
- sciences bibliques (SB),
- vulgarisation (Vu).
Bonne balade entre les mots!

Ces œuvres sont mises à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 3.0 non transposé.

Ce blog fait partie d'un réseau de sites réformés "réseau-protestant.ch" qui vise à coordonner et rendre visibles et lisibles les publications web de la galaxie du protestantisme de Suisse romande. Voir sur ce blog la page https://textesdejjcorbaz.blogspot.com/p/blog-page.html>.
Affichage des articles dont le libellé est vulgarisation. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est vulgarisation. Afficher tous les articles

vendredi 30 octobre 2026

(FA, Vu) Halloween, la nuit où les frontières deviennent poreuses


  Chaque année, vers la fin octobre, la même scène se répète devant ma porte. Une sorcière de huit ans, un squelette un peu trop grand pour son costume et un petit fantôme qui trébuche sur son drap me tendent un sac en plastique orange. Derrière eux, un père fatigué, resté sur le trottoir, me fait un signe d'excuse. Je tiens à la main un bol de bonbons et, je l'avoue, une question que je n'ai jamais vraiment réglée : que suis-je censé faire de cette nuit-là ?


Pendant longtemps, j'ai cru que la réponse était simple, parce que mon milieu me l'avait donnée toute faite. Les évangéliques, dans l'ensemble, regardent Halloween avec méfiance, et ils ont leurs raisons. La mort, la peur, l'occulte : cela ne ressemble guère à l'Évangile. Mais j'ai fini par remarquer que nous avions tendance à répondre avant d'avoir compris la question.


Prenons l'histoire. Chez les Celtes d'Irlande et d'Écosse, la fête de Samain marquait la fin de l'été et l'entrée dans la saison sombre. On croyait alors que la frontière entre les vivants et les morts devenait poreuse, et l'on allumait des feux, on déposait des offrandes, on se déguisait pour apaiser ou repousser les esprits. Il faut un certain courage pour sourire de ces rites. Ces gens, au fond, avaient peur de la nuit qui venait, de l'hiver, de ce qui nous attend tous. Qui pourrait leur donner tort?


Puis le christianisme est arrivé, sans balayer le paysage mais en s'y installant. Au VIIe siècle, un pape instituait une fête de tous les saints, fixée au 1er novembre quelques siècles plus tard. La veille s'est appelée All Hallows' Eve, puis Halloween. Il ne s'agit donc ni d'une pure invention chrétienne ni d'une survivance païenne intacte, mais d'un enchevêtrement, comme souvent dans l'histoire : des rites celtiques, des fêtes romaines des morts, un calendrier ecclésial. Les Irlandais affamés l'ont ensuite emporté en Amérique avec leurs maigres bagages, les navets creusés sont devenus des citrouilles, et une fête de la peur est devenue, au fil du siècle, une industrie de bonbons et de costumes.


Ce qui me frappe, c'est la légende de Jack, ce rusé condamné à errer avec un simple tison dans un légume évidé. Une petite lumière dans les ténèbres : sans le vouloir, le folklore a tracé une image que l'Évangile reprendrait volontiers. « La lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas vaincue. » Jean n'écrit pas que les ténèbres n'existent pas. Il sait qu'elles existent, et il ne s'en effraie pas.


Je crois que c’est là que nous, évangéliques, nous nous sommes parfois trompés de combat. Nous avons traité Halloween comme une forteresse à défendre, alors que l’apôtre Paul adopte une attitude plus nuancée. Les chrétiens de Corinthe se demandaient s’ils pouvaient manger de la viande offerte aux idoles. Paul répond en deux temps. D’abord, une idole n’est rien, et la viande reste de la viande. Ensuite, tous les croyants ne sont pas aussi sûrs d’eux : si ma liberté trouble la conscience d’un frère plus fragile, je dois y renoncer par amour pour lui. Paul n’impose donc ni interdit général ni liberté sans regard pour l’autre. Il montre un chemin plus étroit, et plus exigeant qu’une simple règle : celui de la liberté qui se met au service de l’amour.


