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jeudi 22 juin 2023

(CF, Li) Barbe blanche

Nous croyons que Dieu n’est pas celui de l’imagerie populaire, soit un vieillard à barbe blanche qui, de son nuage, tirerait les ficelles du monde pour nous diriger pas à pas.

Nous croyons que Dieu est la force d’amour qui crée le monde, et continue de le créer chaque jour, chaque fois qu’une vie naît; chaque fois qu’un amour est donné.

Nous croyons que Dieu se révèle dans la faiblesse de Jésus, mort sur la croix, acceptant nos souffrances, nos violences, nos démences, pour les démasquer et les transformer partout où elles se trouvent. Il l’a fait pour nous offrir le bonheur, la paix et le sens à nos vies.

Nous croyons donc qu’il est toujours à l’oeuvre à travers nos gestes de justice, et qu’il nous interroge sur nos actes individuels, mais aussi sociaux et politiques, pour nous ouvrir à l’authentique liberté dans l’amour. Amen

Jean-Jacques Corbaz, février 1980 



lundi 19 juin 2023

(Pr) Changer de vie (2°) Jacob, qui a gagné, qui a perdu?

Lectures bibliques: Genèse 32, 23-32; 2 Corinthiens 5, 17-20

Quand j'étais petit, je croyais que baptiser, c'était d’abord donner un nom. Je pensais que c’était au baptême que les parents choisissaient comment appeler leur enfant. J'ai été très étonné quand j'ai su que le prénom devait être fixé dès la naissance, et inscrit à l'état-civil.

Cette idée du baptême qui donne un nouveau nom a pourtant existé, aux premiers temps de l’Eglise, ainsi qu’en terres de mission. D’ailleurs, elle s'enracine dans les âges les plus anciens. Ainsi, dans la Bible, on voit des gens qui changent de nom pour marquer un changement de vie. On voit Simon qui devient Pierre; Saul qui devient Paul. Et, dans notre passage, Jacob, qui reçoit le nom d'Israël. 

Etrange, cette lutte mystérieuse! Bizarre, ce Jacob! Nous qui aimons voir clairement qui sont les bons et les méchants, Jacob nous déroute. Il est choisi par Dieu, qui veut le bénir; et pourtant, yayouille: il ruse; il trompe son frère puis son père; il vole son beau-père; et il trouve le moyen de se battre contre Dieu lui-même!

Jacob serait-il si mauvais?

Je crois surtout que ce gaillard nous ressemble beaucoup, avec son mélange de qualités et de défauts, lui qui lutte parfois contre Dieu et parfois pour Dieu. J'en ai rencontré, des Jacob, et même dans mon miroir!

C'est un malin, Jacob. On se rappelle l'épisode des lentilles: Esaü, son aîné, rentre d'une journée de chasse, affamé. Voyant son frère qui prépare une soupe, mmmh, il demande à manger. Mais Jacob fait du chantage: OK, je t’en donne, mais je l'échange contre ton droit d'aîné! Esaü, mort de fatigue et de faim, accepte.

Deuxième supercherie: il reste à extorquer au père sa bénédiction, donc son testament. Car recevoir la bénédiction d'un chef de clan, c'est obtenir une partie de ses pouvoirs. C’est ainsi que Jacob se déguise pour tromper Isaac, qui est presque aveugle.

Esaü, se rendant compte qu’il s’est fait rouler, crie vengeance. Alors, notre héros s’enfuit et va se réfugier chez un oncle. Il épouse les deux filles de Laban, mais il s'enrichit sur le dos de son beau-père, en lui piquant les meilleures bêtes du troupeau. Encore une supercherie!

Le résultat ne se fait pas attendre: sa belle-famille veut sa peau, et Jacob doit fuir, une fois de plus. Il est obligé de rentrer au pays, près d’Esaü.

Mais il a toujours peur de son frère. Alors, il déploie de nouvelles ruses pour tenter d’apaiser sa colère: des troupeaux, en cadeau, partent devant. Puis Jacob répartit sa famille en petits groupes, pour qu'en cas d'attaque, certains puissent s'enfuir.

C'est ainsi qu'il se retrouve seul. Tout seul, avec sa frousse! Et, là-contre, eh bien, ses ruses ne peuvent rien. Plus il se rapproche d'Esaü, plus il tremble.

Il arrive à la rivière – la frontière. C'est le soir. Un inconnu l'attend. Ils se battent; roulent dans la poussière, toute la nuit.

Au fond, Jacob ne lutte-t-il pas surtout contre lui-même?

Toute sa vie, il a misé sur les tromperies. Cent fois, Dieu a voulu le bénir. Mais Jacob n'écoutait pas. Il ne se fiait qu'à lui-même, son intelligence, sa ruse. Le jour où il avait fui son frère, il avait même marchandé avec Dieu: «Si je m'enrichis, avait-il dit, alors je chasserai de ma famille toutes les idoles».

Jacob? Il a plus confiance en lui qu'en Dieu. C'est peut-être pour cela qu'il nous ressemble. Il préfère voler une bénédiction par roublardise que la demander ou l'attendre. Désespérant!


Qu'auriez-vous fait, vous, à la place de Dieu, avec un gaillard aussi peu recommandable?

Lui, il a souri dans sa barbe: «ah bon, Jacob, tu veux jouer au plus futé? D'accord! À malin, malin et demi!»

