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mardi 27 novembre 2012

(FA SB Vu) Comment se sont formés les évangiles

Les quatre livres du Nouveau Testament qui racontent la vie de Jésus ne sont pas apparus en même temps, ni pour les mêmes circonstances. Pendant une quarantaine d'années après la première Pâques chrétienne (qui a eu lieu en l'an 30 probablement), les disciples du Christ pensaient que la fin du monde était toute proche. Ils n'ont donc rien mis par écrit. Tout des "évangiles", les actions et les paroles du Maître, se racontait oralement, mais de manière très fiable: la mémoire était bien supérieure à celle d'aujourd'hui!

Les premiers textes du NT qui ont été couchés sur un support matériel sont naturellement les lettres ("épîtres"), en commençant par celles de Paul (vers 51: 1ère aux Thessaloniciens), pour des destinataires lointains.
A.  Pourquoi par écrit?

Vers 70, on note trois phénomènes qui vont inciter les chrétiens à mettre leurs traditions par écrit:

1° D'abord, les contemporains de Jésus, les témoins oculaires meurent les uns après les autres. Il n'y aura bientôt plus personne pour témoigner de ce qui s'est passé en Palestine au temps des évangiles.

2° Ensuite, les disciples du Christ se sont répandus dans le monde romain, qui était doté de voies de communication performantes. Il y a des Eglises (communautés) un peu partout. Formées d'abord de Juifs convertis, mais de plus en plus de non-Juifs intéressés par le monothéisme. S'y mêlent des influences orientales (perses, égyptiennes, ...), grecques (l'âme chère à Aristote et la "gnose", notamment), romaines, et j'en oublie...

Ces communautés sont différentes les unes des autres, c'est bien compréhensible. Marquées par tel ou tel maître influent. Souvent en désaccord mutuellement. Voire parfois en conflit. On trouve quelques traces de ces divergences dans les épîtres.

L'apôtre Paul a longtemps veillé à garder l'orthodoxie (ou plutôt: sa conception de l'orthodoxie!). Mais il meurt au début des années 60. Dès lors, les diversités vont s'accentuer, et la communion fraternelle des chrétiens sera soumise à rude épreuve!

On comprend que soit né alors le besoin de pouvoir se référer à des paroles écrites, pour mieux rester fidèles au message de Jésus.

3° Le troisième événement, c'est la révolte des Juifs contre les occupants romains en Palestine. Menée par Bar Kochba, cette insurrection est si forte qu'elle provoque une réaction extrême de la part de l'empereur de Rome (66-70). Néron, Vespasien et Titus, pour en finir avec le problème Israël,  font démolir le Temple de Jérusalem et chassent les Juifs hors de la Palestine! C'est la grande dispersion ("diaspora") qui commence.

Cet exode des Juifs, forcé et massif, englobe les disciples du Christ. En effet, il faut savoir que les "chrétiens" ne se sont pas encore, en ce temps-là, constitués en une religion distincte de celle de Moïse (ils se considèrent encore, et surtout les Romains les regardent encore comme Juifs).

Du coup, la dispersion et la diversité des Eglises s'accentue de plus belle. Et le maigre lien qui subsistait avec leurs racines en Israël est quasi rompu.





B.  Selon Marc: Le mystérieux Fils de Dieu 

C'est au coeur de cette tourmente qu'un homme décide pour la première fois de rédiger les actes et les paroles de Jésus. On l'appelle Marc. Ce n'est probablement pas son nom véritable, mais plutôt celui du disciple dont provient la tradition orale que notre rédacteur a reçue: Marc (ou Jean-Marc), l'un des compagnons de Paul dans les Actes des Apôtres.

Le souhait premier de ce créateur d'évangile, c'est de rendre accessible, voire passionnante, l'histoire de l'homme de Nazareth. Il la raconte comme un roman d'action (on a même dit "roman de gare"!), qui doit pouvoir être compris et même intéresser des gens ne sachant rien du Christ.