Soyons honnêtes : l'inquiétude de certains de mes frères n'a rien de ridicule. Le christianisme n'a jamais plaisanté avec la divination, l'évocation des morts ou la sorcellerie, et il y a des soirées d'Halloween qui flirtent vraiment avec cela. Mais un enfant déguisé en fantôme qui sonne à ma porte ne convoque aucun esprit. Il veut un Carambar. Si je lui ferme la porte au nom de ma pureté, ai-je défendu la foi, ou ai-je simplement éteint la seule lumière allumée dans la rue ?


Je ne prétends donc pas trancher. Une famille peut fêter Halloween avec simplicité, sans glorifier le mal ni se moquer du sacré. Une autre peut s'en abstenir, par fidélité à sa conscience, et elle a toute légitimité pour le faire. Ce que je refuse, c'est que l'une des deux regarde l'autre de haut.


Il me semble que les chrétiens ont mieux à offrir que la peur, ou son déni. Le 31 octobre, les protestants se souviennent aussi d'un moine qui, en 1517, a cloué ses thèses sur une porte, comme on dépose un point d'interrogation dans la nuit. Le lendemain, l'Église se souvient de ses saints, ces gens ordinaires, pardonnés et fragiles, qui ont traversé la mort sans y laisser leur espérance. Et le jour suivant, elle prie pour ses défunts.


Peut-être le plus beau témoignage, cette nuit-là, n'est-il ni un tract ni une soirée « alternative », mais une porte ouverte, un bol de bonbons et une lumière visible depuis la rue. La grâce, après tout, commence souvent par le seuil.

Philippe Tarabon
  
 

samedi 24 octobre 2026

(SB, Vu) Dieu "se repose-t-il"?

Cessation d’activité divine

 

En Genèse 2, 2 nous apprenons que, la Création étant «achevée», Dieu «se reposa le septième jour».

 

La Septante, la toute première version grecque de l’Ancien testament*, traduit :

Dieu «κατέπαυσεν τῇ ἡμέρᾳ τῇ ἑβδόμῃ» [katépausen tè hèméra tè hebdomè].

Le verbe καταπαύω [katapauô], lorsqu’il est transitif, signifie «faire cesser [quelque chose]». Mais ici il est intransitif et veut alors dire «se reposer [de]» :

Dieu «se reposa le septième jour» [de l’œuvre accomplie].

 

La Vulgate** confirme cette interprétation en employant le verbe rĕquĭesco, formé à partir de quĭēs, -ētis [cf. les mots français «quiétude», «inquiet», «coi»], qui signifie «prendre du repos».

 

Pourtant, cette image, naïvement anthropomorphique, d’une divinité fatiguée aspirant à des vacances, une fois accomplie sa lourde tâche, ne s’accorde guère avec Genèse 1, où le Créateur ne «fabrique» rien mais fait émerger un monde par la seule puissance de sa Parole***. D’ailleurs, le texte hébreu ne dit pas que Dieu «se reposa». Le verbe utilisé, שׁבת [ShBT] [d’où le mot «shabbat»], insiste davantage sur l’idée d’«arrêter», de «cesser une activité» plutôt que sur celle de «se reposer». Au verset 2 du deuxième chapitre de la Genèse, si Dieu cesse de créer, c’est précisément parce qu’Il a tout «achevé» [début du verset] !

 

Cette cessation d’activité divine n’a pas pour but de jouir d’une tranquillité bien méritée mais de prendre ses distances****. C'est un peu comme si le Dieu biblique se retirait de sa Création dès le tout début de la Bible... Voilà une discrète manière d’annoncer l’arrêt des temps mythiques [où absolument tout dépendait de l'initiative divine] et le commencement de l’Histoire [où les hommes portent la responsabilité de leurs actes].

 

* voir ma publication du 27/04/25
** la traduction de la Bible en latin réalisée par saint Jérôme au IV°s. après J.-C.
*** «Dieu dit … et X [«lumière», «firmament», etc.] fut» revient comme un refrain.
**** la préposition utilisée ici par l’hébreu indique un éloignement.
 
 
 

dimanche 20 septembre 2026

(FA, SB, Vu) Galates

 


A la fin des années 50 de notre ère, l’Apôtre Paul envoya une lettre à la communauté chrétienne parmi les Γαλάται* [Galataï]. La toute jeune Église était troublée par l’action de mystérieux prédicateurs qui remettaient en cause la légitimité de Paul, ce qui le fit réagir avec la plus grande vigueur**.