Et vous le savez, l'inconnu qui lutte avec Jacob, vers la rivière, c'est Dieu, dit la Bible. Dieu qui se bat avec une force semblable à celle de son adversaire, si bien que le combat peut durer une éternité; il n'y aura ni vainqueur ni vaincu.

Arrive le matin. «Laisse-moi partir, dit Dieu, j'abandonne». Et Jacob, qui ne loupe aucune occasion de s'offrir un avantage, Jacob rétorque: «OK, je te laisse à condition que tu me donnes ta bénédiction» - donc une partie de tes pouvoirs!

Dieu accepte. En apparence, il a perdu le combat; le combat de la rivière. Mais il a gagné la guerre; la guerre d'usure qui le voyait poursuivre Jacob depuis des dizaines d'années, pour lui proposer de vivre avec lui, et le bénir. Et là, c'est Jacob qui demande lui-même cette faveur.


J'aime ce Dieu tellement proche, qui roule par terre avec nous, et nous laisse gagner au petit jeu du plus fort, pour nous donner faim de ses promesses, de son alliance.

Vient alors la bénédiction. «Tu ne t'appelles plus Jacob, celui qui prend la place d'un autre, l'embobineur. C'est fini. Tu t'appelles Israël, c'est-à-dire «Dieu se bat» ou «celui qui lutte avec Dieu». Dans cette alliance nouvelle, tu n'appartiens plus à tes faux dieux: ta ruse, tes tromperies. Non, tu es un partenaire de Dieu, un lutteur de Dieu!

À cette époque, le nom est beaucoup plus qu'une étiquette. Il indique un rôle, une fonction. Par exemple, l’esclave qui changeait de maître recevait un nouveau nom, car seul celui qui a des droits sur vous peut décider comment vous appeler!

Jacob, qui es-tu? Par mon alliance, dit Dieu, tu cesses d'être le rusé-qui-trompe, tu deviens mon partenaire dans mon combat.

Israël, à son tour, voudrait entendre le nom de son adversaire. Car si Dieu le prononce, il donne à l'homme du pouvoir sur lui. 

Mais Dieu disparaît. Et c'est Israël-Jacob qui le dit, ce nom, face au soleil levant. Debout, il sait que, de ce combat, tous deux sont sortis vainqueur.
                                                       

Cette belle histoire de la Bible est un mythe, une parabole. Jacob représente ici le peuple d’Israël, qui s’est tant débattu, parfois pour Dieu, parfois contre lui. Mais nous pouvons y lire aussi l'annonce déjà du baptême en Christ; l'alliance que Dieu nous offre, pour laquelle il nous cherche avec autant d'assiduité que Jacob. Et que nous suivons si mal!

Nous, nous disons souvent: «Si Dieu existait, il devrait ceci ou cela...». Mais, comme Jacob, nous ne voyons pas un problème essentiel: c’est que les obstacles à la bénédiction de Dieu et à ses bienfaits, c'est nous qui les dressons, pas lui!

«Laissez-vous réconcilier» dit l'apôtre Paul. Laissez la paix de Dieu, son amour, pénétrer dans vos vies par l'alliance qu'il vous offre. Abandonnez vos fausses sécurités, votre confiance excessive en vos stratagèmes. Acceptez vos fragilités, et regardez-les à la lumière de la tendresse immense de Dieu.

Et si cette alliance pouvait réellement changer notre vie de personne placée sous le regard passionnaimant de Dieu? Souvent, nous avons besoin de beaucoup d'années, comme Jacob, pour apprivoiser cette relation spirituelle. Et pour demander à Dieu sa bénédiction.

Puissions-nous y parvenir! Mais aujourd'hui, à nous, adultes, la question est posée: qui es-tu? Quels sont tes dieux? Où est ta force? Amen
  
Jean-Jacques Corbaz





vendredi 2 juin 2023

(Po) Rien qu’un

 

Qu’il y ait sur la terre,
Au milieu des millions de misères,
Un rayon de soleil;

Qu’un petit d’homme espère
Et secoue ses couches de poussière,
Se dressant vers le ciel;

Qu’une seule sirène,
Au meilleur des maillons de la chaîne,
Au plus fort des plafonds de nos peines,
Annonce le réveil:

Alors,
Dieu ne sera pas mort!

Jean-Jacques Corbaz, septembre 1985  


(Po, Co) Tu cherches

 

Nîmes, Tour Magne
C’est à Nîmes que je l’ai rencontré, entre la Tour Magne et les Arènes, c’est-à-dire un peu partout. D’habitude, je n’accoste que les jeunes-filles, et je ne sais pas encore aujourd’hui pourquoi j’ai dérogé pour lui. Peut-être à cause de ses yeux si grands, si ouverts sur l’invisible; peut-être parce que sa folie ressemblait à la mienne… C’était un jour de pleine lune, la nuit ne reviendrait jamais. Et moi, savais-je quand je reviendrais?

Je lui ai dit, balbutiant ma presqu’espérance:
- Vieil homme, où se trouve la place des fêtes?

Il me répondit, avec son accent inimitable, que je vais essayer d’imiter pour vous tout de même:
- Héh, mom bong, ça fé quaïnze ang queu jeu lacherchossi, moi-mêmeu, véh!

Conciliant, je conciliabulai de concert:
- On pourrait peut-être la chercher ensemble?