Marc est, semble-t-il, romain, et il écrit pour ses compatriotes. Il ne relate rien de la naissance de Jésus, ni de son enfance. Il ne rapporte non plus quasi aucun des grands discours du Rabbi (= Maître), comme les trois autres le feront après lui. Est-ce que cela ne l'intéresse pas? Ou plutôt n'en a-t-il pas connaissance?

Notre premier évangéliste va orchestrer son histoire autour des actes du Christ: ses miracles, mais aussi et peut-être surtout ses controverses avec les responsables du judaïsme, scribes et pharisiens. La tension monte dans tout le récit, autour de cette question: mais qui est cet homme? Surtout, qui est-il pour celles et ceux qui le rencontrent? Donc qui est-il pour toi, lecteur/trice?

Le modèle égyptien
Dans ce but, Marc construit son récit en utilisant un schéma égyptien d'intronisation royale. Le nouveau souverain y était proclamé en trois phases:

1° Dieu (ou les dieux) annonce à l'heureux élu qu'il a été choisi par volonté divine.

2° Dieu (ou les dieux) proclame au peuple l'identité du nouveau roi.

3° Le peuple accepte le choix divin et reconnaît solennellement son souverain.

Notre premier évangéliste place:

- la première phase au moment du baptême de Jésus (lorsque la voix du ciel annonce "Tu es mon fils bien-aimé...": Marc 1, 11).

- la deuxième à la "Transfiguration" (la voix du ciel proclame aux disciples "Celui-ci est mon fils bien-aimé, écoutez-le": Marc 9, 7).

- et la troisième à l'instant de la mort de Jésus (l'officier romain, pourtant païen, reconnaît "Celui-ci était vraiment le fils de Dieu": Marc 15, 39).

Ce schéma met en évidence une chose capitale, pour Marc: on ne peut connaître réellement le caractère divin de Jésus que face à la croix. Tous, disciples et païens, sont sur le même pied: ils ne peuvent savoir vraiment "qui est cet homme" qu'au vu de la manière dont il a accepté de mourir. Jésus n'est roi que sur la croix, ce qu'accentue encore la couronne d'épines!

Avant sa mort à Golgotha, tout le monde se méprend au sujet du Christ. Et notre évangile multiplie les récits de controverses avec les Juifs, scribes ou pharisiens, qui se fourrent le doigt dans l'oeil à son propos. Les siens, sa famille (3, 20-21) croient qu'il est devenu fou (ici pas de Marie qui reçoive une annonciation et croie d'emblée, comme chez Luc). Même ses plus proches compagnons, les "douze" se posent beaucoup de questions à son sujet (par ex. 4, 40-41). Le comble, c'est que quand Jésus annonce sa mort et sa résurrection - et il le fait trois fois! - juste après, les disciples manifestent par leur réaction qu'ils n'ont rien compris. Le sens profond de Vendredi saint et Pâques leur échappe:

- la première fois, Pierre fait des reproches à Jésus à propos de ce qu'il a dit. (8, 31-33);

- la deuxième fois, les disciples se disputent pour savoir lequel d'entre eux est le plus grand! (9, 30-34);

- et la troisième fois, Jacques et Jean lui demandent de pouvoir siéger avec lui dans sa gloire. Alors qu'il vient d'annoncer sa mort et ses souffrances à venir! (10, 33-37).

Ce n'est pas que nos "douze" soient particulièrement obtus, pour Marc. Mais ils révèlent, par leur attitude, l'impossibilité pour tout être humain de comprendre véritablement qui est Jésus, fils de Dieu, tant qu'on ne l'a pas contemplé mourant sur la croix. Tant qu'on n'a pas vu de quel bois sa royauté était réellement constituée.


Le centre, c'est la croix
Par conséquent, nous suggère le plus ancien évangile, tout converge vers Vendredi saint et Pâques. Les événements de ces trois jours sont la clé pour connaître l'essentiel du Christ. Sans eux, on risque fort de se méprendre à son sujet; de le confondre avec un chef politique; ou un magicien tout-puissant; ou un savant qui aurait réponse à tout. Seule la croix nous montre le caractère résolument non-violent de Jésus. Son abaissement consenti. Et donc son respect absolu de notre liberté.