Or, si j’en crois le Bailly, le premier sens du substantif οἱ Γαλάτai [hoï Galataï] était «les Gaulois» ! Certes, le terme signifiait aussi «les Galates», au sens strict, qui désignait une population celtophone vivant totalement isolée des autres Celtes, au beau milieu de l’Asie Mineure***.

Mais que faisaient-ils donc là ?

Les Galates seraient issus de trois tribus parties de Gaule au III° s. avant J.-C. Après avoir écumé et pillé la Grèce, ils furent contraints de se fixer en Anatolie, où ils constituèrent le royaume de Γαλατία [Galatia]. Léguée aux Romains en 25 avant J.-C. par son dernier souverain, la Γαλατία devint la province de Gălătĭa [= Galatie]****.

L’Épître aux Galates est donc, en quelque sorte, l’Épître aux Gaulois…

 

* il va de soi que, quand nos bibles titrent «aux Corinthiens», «aux Éphésiens», «aux Romains», etc., les lettres s’adressaient aux seuls chrétiens de Corinthe, d’Éphèse, de Rome...
 
** il n’hésita pas à insulter ses correspondants : «Ὦ ἀνόητοι Γαλάται» [Ô anoètoï Galataï] = «Galates imbéciles !» [3, 1]. 
 
*** voir la carte ci-dessus
 
**** à laquelle furent adjoints d’autres peuples. Ce qui fait que les spécialistes distinguent une Galatie originelle et une Galatie romaine. Les exégètes discutent pour savoir qui sont exactement les «Galates» auxquels Paul s’adresse. Je n’oserai pas prendre ici position.
 
 
 
P.S. Le club de football stambouliote nommé "Galatasaray" a probablement la même origine. (JJC)
 

mercredi 19 août 2026

(FA, SB, Vu) LES EXÉGÈTES ET LE JÉSUS HISTORIQUE

Nous savons que les évangiles sont des témoignages des premières communauté chrétiennes, soit environs trente années après la crucifixion de Jésus. Il est vain d’y chercher les ipssissima verba de Jésus. Cependant, après le scepticisme de Rudolf Bultmann, ses élèves se sont remis à la tâche. Un certain nombre d’historiens américains ont poursuivis ce travail.
Malgré leurs divergences, les spécialistes du Jésus historique s’accordent sur un noyau assez robuste de faits et de traits, puis se séparent lorsqu’il s’agit de les interpréter. Il est d’ailleurs plus juste de parler de degrés de plausibilité historique que de certitudes.
 
Le noyau qui fait largement consensus
On peut considérer comme très plausibles, parfois pratiquement certains, les éléments suivants :
• Jésus a réellement existé, Juif galiléen du Ier siècle, probablement né vers 6–4 avant notre ère et ayant grandi à Nazareth.
• Il a été baptisé par Jean le Baptiste et son activité publique s’inscrit probablement dans le prolongement du mouvement de Jean, tout en prenant ensuite une orientation propre.
• Il fut un prédicateur itinérant, essentiellement en Galilée, entouré de disciples, hommes et femmes.
• Le centre de sa prédication fut le Règne ou Royaume de Dieu : « Le règne de Dieu s’est approché ». C’est probablement le point le plus important pour comprendre le Jésus historique.
• Il enseignait volontiers par paraboles, aphorismes et formules provocatrices. Plusieurs paraboles, sinon leur rédaction exacte, remontent très vraisemblablement à lui : le grain de moutarde, les ouvriers de la onzième heure, le semeur, etc.
• Son activité comportait des guérisons et des exorcismes. L’historien ne peut évidemment pas établir leur caractère miraculeux, mais il peut considérer comme très probable que Jésus ait été connu comme guérisseur et exorciste.
• Il pratiquait une commensalité particulièrement ouverte : repas avec des personnes considérées comme pécheresses ou socialement marginalisées. Cette attitude faisait partie de son message.
• Il entretenait avec la Torah une relation juive mais libre et parfois conflictuelle : controverses sur le sabbat, la pureté, le divorce, etc. Il ne cherchait vraisemblablement pas à abolir le judaïsme ni à créer une nouvelle religion.
• Il a constitué autour de lui un groupe de disciples et probablement un groupe symbolique des Douze, qui renvoyait à la restauration d’Israël.
• Il est monté à Jérusalem à la fin de sa vie et a accompli une action spectaculaire dans le Temple — probablement un geste prophétique plus qu’une simple opération de « nettoyage » commercial.
• Il a été arrêté et crucifié sous Ponce Pilate, probablement vers l’an 30, comme individu susceptible de représenter une menace politique ou un trouble à l’ordre public. Sa crucifixion est l’un des faits les plus certains de sa biographie.
• Après sa mort, certains de ses disciples ont été convaincus qu’il était vivant et qu’il leur était apparu. L’historien peut établir très tôt cette conviction ; il ne peut évidemment pas établir historiquement que Dieu l’a ressuscité.
 