La réponse tomba, comme un silence de plomb:
- Ma placeu dé fête, elleu n’é pas la mêmeu queue la tienneu!

Vous avez remarqué avec quelle facilité on se tutoie dans les contes fantastiques - remarque qui me permet de souffler et de reprendre mes esprits.

Autour de moi, la rue était vide. Mon petit homme avait disparu. 

Extrapolant sa direction, je courus cahin-caha-Caïn à belle allure - mais pas très longtemps. Au premier virage, je le vis qui dérapait légèrement, droit devant mon oreille gauche. Visiblement, il cherchait. Je l’ai suivi, sans mot dire, longtemps…

 

Nîmes, les Arènes


C’est à Nîmes que nous l’avons rencontré. Entre les Arènes et la Tour Magne, c’est-à-dire pas très loin. Presque aussi ahuri que nous - j’avais fini par attraper l’accent.

C’est à Nîmes qu’il m’accosta. Entre la Touraine et les Allemagnes, c’était pas très original. Mais sa question me condamna:
- Vieil homme, où se trouve la place des fêtes?

Malheureux! Lui et moi, malheureux. Moi, vieil homme, l’étant devenu par trente ans de quête, de quête vaine et pourtant progressive, de dérapages et d’yeux trop grands. Trente plus quinze égalent quarante-cinq. Quarante cingle. Lui, jeune homme, trente ans, l’avenir devant lui. Comme moi, alors. L’avenir, à chercher sans désespérer; à désespérer tout de même, mais sans s’arrêter; à s’arrêter quand-même, mais aussi à repartir… 

Malheureux…
- Malheureux…

Ma réponse hésitait, comme contrainte à la chute.
- Malheureux…

Et lui, l’innocent:
- Bienheureux, vieil homme, tu la cherches comme les autres. Mille fois tu l’as frôlée, mais toujours de trop loin. Vieil homme, bienheureux, tu n’as pas cherché en vain!

Et moi, amer, sans illusion, je savais que jamais je ne reviendrai:
- Malheureux, mon fils, lourde vie où je me traîne, sans but, et les autres avec moi. Autres devant, autres derrière. Malheureux les autres devant, usés par la poussière. Malheureux les autres derrière, devant eux tant de misère. Et toi, tu es le dernier, longue, longue misère.

Et lui, nuit de plein soleil, et lui, qui ne partirait plus:
- Je suis la place des fêtes, la tienne et celle de tous les autres. Tu as tant cherché sans trouver. Aujourd’hui, je te suis donné.

Emerveillé, je tendis les bras. Mes vieux bras fatigués, lourds de s’être tant arqués vers l’utopie inespérée. Emerveillé, je tendis mes bras muets…

Et soudain, la rue était vide. Le jeune homme avait disparu.

Pour la dernière fois, j’ai pleuré. Un arc-en-ciel irisait mes paupières.


 
Jean-Jacques Corbaz, août 1980 

(Po) Voyage en France

(à Sylvie, qui part pour Royan)



 
La Souterraine
Emerge de la plaine
Quand on la Creuse.
Avec toi, là-bas,
La vie est pleine et creuse.
Tu reviendras.

Royan, plus loin, la ville heureuse,
Aux joues bien rondes,
Toute Gironde,
Bien au chaud dans ses charentaises,
Ville berceuse
Où tu deviens couleur de braise.

Et moi, chez moi,
Soleil de feu,
Je ne fermerai Palézieux
- On Maraconté tant de choses,
Je pense à toi,
Lèvres mi-closes,
Je voyage vers toi, ma mie en rose,
Sachant que chaque jour qui va
Rapproche celui-là
Où je pourrai, tout chose,
Enfin te serrer dans mes bras.

Jean-Jacques Corbaz, juillet 1983  


 


jeudi 18 mai 2023

(Hu, Vu) Ascension = ?


 

(CF, Li) Trois appels


J'appelle Dieu la source de toute vie,
Ce jaillissement créateur, toujours nouveau,
Qui nous précède, inlassable,
Et qui nous fait vivants.

J'appelle Christ cet homme, Jésus, fils du peuple,
Pauvre parmi les pauvres,
Lumière des révoltés,
Rappel des résignés.
Cet homme devenu Dieu par sa vie d'amour,
Par sa mort d'espoir,
Par sa vie malgré tout.

J'appelle Esprit de Dieu cette présence aujourd'hui,
Force de lutte
Qui nous rassemble
Pour nous rendre responsables les uns des autres,
Qui nous envoie, comme nous sommes,
Devenir les mains de son agir,
Les voix de son appel,
Le coeur de son accueil.

J'appelle Dieu ces trois présences,
Une seule source aux trois bouches,
Un seul ami aux trois visages,
Un seul Dieu, dans sa diversité.

Amen


lundi 15 mai 2023

(Pr) Après Pâques: «Frères, que faire?» - L’éthique chrétienne

 Prédication du 15 mai 2023

Lectures bibliques: Actes 2, 32-33 + 37-39; Romains 12, 1-3; Colossiens 3, 1-4


C’est une petite phrase qui n’a l’air de rien, mais qui m’a titillé, qui a mis en route en moi toute une réflexion. La demande des personnes qui ont entendu le discours de l’apôtre Pierre, juste après l’évènement de Pentecôte, le don du Saint Esprit aux croyants. Ils questionnent: «Frères, que devons-nous faire?».