Disons-nous bien que nous ne sommes pas plus clairvoyants que les "douze", nous lecteurs du 1er ou du 21ème siècle. Nous risquons toujours de confondre le Christ avec une de nos "idoles", une des projections de nos désirs.

Le Dieu de l'évangile nous aime trop pour restreindre notre liberté. Il n'est pas tout-puissant, il est d'abord solidaire de nos souffrances, de nos doutes, de nos échecs. Il se tient du côté des victimes et des rejetés.

Ne perdons donc pas de vue ce passage crucial (c'est le cas de dire!) de Golgotha, où Jésus, d'abord, est celui qui nous accompagne, sans magie et sans pouvoir, dans le désespoir et dans la mort.





C.  Selon Matthieu: Le Maître qui enseigne et forme son Eglise 

Une dizaine d'années plus tard, l'évangile de Marc s'est largement répandu dans le monde gréco-romain. Il a grandement contribué à un intérêt pour le message de Jésus, voire à des conversions.

Pourtant, plusieurs communautés qui cultivent la foi au Christ ressentent le besoin de retravailler le récit bien connu. C'est ce que va faire un croyant qu'on appelle Matthieu. Lui aussi tire son nom du disciple dont provient une tradition qu'il a reçue.

Mais qu'est-ce qui a changé depuis ce premier évangile, et qui donne envie de présenter autrement la vie du Christ?

- D'une part, à côté de "Marc" circulent d'autres textes importants, qui relatent des discours de Jésus. De très belles paroles, comme les Béatitudes, qui ne figurent pas dans l'évangile. Et qui mériteraient bien d'en faire partie! Beaucoup de paraboles. De même la prière du Notre Père, par exemple.

- D'autre part, la situation religieuse a évolué. Le judaïsme est privé du Temple (où seuls pouvaient se faire les sacrifices) et condamné à l'exil; il se recentre alors sur le culte à la synagogue, et sur l'enseignement des rabbins. Le parti des pharisiens, constitué autour des scribes (les spécialistes des commandements de l'Ancien Testament), prend le pouvoir dans les communautés juives, et durcit ses positions ("légalistes" et exigeantes, notamment sur les questions de pureté rituelle). Les disciples de Jésus, qui étaient jusque-là encore intégrés à la religion d'Israël (ils en étaient une tendance, une espèce de parti), doivent alors quitter leur communauté-mère. En quelque sorte couper le cordon ombilical. On imagine bien que cette rupture ne s'opère pas sans conflits importants.

- Enfin, la foi chrétienne a elle aussi évolué. Marc, qui accentue le côté humain de Jésus, a bien joué son rôle de détonateur. Mais maintenant, on s'intéresse davantage à la divinité du Nazaréen.

Il semble important alors de montrer que le Christ, déjà enfant, est adoré (l'épisode des mages, Mat. 2, 1-12). Mais aussi qu'il provoque déjà, par sa seule présence, le rejet et la violence des puissants (le "massacre des innocents", en 2, 16-18). Tout cela annonce bien sûr les dernières pages de l'évangile.

Enseignant et formateur
Chez Matthieu, Jésus est vu surtout comme un Maître (Rabbi). C'est-à-dire autant enseignant que formateur. Ses paroles et sa vie offrent de nouvelles valeurs. Il semble parfois s'opposer à l'Ancien Testament, mais il affirme plutôt l'accomplir. Donc le réaliser concrètement, dans les temps qu'il vit. L'actualiser.

Par rapport à Marc, le Christ de Matthieu est nettement plus dur envers les Juifs. Voyez, au chapitre 23, la série des "Malheurs à vous, scribes et pharisiens hypocrites...".

Un message universel
En même temps, il met l'accent sur la dimension universelle du message de l'évangile. Depuis les mages jusqu'aux derniers mots du Ressuscité en 28, 18-20, il s'agit de montrer que la Parole de Jésus rassemble les Nations, et que les croyants sont envoyés les uns vers les autres, sur la terre entière. Israël n'a plus la préséance, face aux promesses de Dieu; elles sont pour tous! On nomme avec raison cet évangile celui de la mission. Il exclut toute logique sectaire et toute forme de nationalisme.

