Chaque année, vers la fin octobre, la même scène se répète devant ma porte. Une sorcière de huit ans, un squelette un peu trop grand pour son costume et un petit fantôme qui trébuche sur son drap me tendent un sac en plastique orange. Derrière eux, un père fatigué, resté sur le trottoir, me fait un signe d'excuse. Je tiens à la main un bol de bonbons et, je l'avoue, une question que je n'ai jamais vraiment réglée : que suis-je censé faire de cette nuit-là ?
Pendant longtemps, j'ai cru que la réponse était simple, parce que mon milieu me l'avait donnée toute faite. Les évangéliques, dans l'ensemble, regardent Halloween avec méfiance, et ils ont leurs raisons. La mort, la peur, l'occulte : cela ne ressemble guère à l'Évangile. Mais j'ai fini par remarquer que nous avions tendance à répondre avant d'avoir compris la question.
Prenons l'histoire. Chez les Celtes d'Irlande et d'Écosse, la fête de Samain marquait la fin de l'été et l'entrée dans la saison sombre. On croyait alors que la frontière entre les vivants et les morts devenait poreuse, et l'on allumait des feux, on déposait des offrandes, on se déguisait pour apaiser ou repousser les esprits. Il faut un certain courage pour sourire de ces rites. Ces gens, au fond, avaient peur de la nuit qui venait, de l'hiver, de ce qui nous attend tous. Qui pourrait leur donner tort?
Puis le christianisme est arrivé, sans balayer le paysage mais en s'y installant. Au VIIe siècle, un pape instituait une fête de tous les saints, fixée au 1er novembre quelques siècles plus tard. La veille s'est appelée All Hallows' Eve, puis Halloween. Il ne s'agit donc ni d'une pure invention chrétienne ni d'une survivance païenne intacte, mais d'un enchevêtrement, comme souvent dans l'histoire : des rites celtiques, des fêtes romaines des morts, un calendrier ecclésial. Les Irlandais affamés l'ont ensuite emporté en Amérique avec leurs maigres bagages, les navets creusés sont devenus des citrouilles, et une fête de la peur est devenue, au fil du siècle, une industrie de bonbons et de costumes.
Ce qui me frappe, c'est la légende de Jack, ce rusé condamné à errer avec un simple tison dans un légume évidé. Une petite lumière dans les ténèbres : sans le vouloir, le folklore a tracé une image que l'Évangile reprendrait volontiers. « La lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas vaincue. » Jean n'écrit pas que les ténèbres n'existent pas. Il sait qu'elles existent, et il ne s'en effraie pas.
Je crois que c’est là que nous, évangéliques, nous nous sommes parfois trompés de combat. Nous avons traité Halloween comme une forteresse à défendre, alors que l’apôtre Paul adopte une attitude plus nuancée. Les chrétiens de Corinthe se demandaient s’ils pouvaient manger de la viande offerte aux idoles. Paul répond en deux temps. D’abord, une idole n’est rien, et la viande reste de la viande. Ensuite, tous les croyants ne sont pas aussi sûrs d’eux : si ma liberté trouble la conscience d’un frère plus fragile, je dois y renoncer par amour pour lui. Paul n’impose donc ni interdit général ni liberté sans regard pour l’autre. Il montre un chemin plus étroit, et plus exigeant qu’une simple règle : celui de la liberté qui se met au service de l’amour.
Soyons honnêtes : l'inquiétude de certains de mes frères n'a rien de ridicule. Le christianisme n'a jamais plaisanté avec la divination, l'évocation des morts ou la sorcellerie, et il y a des soirées d'Halloween qui flirtent vraiment avec cela. Mais un enfant déguisé en fantôme qui sonne à ma porte ne convoque aucun esprit. Il veut un Carambar. Si je lui ferme la porte au nom de ma pureté, ai-je défendu la foi, ou ai-je simplement éteint la seule lumière allumée dans la rue ?
Je ne prétends donc pas trancher. Une famille peut fêter Halloween avec simplicité, sans glorifier le mal ni se moquer du sacré. Une autre peut s'en abstenir, par fidélité à sa conscience, et elle a toute légitimité pour le faire. Ce que je refuse, c'est que l'une des deux regarde l'autre de haut.
Il me semble que les chrétiens ont mieux à offrir que la peur, ou son déni. Le 31 octobre, les protestants se souviennent aussi d'un moine qui, en 1517, a cloué ses thèses sur une porte, comme on dépose un point d'interrogation dans la nuit. Le lendemain, l'Église se souvient de ses saints, ces gens ordinaires, pardonnés et fragiles, qui ont traversé la mort sans y laisser leur espérance. Et le jour suivant, elle prie pour ses défunts.
Peut-être le plus beau témoignage, cette nuit-là, n'est-il ni un tract ni une soirée « alternative », mais une porte ouverte, un bol de bonbons et une lumière visible depuis la rue. La grâce, après tout, commence souvent par le seuil.


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