Et là, je me suis dit: mais quelle chance elle a, la paroisse, la communauté, à qui on pose cette question! Quelle chance! Car aujourd’hui, c’est si souvent l’Eglise qui recherche des bénévoles, qui court après les personnes disponibles pour leur offrir des responsabilités, pour leur demander de faire quelque chose!

Quelle chance elle a, la communauté, la paroisse, surtout si elle peut répondre à cette demande par autre chose que «déplacer des chaises pour l’Assemblée paroissiale» ou «préparer des gâteaux pour la kermesse»!!

Frères, que devons-nous faire? C’est toute la question de l’éthique, c’est-à-dire du comportement des chrétiens.

La réponse de Pierre dans le livre des Actes est brève; mais ça ne veut pas dire qu’elle est simple! Il dit: «Changez de vie (ou de comportement)». Il s’agit de se tourner vers d’autres valeurs, orienter notre existence et nos actes différemment, comme le tournesol pivote pour mieux s’exposer à l’astre du jour.

L’apôtre Paul dira, lui, dans sa lettre aux Romains: «Dieu nous a libérés du carcan du péché. Ne vous conformez donc pas aux habitudes de ce monde, mais laissez Dieu vous transformer et vous donner une intelligence nouvelle.»

Que devons-nous faire? Et si cette demande nous était adressée aujourd’hui, que répondrions-nous?

Pas facile! Car la tentation est grande de dire: «Faites le bien - et pas le mal»; et de dresser un catalogue de ce qu’il faut faire, et de ce qu’il ne faut pas faire.

Or, à notre grande surprise, Jésus n’est pas du tout préoccupé par le bien et le mal. Il n’en parle jamais! Il remplace ces notions anciennes par un appel à aimer: «Tu aimeras le Seigneur… tu aimeras ton prochain».

Il y a 2000 ans, c’était audacieux, de remplacer la morale par l’amour. C’était révolutionnaire. Mais des siècles d’autorité ecclésiastique en ont usé le tranchant, si bien que l’amour selon le Christ est devenu une vieille rengaine fade et lisse dans l’esprit d’aujourd’hui; sans consistance, sans pointe, sans engrenage… Pour tant de nos contemporains, «aimer son prochain» est devenu quasi «être gentil avec tout le monde», voire «ne pas faire de vagues»! Comme si je ne grondais jamais mes enfants ou mes petits-enfants parce que je les aime?!

 

Il nous faut donc aujourd’hui réapprendre ce que c’est qu’aimer selon le Christ. Réapprendre ce que ça a d’incisif, de risqué, d’aimer ainsi. Aimer parce que nous avons changé de vie. Aimer parce que nous avons quitté les habitudes de ce monde pour laisser Dieu nous transformer. Aimer parce que nous sommes morts à notre ancienne manière de vivre, pour reprendre l’image de la lettre aux Colossiens, et que nous sommes ressuscités à une vie nouvelle!

Chers amis en Christ, voici une des conséquences du message explosif de Pâques: ils sont morts pour nous, tous les catalogues de choses à faire ou à ne pas faire, les listes du bien et du mal, les morales et les moralistes! Ils sont morts à Vendredi saint pour qu’à Pâques ressuscite une autre vie, celle de la liberté! Depuis Golgotha et la Résurrection, la foi en Dieu n’a plus de contraintes, plus d’obligations.

La religion juive était basée sur la loi, c’est-à-dire sur un règlement qui essaie de prévoir et de préciser chaque cas: «Si ton prochain fait ceci et cela, tu feras alors ceciceça…». Il suffit de consulter le catalogue et d’appliquer les sanctions.

Mais depuis le ressuscité de l’évangile, le croyant est renvoyé à lui-même: ce qu’il faut faire? Eh bien, changer de vie! Et pas une seule fois, mais toujours! Faire continuellement exploser les routines et les conformismes, pour rejoindre l’autre en vérité; et pour rejoindre Dieu; et se rejoindre soi-même. En vérité.

Chercher la meilleure solution à chaque fois, sans avoir de catalogue à consulter, ni de livre de recette à suivre. Chercher ce que Dieu pourrait préférer, au cas par cas. Peser chaque fois les inconvénients et les avantages, pour les uns et pour les autres. Vous le savez, ce n’est pas du tout facile, la liberté!

Par exemple, quand une personne est atteinte d’une maladie incurable et qui entraîne des souffrances intolérables, que décider? Que faire, ou que ne pas faire? Chaque situation n’est-elle pas différente?

Un autre exemple. On a beaucoup fait du christianisme une religion individuelle.  Et c’est vrai, et c’est important que chacun, face au Dieu de l’évangile, se situe personnellement dans la foi ou dans le doute, ou dans les deux! Mais le comportement que Jésus appelle a aussi plein de dimensions communautaires. L’éthique chrétienne nous interpelle également dans notre vie sociale, voire dans notre vie politique. Là aussi, je dirais même là surtout, l’évangile nous propose des valeurs différentes de celles du monde; il appelle des idéaux, des modèles qui contestent ceux de notre société.

Que les chrétiens s’installent dans le conformisme, et ils perdent une part importante de leur vocation. Et je pense là à des Eglises trop proches du pouvoir, comme au Moyen Âge, voire encore naguère en Europe même, parfois. Je pense aussi à ces télévangélistes américains qui me semblent davantage attirés par la richesse que par l’altruisme!