Pour Matthieu, l’enseignement du Christ a désormais autorité sur la Loi (les fameux "mais moi je vous dis..." du chapitre 5). Pourtant, ce qui constitue le disciple, ce n'est pas qu'il soit possesseur d’un savoir à transmettre, mais surtout qu'il est "petit", à l’image de son maître; ne pouvant plus compter sur les sécurités de ce monde, il attend des autres une parole ou un geste d’accueil (10,42).

Pour Matthieu, annoncer l’Evangile, ce n’est donc pas transmettre une doctrine à accepter; mais c’est, essentiellement, être devant les autres, dans son manque et sa faiblesse. Annoncer la Bonne Nouvelle, c’est au fond offrir aux autres d’accueillir un Dieu qui se donne à connaître dans la fragilité et l’humilité de l’homme de Nazareth et de ses envoyés. Cette faiblesse reconnue et assumée devient l’espace où peut s’expérimenter, dans ma vie, la dynamique de résurrection qui a relevé le Christ d’entre les morts.





D.  Selon Luc:  Les temps nouveaux de l'histoire du salut

Quelques années encore ont passé. Et puisque la fin du monde n'est toujours pas arrivée, les chrétiens commencent à repenser leur situation dans le temps et dans le monde. L'idée germe que Jésus ne marque pas le début de la fin; mais plutôt une charnière dans le temps. Un nouveau commencement.

Celui qu'on appelle Luc va ainsi produire une troisième version de l'évangile. Avec une originalité de taille! En effet, son oeuvre est présentée en deux tomes:

- un évangile classique, de la naissance de Jésus à sa résurrection et son ascension;

- puis une histoire des débuts de l'Eglise, soit le livre que nous appelons les Actes des apôtres, et que le Nouveau Testament placera juste après les quatre évangiles.

Luc écrit visiblement pour un lectorat gréco-romain. Ses livres, documentés à la manière des érudits de son temps, sont dédiés, comme c'est courant alors, à un personnage important. On ignore qui est ce Théophile. S'agit-il d'un mécène qui a soutenu son travail? D'un chrétien éminent de l'époque? Ou, plus simplement, ce nom désigne-t-il tout croyant intéressé par l'action divine, puisque Théophile signifie "ami de Dieu"?

L'intention de Luc, en tout cas, est claire. Il s'agit de montrer comment la vie de Jésus, - ses actions, ses paroles, sa mort et sa résurrection annoncée - transforment les croyants et le monde. Elles inaugurent des temps nouveaux, ceux de la communauté chrétienne rassemblée en Eglise, elles modifient les valeurs du tout au tout.

Dès sa naissance
Le premier tome est donc notre évangile selon Luc.  Comme Matthieu, il reprend la quasi totalité de l'oeuvre de Marc en y ajoutant des discours de Jésus: les Béatitudes, le Notre Père, des paraboles... On appelle ces paroles la source Q (de l'allemand "Quelle", la source).

Mais la perspective de Luc va s'avérer bien différente de celle de Matthieu. Par exemple, ce dernier affirmait que Jésus, dès sa naissance, est adoré, qu'il a une part de divin en lui, et que l'action salvatrice de Dieu est présente en sa personne dès sa venue au monde. L'oeuvre à Théophile fait remonter la divinité de Jésus encore plus tôt: à sa conception. Elle raconte l'annonce à Marie de sa grossesse sous l'égide du Saint-Esprit.

Luc va répondre ainsi à une légende vivace dans le monde antique selon laquelle le premier empereur romain, Auguste, aurait été fils de dieu, résultat d'une visite nocturne à sa mère par Jupiter. De même, Luc présente Jésus comme fils du Dieu unique, issu d'une rencontre de Marie avec l'ombre du Créateur (l'ombre du Père représente, dans la culture israélite, sa présence agissante).