Là où commencent les différences entre exégètes :
Le désaccord principal porte moins sur ces faits que sur la figure globale qui permet de les relier.
Pour E. P. Sanders, Jésus est avant tout un prophète juif de la restauration d’Israël. L’attente eschatologique est fondamentale : Dieu va intervenir pour établir son règne. Sanders insiste fortement sur le caractère intégralement juif de Jésus.
John P. Meier est plus prudent. Son immense enquête A Marginal Jew cherche précisément à établir ce qu’un « conclave imaginaire » d’historiens de convictions différentes pourrait reconnaître. Il retient notamment Jean Baptiste, la proclamation du Royaume, les miracles compris comme activité de guérisseur, les disciples, les Douze, certaines controverses et la crucifixion. C’est probablement l’approche la plus méthodiquement conservatrice.
Dale Allison accentue encore davantage la dimension apocalyptique. Jésus attendait réellement une intervention décisive de Dieu dans un avenir relativement proche. Allison considère qu’une partie de l’exégèse moderne a parfois « domestiqué » Jésus pour le rendre compatible avec nos sensibilités contemporaines.
Bart Ehrman est assez proche de cette lecture : Jésus est fondamentalement un prophète apocalyptique juif annonçant l’imminence du Royaume. Ehrman insiste donc sur un point parfois embarrassant pour la théologie ultérieure : Jésus annonce d’abord ce que Dieu va faire, et non sa propre divinité.
Avec Gerd Theissen, l’accent se déplace légèrement vers la sociologie : Jésus appartient à un mouvement charismatique itinérant dans les tensions sociales, économiques et religieuses de la Palestine du Ier siècle.
Richard Horsley va plus loin dans cette direction. Il met fortement en valeur la situation des villages galiléens, la domination romaine, les élites, l’endettement et les rapports économiques. Le Royaume devient alors aussi une contestation de l’ordre impérial et social. Tous les historiens ne le suivent pas lorsqu’il politise fortement Jésus.
À l’autre extrémité, des chercheurs comme John Dominic Crossan ont présenté Jésus comme un prophète de sagesse et de transformation sociale, beaucoup moins apocalyptique. Cette reconstruction a été influente, mais le consensus actuel tend plutôt à reconnaître une composante eschatologique ou apocalyptique beaucoup plus forte que Crossan.
 
Une distinction me paraît capitale :
Il faut surtout distinguer trois propositions :
1. Jésus annonçait le Royaume de Dieu.
C’est historiquement extrêmement solide.
2. Jésus pensait avoir personnellement un rôle décisif dans la venue de ce Royaume.
C’est très plausible, mais la nature exacte de ce rôle est discutée.
3. Jésus ne se considérait pas comme Dieu incarné, Fils éternel consubstantiel au Père.
Cela ne relève pratiquement plus du consensus historique. La grande majorité des historiens considèrent cette formulation comme appartenant au développement christologique postérieur, culminant beaucoup plus tard dans les formulations dogmatiques.
C’est là que mon interrogation récurrente sur le passage de l’annonce au prédicateur devient historiquement particulièrement intéressante. On pourrait résumer l’évolution ainsi :
Jésus annonce le Royaume de Dieu → ses disciples annoncent que Dieu a ressuscité Jésus → Jésus devient lui-même constitutif de l’annonce → Paul interprète sa mort et sa résurrection dans une perspective salvifique → les christologies du Nouveau Testament se diversifient et s’élèvent progressivement → les siècles suivants formulent ontologiquement son rapport à Dieu.
Mais il faut éviter de transformer cette séquence en évolution parfaitement linéaire : des christologies très élevées apparaissent déjà très tôt, notamment dans certaines traditions que Paul reçoit lui-même.
Le noyau historique le plus sobre serait donc quelque chose comme ceci : Jésus fut un Juif galiléen, disciple initial ou proche de Jean Baptiste, devenu prédicateur charismatique du Règne imminent de Dieu ; il annonça ce règne par des paraboles et des gestes symboliques, pratiqua guérisons et exorcismes, rassembla des disciples, accueillit les marginalisés, relativisa certaines frontières religieuses au nom de l’urgence du Royaume, entra en conflit avec certaines autorités, accomplit un geste prophétique au Temple et fut finalement crucifié par le pouvoir romain. Après sa mort, ses disciples eurent des expériences qu’ils interprétèrent comme des apparitions du ressuscité, et c’est alors que commença véritablement l’histoire de la christologie.
C’est, à mon sens, le point de départ le plus solide pour ensuite comparer « ce que Jésus annonçait » et « ce que l’Église a annoncé de Jésus ». Cette comparaison ferait apparaître très précisément les continuités, mais aussi les déplacements considérables qui se sont produits entre Jésus, Paul, Jean et Nicée.
 