«Changez de vie». «Ne vous conformez pas aux habitudes de ce monde». Ressuscitez!» Puisse ce temps entre Pâques et Pentecôte nous aider, cette année et toutes les autres, à répondre à notre vocation d’humains: réellement libérés pour aimer, pour servir, pour faire grandir l’espérance.

Que devons-nous faire? On peut tourner le Nouveau Testament dans tous les sens, il n’y a pas de réponse précise, du genre «faites ceci mais pas cela». La question demeure, et c’est très bien ainsi.

Dans le provisoire où je vis, je ne peux que répondre ceci: la vie chrétienne est un chemin, un chemin de relation avec le Christ. Mettez-vous en route avec nous sur ce chemin, et ensemble nous découvrirons le goût neuf de la liberté de Jésus. Et ensemble, nous construirons un peu de ce monde, nouveau, à l’image de notre seul modèle: le royaume de Dieu, le règne du Christ.

J’avais presque terminé cette prédication quand j’ai lu, dans 24 Heures de samedi, les quatre pages consacrées aux 10 ans de l’assassinat de Marie Schluchter, dont j’ai bien connu les parents. En y repensant, je me dis que l’attitude de cette famille, face à un drame abominable, est une magnifique illustration de ce changement d’orientation dont parle le Nouveau Testament. Ces gens, tellement frappés par cet évènement injuste et immérité, ces gens n’ont jamais cédé à la haine, ni au désir de vengeance. À aucun moment ils ne se sont écartés d’une attitude évangélique. Oui, ils ont réussi à ce que, comme nous l’avons chanté,  l’amour de Dieu les façonne («Comme un souffle fragile»). Merci à eux pour cet immense témoignage!

Un dernier mot. Ou plutôt une autre manière d’exprimer ce que je viens d’essayer de dire. Nous les devons à Roland de Pury dans son «journal de cellule» en 1943, alors qu’il était emprisonné par la Gestapo.

«Si, au lieu de perdre notre temps et notre liberté à nous garder rancune, à nous envier, à nous mesurer les uns aux autres, à nous hisser les uns par-dessus les autres, si nous voulions essayer de recevoir chaque heure de notre vie comme le captif reçoit sa première heure de liberté, (…) ne serait-ce pas au milieu de nous déjà le royaume de Dieu? (…) Je sais qu’il ne faut rien anticiper. L’heure de la fin n’a pas encore sonné; mais celle de Pâques a sonné déjà; nous sommes déjà rachetés, affranchis des chaînes de l’injustice et de la mort; nous sommes déjà sortis de la cellule infernale que bâtissait, pierre à pierre, notre incrédulité.» 


Roland de Pury.
 

Amen


Jean-Jacques Corbaz  


lundi 24 avril 2023

(Pr) Jonas: “Je n’suis pas un héros, fuite et fin”

 

Prédication du 24 avril 2023

Jonas 1, 1-16; Jonas 2, 1-3; Jean 14, 18-20 + 26-29; Luc 15, 11-32

 

Il était une fois un croyant comme vous et moi. Sûrement ni meilleur ni pire: Jonas. Mais Dieu l’avait choisi pour une mission impossible: aller à l’étranger, en Assyrie (c’était la grande puissance de l’époque, comme les USA aujourd’hui); donc aller chez les païens, à Ninive, ces gens guerriers, ces ennemis d’Israël, aller leur annoncer la colère du Dieu des juifs à cause de leur violence et de leur égoïsme. Aller leur demander de se repentir.

Ouyouille, on a vu des missions plus faciles. “Mais c’est impossible, Seigneur! Autant prier le feu de ne plus brûler! Autant supplier l’hirondelle de ne plus voler! Des messagers de mauvaise nouvelle se sont fait massacrer pour moins que ça!”

En Israël, on a toujours dit: si Dieu nous soutient, il doit donc exterminer nos ennemis. Si Dieu est de notre côté, alors il n’aura aucune pitié pour ceux qui nous font du mal. Donc, pense Jonas, son message pour Ninive ne peut être qu’une annonce donc de punition, de colère! Pour la Mésopotamie, pas de salut!

Et vous voyez comme cette histoire commence par un douloureux malentendu: persuadé que Dieu ne peut pas vouloir la grâce de Ninive, Jonas se croit envoyé pour déclencher le feu du Ciel sur la grande ville païenne. Alors que lui, Dieu, ne rêve que de pardon et de vie pour tous!

 

Donc, Jonas panique. La maxi-trouille! Au lieu de partir pour Ninive, qui se trouve 800 km à l’est d’Israël, il s’embarque pour l’autre côté: Tarsis, 3200 km à l’ouest, près de Gibraltar! À l’autre bout du monde. Au lieu d’aller vers le Levant, le point d’où naît la lumière, eh bien Jonas fuit vers le Couchant - le côté d’où vient la nuit!

Tout entier prisonnier de sa peur, il se ferme sur lui-même. Sans réaliser que le Dieu qui demande, c’est aussi le Dieu qui donne. Jonas s’enferme, physiquement, au fond du bateau. Et dans le sommeil! Signe de stress, comme quand nous nous sentons trop petits, incapables, fragiles... Signe de déprime. Comme quand, face aux difficultés de la vie, nous nous réfugions au fond de la cale pour dormir. Fatigués, écrasés par les défis, les missions impossibles.