Ben
Ce qualificatif de fils de Dieu a été, on le sait, source de bien des malentendus! Il faut savoir qu'en hébreu ben (fils) n'indique pas forcément, comme dans notre culture, une filiation où l'on est engendré, mais aussi le fait d'appartenir à un ensemble: les "fils d'Israël" désignent les membres du peuple d'Israël. Dans les deux premiers évangiles, c'est cette conception (si j'ose dire!) qui prévalait: Jésus s'était montré progressivement (pour Marc) ou dès sa naissance (pour Matthieu) d'une "étoffe" divine.

Au contraire de ses prédécesseurs, Luc suggère maintenant que Jésus n'est pas vraiment le fils de Joseph. Avant sa venue au monde, Dieu est intervenu lui-même pour que le Christ nous soit offert comme Sauveur et roi, descendant de David (1, 31-33; 1, 68-69; 2, 11).

Selon le troisième évangile, le salut nous est ainsi donné par paliers, par étapes. De l'Ancien Testament à l'Eglise chrétienne, Dieu jalonne notre temps d'actes destinés à nous sauver, lesquels culminent à la Croix.

On peut dire par conséquent que Luc est à l'origine de la notion chrétienne d'histoire du salut, comme il inspirera également, plus tard, les traditions ecclésiastiques concernant les temps liturgiques. Il situe la vie du Christ dans un temps précis, référencé: Hérode (1, 5), Auguste et Quirinius (2, 1)... Il précise le nombre de jours séparant les événements après la résurrection (40 jusqu'à l'Ascension et 50 jusqu'à la Pentecôte, chiffres symboliques).

En voyage
Pourtant, l'oeuvre à Théophile n'a pas grand-chose d'idéal ou angélique. Au contraire, elle donne beaucoup d'importance aux petits, aux pauvres, aux marginaux. Par exemple, les premiers adorateurs de Jésus ne sont pas les riches mages, mais des bergers, qui alors étaient l'équivalent des gitans aujourd'hui. Le cantique de Marie (1, 46-55) comme les Béatitudes (6, 20-26) affirment que Dieu renverse les valeurs, qu'il élève les pauvres et qu'il plonge les riches dans la désolation.

Les femmes, les païens, les pécheurs sont spécialement l'objet de l'attention du Christ lucanien. Et ses "têtes de turc" ne sont pas les pharisiens, comme chez Matthieu, mais les gens fortunés et sans soucis (voir 12, 13-21; 12, 32-34; 13, 1-5; 14, 7-14; 16, 19-31; 18, 18-30; 19, 1-10 et j'en oublie). Croire n'est pas une sinécure, plutôt un long voyage.

Cette notion de voyage est d'ailleurs centrale chez Luc. Il montre Jésus en continuel déplacement (dès avant sa naissance!), comme le seront aussi les apôtres dans les Actes. On peut dire que, pour lui, la vérité n'est jamais statique. Elle est en chemin.

Enfin, remarquons que Luc, visiblement, connaît mal la Palestine et les usages juifs. Culturellement, il est plus proche de nous que les trois autres évangélistes. C'est lui qui d'ailleurs est à la base des traditions de nos Eglises occidentales.





E.  Selon Jean:  "Aimez-vous comme je vous ai aimés"

Vers la fin du premier siècle apparaît un quatrième évangile, celui de Jean. Son auteur prend davantage de libertés avec l'histoire de Jésus: il omet de nombreux épisodes, et en ajoute bien des nouveaux. Il occupe une place à part: Matthieu, Marc et Luc sont appelés synoptiques (c'est-à-dire qu'on peut les mettre en regard), à cause des multiples passages communs à quelques détails près. Ce qui n'est pas le cas de "Jean".

Ce dernier rapporte de longs discours de Jésus dans un style affectif, où l'amour, la communion, le fait d'être unis à lui tiennent beaucoup de place. Paroles tissées d'oppositions comme vérité/mensonge, nous/le monde, gloire de Dieu/gloire humaine, lumière/obscurité...