 
 

jeudi 14 mai 2026

(FA, Vu, SB) L’Ascension, ou l’éclipse de Dieu

Rembrandt [1606-1669] : L’Ascension du Christ [1636]


Les disciples de Jésus prétendaient avoir fait une expérience inouïe : ils auraient renoué avec leur maître par-delà sa mort. Peu importe ici la réalité de ce fait. L’important est qu’ils y ont cru et qu’ils ont voulu annoncer cette «heureuse nouvelle» [εὐαγγέλιον (euangélion) = «évangile»] au monde entier. Et ça a marché !
Mais comment dire l’indicible ? Comment faire entendre l’inaudible ? Le langage ordinaire se révèle impuissant devant cette «présence autre» du maître. Les chrétiens ont donc opté pour des registres de langage, que nous appelons aujourd’hui mythologiques, qui pouvaient être assez familiers de leurs contemporains.
Le premier registre est celui du réveil. Dans le Nouveau Testament, il y a pléthore de formules qui évoquent l’idée de réveil ou de lever. Mort et enterré, Jésus a été «réveillé» [ἐγείρω (égeïrô)] ou «se met debout» [ἀνίστημι (anistèmi)]. On traduit habituellement ces verbes par «ressusciter»*.
Mais cette image du «réveil»/«lever» risquait d’être mal interprétée, dans la mesure où elle pouvait faire penser à la réanimation d’un cadavre. D’où le recours à :
Un second registre, moins utilisé mais tout aussi important : celui de la montée au ciel. Cette fois, il ne s’agit plus d’un mort qui se réveille et se lève mais du Seigneur, élevé [ἐπαίρω (épaïrô)] au ciel; exalté [ὑψόω (hupsoô)] par Dieu dans la gloire**.
Une scène de ce genre inaugure le livre des Actes des Apôtres [il relate les premiers temps de l’Église] : quarante jours après Pâques***, le Ressuscité est élevé au ciel [1, 9]. Mais, si on le lit attentivement, ce passage ne raconte pas vraiment une «performance ascensionnelle». L’essentiel réside dans le fait que le Seigneur se trouve désormais «soustrait»**** aux yeux des disciples. Le message central semble bien être celui-ci : Dieu s’éclipse pour laisser place à l’Histoire : «Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder le ciel ?» [1, 11].
 
* ἐγείρω [égeïrô] : Mt 10, 8 ; Jn 5, 21 ; etc. ; ἀνίστημι [anistèmi] : Jn 6, 39 ; Ac 2, 24, etc.
** ce thème était connu de l’Ancien Testament : on raconte que le prophète Élie avait été enlevé au ciel par Dieu [deuxième livre des Rois 2, 1]. D’autre part, cette image pouvait être aussi comprise par un «païen». Par exemple, selon Tite Live [Histoire romaine I, 16], le roi Romulus disparaît au regard de ses soldats au cours d’un violent orage.
*** dans l’évangile selon Luc, l’Ascension a lieu juste après Pâques [Luc 24, 51]. Cette contradiction embarrassa certains copistes.
**** verbe assez violent : ὑπολαμβάνω [hupolambanô] = littéralement, «saisir» [λαμβάνω (lambanô)] pour mettre «dessous» [ὑπό (hupo)].