Entre parenthèses, venir au culte pourrait devenir un moment où on se fait du bien, dans ce genre d’état. Où on essaie de se recentrer sur soi et sur Dieu sans s’enfuir. De lever les yeux au-dessus des tempêtes. Fermons la parenthèse.

Donc, Jonas se cache. Pourtant, les croyants juifs savaient bien que personne, jamais, ne peut fuir, lorsque Dieu nous confie une mission. Il nous cherche sans relâche. Nos refus ne l’arrêtent pas. Il est mille fois plus patient et persévérant que toutes nos idées sur lui!

Cette histoire nous dit, ainsi, que Dieu ne nous abandonne pas. Jamais. Même quand nous le fuyons. Même au milieu de la tempête -qu’elle agite nos coeurs ou   le bateau dans lequel notre vie nous a embarqués. Dieu ne nous abandonne pas.
   


Et ce sont les marins qui vont aider Jonas à se désenfermer. Par leurs questions, ils le recentrent sur lui-même; et sur son Dieu; sur ses origines et sur le but de son voyage. Les marins ne prétendent pas détenir la vérité; mais ils interrogent le prophète et ils l’aident ainsi à se retrouver lui-même; retrouver son authenticité; sa relation avec son Dieu, qui n’est pas le leur!

Hélas, ces questions ne font pas tout: si Jonas, dans sa réponse, se situe bien comme croyant d’Israël, il continue pourtant de fuir: il ne prie pas son Dieu, comme on le lui avait demandé. La prière aurait pu ramener le calme dans son coeur stressé. Mais Jonas n’est pas prêt. Il est encore trop braqué.

Résultat: plouf! le grand plongeon! Le prophète se fait jeter à la mer, et... et la tempête se calme. Car Dieu veut que personne ne meure. La tempête se calme, comme dans l’évangile.

Vous savez, les juifs n’étaient pas des marins. La mer leur faisait peur. Dans l’esprit de l’Ancien Testament, la mer était source de tous les dangers, c’était le passage vers l’abîme, vers le grand gouffre d’où venaient les démons et les esprits impurs. On se souvient aussi de la Mer Rouge, qui avait englouti l’armée du Pharaon, à la sortie d’Egypte. Puissance mystérieuse et indomptable. Destructrice!

Seul, Dieu calme les flots déchaînés; et les coeurs agités et inquiets.

 

Et puis, voilà qu’une fois la tempête apaisée, ô surprise: les marins se mettent à adorer le Dieu d’Israël, ils lui offrent des sacrifices; ils lui rendent un culte!?

Etonnant! Voilà un résultat inattendu de la mission de Jonas, prophète qui se dérobe à sa vocation. Son premier succès! Ces marins, païens, commencent à adorer le Seigneur. Oui, Dieu agit, nous dit cette histoire. Dieu agit, même quand on le fuit!

La suite, vous la connaissez: Jonas est avalé par un monstre marin (le mot hébreu peut désigner aussi bien une baleine qu’un crocodile, ou un requin, ou un hippopotame, peu importe). Jonas est gobé par un monstre marin qui le garde trois jours, comme le tombeau de Jésus, puis qui le dépose, vivant, sur la terre ferme. Retour à la case départ.

Et là, Dieu redonne au prophète l’ordre d’aller à Ninive. Mais cette fois, Jonas obéit. Il annonce la colère qui va détruire la ville. Or voilà que, stupeur, le roi prend la chose très au sérieux; il ordonne au peuple entier de se repentir et d’implorer la clémence du Seigneur d’Israël.

Alors, second coup de théâtre, Dieu pardonne aux Ninivites, ciel! Ils sont sauvés!

Enfin vient le dernier acte, la colère de Jonas. Il se dit qu’il a pris tous les risques pour rien, puisque son oracle de malheur ne s’est pas réalisé. “Seigneur, mais j’sers à quoi, moi? Une tête de Turc?”

Jonas est fâché après Dieu; il boude longtemps, un peu comme le fils aîné de la parabole, confronté à un amour qu’il ne trouve pas normal; devant un pardon qu’il ne trouve pas normal.

Et c’est Dieu, là encore, comme le père des deux fils, c’est Dieu qui va venir à la rencontre de Jonas, et lui expliquer que sa pitié et sa clémence sont mille fois plus fortes encore que sa justice. Non, Dieu n’est pas juste: car il aime.


Il était une fois un croyant comme vous et moi. Sûrement ni meilleur ni pire. Vingt fois, Jonas s’est retrouvé au fond du trou confronté à une mission impossible. De fuite en dépression, enfermé dans son sentiment d’avoir tout loupé, il a même souhaité la mort. Disparaître à jamais. “Reprends-moi, Seigneur, disait aussi Elie, je ne suis pas meilleur que mes pères”...

Eh bien, nous non plus, nous ne sommes pas meilleurs que les autres. Et notre mission à nous, qui est pourtant nettement plus banale que celle de Jonas, notre mission à nous eh bien... vous voyez parfois le résultat! 