Quand il écrit "le monde" ou "les Juifs", Jean désigne les êtres humains qui s'opposent au Christ. Les miracles sont appelés "signes", c'est-à-dire repères pour savoir où placer sa foi et sa confiance: en Dieu seul.

Pour le quatrième évangile, la divinité de Jésus remonte bien plus tôt encore que chez Luc: il est la Parole agissante par qui le Créateur a façonné l'univers. Depuis le Commencement, il est Dieu; intimement proche du Père, comme il nous invite à vivre intimement proches de lui.

Une communauté fragile
 Il semble que Jean soit un chrétien d'origine juive, mais qui vit dans le monde grec. Il ferait partie d'une communauté d'Asie Mineure (Turquie actuelle) chahutée, voire persécutée, et menacée d'extinction.

Face à cette fragilité, le quatrième évangile nous montre Jésus comme l'élément solide, sécurisant, voire maternel. Il réconforte les siens découragés, leur donne à boire le vin de la joie (2, 1-11) ou l'eau de la vie (4, 14). Il les nourrit, même après la résurrection (21, 12-13). Leur lave les pieds (13, 1-17). Les console. Le Saint-Esprit est d'ailleurs appelé chez Jean "Consolateur".

L'Eglise johannique (= de Jean) souffre donc visiblement. Se sent-elle impuissante à attirer ses contemporains, à transmettre plus loin le message d'amour et de salut dont elle est porteuse? C'est possible. Tandis que les communautés formées de chrétiens d'origine païenne ("pagano-chrétiens") croissent et se multiplient, celles qui rassemblent surtout des croyants issus du judaïsme (les "judéo-chrétiens") péclotent et se sentent incomprises.

Dans ce contexte, le récit de la pêche miraculeuse prend un sens nouveau. Jean le situe après la résurrection, mais les disciples sont encore en plein dans le deuil. Ils retournent à leur ancien travail, sur le lac. Pourtant, après une nuit d'efforts, ils rentrent bredouilles. Jésus vient alors à leur rencontre et leur fait ramener une quantité de poissons telle que les filets sont à la limite de leur capacité.

Vous aussi, dit le quatrième évangile aux siens, vous êtes souvent "mayaules" dans vos tentatives missionnaires. Mais le Christ peut donner des résultats stupéfiants, à travers vous, et malgré votre petitesse!
  
Un évangile spirituel
Le quatrième évangile est ainsi nettement plus mystique que les trois autres: il valorise la contemplation, la communion spirituelle avec le Père et le Fils. Pour lui, "le monde" est perdu, c'est sans espoir (alors qu'il est "à gagner" pour les synoptiques).

Ce dualisme et son insistance sur l'importance de la connaissance de Dieu rapprochent Jean des courants gnostiques qui commencent à fleurir en ce temps-là, et qui deviendront une véritable mode dès le 2è siècle. Pour les gnostiques, le monde ici-bas est mauvais, tandis que l'univers divin, parfaitement bon, nous permet de nous en libérer. Les fameux albigeois, ou cathares, quelque 1000 ans plus tard,  hériteront de cette manière de voir.

Sa conception spiritualiste de la foi conduit Jean à "oublier" les récits de Noël et de la Tentation de Jésus. Par contre, il met un accent fort sur la crucifixion: c'est là, à Golgotha, que le Christ est glorifié, "élevé". Davantage que Pâques, c'est Vendredi saint qui est le pivot de sa théologie, comme chez Marc d'ailleurs. En cela, il se distingue des gnostiques et des cathares, qui eux nieront que le Fils de Dieu ait pu souffrir et mourir.

Le jumeau
S'il a connaissance de l'évangile de Luc, ce qui est probable, Jean n'en conserve pourtant pas l'ordonnance dans le temps. Par exemple, il décrit le don du Saint-Esprit aux apôtres, mais il le situe le jour même de la résurrection. Affect et présence proche, toujours.