Dieu nous appelle à quelque chose de moins dangereux, mais de pas si différent cependant: n’est-ce pas aussi d’annoncer à la Grande Puissance Contemporaine que Dieu souffre de voir sa violence; son égoïsme; son matérialisme; et son peu de respect pour les minorités? Et quand je dis la Grande Puissance Contemporaine, vous devinez qu’on peut y voir beaucoup de choses. Notre Ninive à nous, aujourd’hui, c’est peut-être l’argent, le Mammon moderne? Ou la publicité? La TV? Ou internet, et ses réseaux qui nous dirigent souvent à notre insu? Je dirais, de manière générale: cette société moderne si indifférente aux valeurs spirituelles;  si matérialiste et violente; tellement inhumaine...

Notre mission à nous. Beaucoup de gens souhaiteraient voir aujourd’hui les chrétiens mettre en pratique leurs convictions; intégrer leur espérance et la résistance de leur foi dans leur vie quotidienne. Si ce que nous croyons se voit mis en pratique, ce sera le meilleur témoignage pour aider d’autres personnes à nous rejoindre. Tandis que si, au contraire, notre foi n’apparaît pas à travers nos actes, eh bien nous sommes plutôt un obstacle à l’évangélisation de nos contemporains.

 

Il était une fois un croyant comme vous et moi. Ni lâche, ni héros. Son histoire est un exemple; car, à travers lui, Dieu a agi: dans sa fuite; et dans son obéissance maladroite; et dans sa colère. Son histoire est un exemple; car, si nous sommes envoyés pour interpeller la Grande Puissance Contemporaine, comme Jonas, nous allons souvent découvrir que Dieu est infiniment plus clément et plus prompt à pardonner que tout ce qu’on nous avait enseigné. Et que notre mission peut devenir salutaire, au sens propre, salutaire: parce qu’elle permet à la Bonté majuscule de transformer des vies. Celles des autres; et peut-être même la nôtre!!

Comme Jonas, jamais nous ne sommes abandonnés, livrés à nous-mêmes. Notre “immersion” dans le monde, grâce au Saint-Esprit, est habitée: Dieu travaille à travers nous; même quand nous ne le sentons pas; même quand nous nous loupons dans les grandes largeurs. Vous le savez peut-être, on dit que l’Eglise est un bateau qui avance à coups de gaffes!

Comme Jonas, nous ne sommes ni des héros, ni des couards (et si vous prenez des notes, attention, écrivez bien un “U” pour la 3ème lettre, ne confondez pas avec un “N”!). Nous ne sommes ni des héros, ni des couards; ni des zéros; nous sommes des enfants du Père, sur lesquels il veille avec tendresse pour nous faire découvrir les uns par les autres, toujours mieux, les dimensions insoupçonnées de sa grâce et de sa paix. Amen

Jean-Jacques Corbaz



dimanche 23 avril 2023

(Po, Li) Redonne 2

Photo Christine Leuenberger

La Terre, lentement, étend ses bras,
Pour rassembler l’humanité entière
Dans un même repas.
Ses doigts, son coeur, sa vie,
Sa tendresse infinie,
Tout nous appelle à nous relier,
À communier, dans le sourire et le respect,
À semer des espaces de fraternité.

Le coeur de Dieu, sur Terre,
Chante son incroyable bienveillance
Qui n’a de sens
- Profond mystère -
Que si nous la transmettons plus loin.
“Tout ce que tu reçois,
Ne le garde pas pour toi,
Redonne-le dix fois au moins,
Cent fois,
Et mille encore,
Et davantage,
Infatigable,
Sans calculer,
Sans regretter,
Même et surtout quand tout gèle et frissonne
Et invite au repli,
Redonne!
Ce geste est ton ami
C’est ainsi que le cadeau reçu te rendra plus heureux.”


Jean-Jacques Corbaz, sept. 2013

 

dimanche 16 avril 2023

(Pr) La résurrection et nos peurs

  Prédication des 8 et 16 avril 2023


Lectures bibliques: Marc 16, 1-8; Marc 4, 35-41; Romains 8, 9-11  


Une anecdote: À la sortie du culte de Pâques, deux enfants discutent. Léo demande: «Tu y crois, toi, à la résurrection?» «Euh oui, répond Julie, je pense. Et toi?» «Quoi? fait Léo, t’es assez bête pour gober des trucs comme ça? T’es naïve!» «Euh, enfin, marmonne Julie, j’sais pas… c’est ma maman qui m’a dit…»

Une autre histoire: Au bistrot, un de ces soirs, deux hommes échangent: «Tu sais, dit Emile, des fois, je me demande s’il n’y a pas quelque chose au-dessus de nous». «Ouhlà, fait Samy, tu deviendrais fanatique?!?»

 

 

Il n’est pas facile d’affirmer sa foi. Ni dans ce canton ni ailleurs! Il est encore moins facile d’affirmer sa foi en la résurrection. Quelque chose de si invraisemblable! Quelque chose qui échappe autant aux lois naturelles!

D’un autre côté, il y a, c’est vrai, les fanatiques. Les presque sectaires. Pour beau-coup d’entre eux, la religion a réponse à tout. La Bible aussi. Ils voient le Christ comme Seigneur absolu, sans contestation; il a tout pouvoir, il exauce tout. Et s’il ne répond pas, cela proviendrait d’un manque de foi chez la personne qui prie… 

Dans ces milieux, on parle beaucoup de Christ glorieux, de victoire et de problèmes résolus. Et beaucoup moins d’un Jésus rejeté, souffrant, partageant jusqu’à nos doutes, nos peurs.