Et il ajoute une suite touchante: l'un des douze disciples, Thomas n'était pas là lors de cette première apparition.  Il exprime donc des doutes: comment est-ce possible, qu'un homme se relève de la mort? Une semaine plus tard, soit lors du second dimanche chrétien, Thomas peut enfin voir le ressuscité. Lequel ne lui fait pas de reproches (comme nous l'imaginons trop facilement), mais l'accueille avec ses questions. Ce qui lui permet de croire, alors.

Or, Thomas, précise Jean, est surnommé le jumeau. Alors qu'on ne lui connaît aucun frère! Le quatrième évangile nous souffle donc que cet homme qui doute est le jumeau de sa communauté, le double de ces chrétiens attachés à Dieu et à Jésus, mais qui, 70 ans après sa mort sur la croix, ont de la peine à croire aux événements de Pâques, tant ils sont incroyables, justement!

-> Relevons encore que les Lettres de Jean (1 Jean, 2 Jean, 3 Jean) sont peut-être du même auteur, mais ce n'est pas sûr. Quant à l'Apocalypse, elle est probablement plus tardive, mais tributaire du même courant de pensée (donc un disciple) que le quatrième évangile.




F.  Qui dit vrai?

Quatre histoires de Jésus. Si différentes, et si proches pourtant! Quatre témoignages essentiels, tous marqués par le style de l'auteur, l'époque où il vit, les espoirs et les difficultés qu'il connaît... qui se complètent, comme le feraient quatre photos d'un même bâtiment prises sous quatre angles différents.

Pour qui recherche une véracité historique, on voit que l'ancienneté est un critère pour tenter d'apprécier les divergences. Mais le propos des évangélistes n'est pas là. Il s'agit d'abord d'une démarche spirituelle, voire théologique: dire qui est pour moi le Dieu de Jésus Christ, et comment il transforme ma vie.

Ce changement peut me conduire à clarifier ma relation à Jésus, et Jésus crucifié (Marc); ou à vivre de son enseignement pour le transmettre plus loin, sans frontières (Matthieu); ou à revoir mes valeurs pour me tenir proche des plus fragiles (Luc); ou à me placer dans une communion mystique avec le Christ (Jean); ou tantôt l'un, tantôt l'autre!

Y en a eu d'autres!
Nos quatre évangélistes ont eu beaucoup de successeurs. Au 2è et au 3è siècle surtout, nombre d'écrits ont vu le jour qui racontent de nouveaux détails de la vie de Jésus. En particulier sur son enfance, et sur les miracles que, tout petit déjà, il aurait accomplis, même pour des raisons bien peu spirituelles! Ce sont les évangiles apocryphes (pseudo-Matthieu, Thomas, protévangile de Jacques...). On peut les lire pour y trouver des échos des préoccupations de leur temps. Mais ils ont été à raison écartés du "canon" (= livres reconnus comme bibliques) à cause de leur trop grand éloignement d'avec les paroles et les actes du Christ tels que nous en avons connaissance.

Relevons en conclusion que les mécanismes qui ont présidé à la formation des évangiles se retrouvent, avec quelques variantes, dans quasi tous les textes bibliques, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament.

Chaque fois, une Parole est considérée comme sacrée parce qu'elle témoigne de regards sur le monde et sur la foi en Dieu nouveaux et stimulants, mais aussi en harmonie avec le coeur de la révélation de Dieu.

Cette Parole n'est jamais donnée directement par le Ciel. Au contraire, elle est le résultat de longues traditions orales et d'une lente élaboration, à travers les faits et pensées qui lui sont contemporains.

Cela ne veut pas dire que la Bible ait moins d'intérêt, au contraire! Son caractère humain lui confère une valeur de témoignage unique sur des époques lointaines, mais décisives pour comprendre qui est Dieu. Car ce dernier, transcendant, c'est-à-dire absolument différent de nous, nous échappera toujours en grande partie. Les reflets qu'il nous offre, à travers les vies humaines dont parle l'Ecriture sainte, sont infiniment précieux pour approcher, avec modestie et respect, sa divinité.

Puissions-nous donc relire la Bible souvent, et la méditer, pour que ses trésors nous apparaissent sans cesse dans leur nouveauté.

                                                    Jean-Jacques Corbaz, printemps 2011

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