Nos peurs, justement! Si nombreuses… j’en ai peur! Et voici encore la crainte d’affirmer sa foi devant des incrédules; ou la peur d’être embrigadé parmi ces fanatiques, peur d’être confondu avec eux; ou crainte de ne plus avoir le droit d’avoir peur!

Nos peurs. Il s’agit d’un des thèmes majeurs de l’évangile selon Marc, un thème qui habite en filigrane tout ce qu’il nous dit de la vie de Jésus.

Comme nous, comme moi, les chrétiens à qui cet évangile s’adresse ont peur. Eux qui vivent dans une société imbibée de rationalisme grec et latin; eux qui sentent des persécutions se dessiner à l’horizon, alors oui, ils craignent d’exprimer leur foi. Et surtout de vivre leur foi. On les comprend.

À ces gens-là, Marc ne dit pas: «Le Christ a remporté une victoire éclatante, donc vous ne devez plus avoir peur. Un vrai chrétien n’a jamais peur, un vrai chrétien n’a jamais de doutes». Ça, ça ne résoudrait rien, évidemment! 

Au contraire, l’évangile le plus ancien raconte l’histoire de ces amis de Jésus, sur le lac de Gennézareth, qui passent sur l’autre rive. Et vous savez que «Pâques» veut justement dire «passage»! Comme une préfiguration des évènements que nous fêtons ces jours, les disciples subissent une terrible tempête; et ils crèvent de trouille. Annonce de Vendredi saint! Et seules la présence et les paroles rassurantes du Christ debout pourront calmer l’ouragan qui agite le lac autant que leur coeur.

 

 

Et puis, deux jours après Golgotha, Marc relate l’histoire de ces femmes qui découvrent que Jésus a été ressuscité. Elles ont tellement la frousse qu’elles n’osent rien dire à personne! La résurrection leur fait peur. Le jeune homme en blanc leur fait peur. 

L’auteur veut dire ainsi: «C’est normal d’avoir peur. C’est humain. Votre frousse ne remet pas en question la victoire du Christ. Vous avez le droit d’avoir ces craintes!»

Tout l’évangile selon Marc insiste particulièrement sur l’incompréhension des gens, même celle des disciples. Jusque dans la manière dont il est construit, il met en évidence l’impossibilité humaine de croire que le Fils de Dieu puisse souffrir la torture et la mort les plus infamantes. Quand par trois fois Jésus annonce à ses amis sa passion et ses souffrances à venir, personne ne le croit, par trois fois aussi. C’est tellement inimaginable!

À chaque épisode, Marc met en évidence le rejet que subit le Christ, et qui le mène jusqu’à la croix. La foi, ce n’est pas de voler de victoire en victoire! Après quasi chaque miracle, ou chaque controverse avec les autorités juives, on nous dit que ces dernières complotent pour tuer Jésus. Et ce n’est que face à la croix que se révèle qui il est véritablement. À cet instant, même l’officier romain qui assiste à l’évènement peut dire ce qui est sans doute la phrase-clé de tout l’évangile: «Cet homme était vraiment le Fils de Dieu».

vitrail du crucifié égl StPaul Bienne

Après la résurrection, cette quasi impossibilité d’accueillir Jésus tout en nuances, avec ses  fragilités, se traduit par la peur et le silence; la peur et le silence qui sont le pendant après Pâques de l’incompréhension dont Jésus a souffert avant sa mort. Comme si Marc voulait souligner fortement une espèce d’incompatibilité entre Dieu et nous. Comme s’il voulait bien nous faire comprendre que la transcendance reste en grande partie un mystère pour les croyantes et les croyants.

Pour le deuxième évangile, la résurrection n’est donc pas un phénomène rassurant, une espèce de compensation de la mort de Jésus; encore moins une manière de gommer ses tortures, ses souffrances et son trépas; car ces épreuves-là sont réelles, tout comme les nôtres, il a eu horriblement mal, il a crié, comme nous aussi. C’est humain. C’est normal.

Marc voit plutôt dans l’évènement de Pâques un mystère supplémentaire, qu’il s’agit d’accueillir avec délicatesse, en gardant mille questions ouvertes. Non pas donc, comme j’aime le dire, la réponse à toutes nos questions, mais plutôt la force donnée de vivre avec des questions sans réponse.

J’aimerais conclure avec les paroles du jeune homme en robe blanche, qui figure un envoyé de Dieu. Il invite les disciples à rejoindre Jésus ressuscité, qui les attend en Galilée - donc chez eux, dans leur lieu de vie, là où ils habitent, où ils aiment, où ils souffrent, où ils espèrent.

Nous aussi, chers disciples du Christ! Le ressuscité nous attend chez nous, dans nos maisons, dans nos vies banales et quotidiennes, dans nos coeurs comme dans nos travaux. Là où vous habitez, là où vous aimez, où vous souffrez, où vous espérez.

C’est au ras de nos pâquerettes qu’il veut vivre avec nous cette fête de Pâques. Nos pâquerettes si bien nommées, voilà le lieu le plus sacré, celui où nous pourrons approcher, avec délicatesse, le mystère du Vivant majuscule, lui qui nous appelle à devenir, à chaque instant, avec lui de plus en plus vivants! Amen


Jean-Jacques Corbaz